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Ascenseur pour l’expresso (Episode 6)

03 Jan

De [a-] à [-zel], dernière partie (1802-1858):
Les «insolites»

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Voilà, vous pensiez que le tour des 180 brevets français de l’INPI était bouclé, le chemin nous ayant bien conduit de [a-] Hadrot à [-zel] Loysel (en commençant par Denohe/Henrion/Rouch) avec quelques détours à l’étranger où se trouvent parfois des précurseurs aux inventions française. Cette période a été l’âge d’or de la cafetière, la France étant un des bastions de l’innovation en ayant appliqué à la préparation du café des techniques de la pharmacologie, de la chimie ou de la physique qui étaient alors en plein essor.

Avant de s’éloigner pour un temps du « Made in France », en route vers la « crema di caffè », je ne voulais pas quitter cette période sans mentionner des inventions insolites, plus ou moins loufoques que j’ai relevées au cours de cette revue des brevets.

Les automatiques

Cafetière Durant Durant ¹
Cafetière Durant, 1827 (source: « Archives INPI »)

Première mention spéciale à Nicolas-Félix DURANT (fabricant de Châlons-sur-Marne), qui en 1827, avec sa « cafetière dans laquelle l’eau bouillante s’élève, par l’expansion de la vapeur, de la partie inférieure à la partie supérieure, et dans laquelle, aussitôt que l’eau est élevée, la lampe à l’esprit de vin dont on se sert s’éteint tout-à-coup » est le concepteur de la toute première machine automatique (enfin son ancêtre).

Cafetière Gandais
Cafetière Gandais, 1827 (source: « Archives INPI »).
Signalée comme étant importée d’Allemagne et fabriquée en Agleterre, elle est citée dans le brevet de Durant.

C’est une cafetière similaire à celle de Laurens (ou de Jacques-Augustin Gandais dont le brevet de 1827 est cité) mais qui n’a pas besoin d’intervention, une fois la cafetière partie. Elle est munie d’un tuyau interne (pour la montée de l’eau bouillante) et d’un système complexe d’auto-extinction de la lampe à esprit de vin en fin d’ébullition. Cette extinction est provoquée par un écoulement d’eau vers un contrepoids qui déclenche une gâchette à ressort et provoque à la fois la retombée de l’eau chaude sur le café et le rabattement du couvercle sur la lampe. Le moment du déclenchement est fonction de la position d’une clé sur laquelle on choisit le nombre de tasses.

Cafetière Capy Capy ¹
Cafetière Capy, 1827 (source: « Archives INPI »)

Ce principe est repris la même année par Louis-François CAPY, ferblantier lampiste chez lequel Durant logeait (au 271, rue Saint-Denis à Paris) et cessionnaire de son brevet. Il propose un perfectionnement au brevet précédent avec des cafetières plus simples et une auto-extinction qui est déclenchée par l’élévation du contenant inférieur alors qu’il se vide de son eau (toujours par expansion de la vapeur). La partie supérieure de la cafetière est amovible et est utilisée seule pour servir le café.

Cafetière Napier

Cafetière Bastien Bastien ¹
Cafetière Bastien, 1842 (source: « Archives INPI »)

Le principe d’auto-extinction de la lampe à esprit de vin a été repris pour une cafetière à siphon de configuration horizontale très populaire. Ces cafetières sont appelées « cafetières à bascule » et ont un style reconnaissable entre tous. La configuration est identique à celle de Napier (un anglais qui a réalisé sa cafetière, semble-t-il, vers 1840… bien que les preuves manquent) ou de Jean-Claude BASTIEN (un tailleur de cristaux dont le brevet déposé en 1842 présente une cafetière à deux ballons sur un axe permettant de les dégager facilement du feu, mais qui n’est pas à siphon).

Cafetière Gabet Gabet ¹
Cafetière Gabet, 1844 (source: « Archives INPI »)

Au lieu d’être sur un axe horizontal fixe, les deux récipients sont liés par un système de bascule, de sorte que lorsque l’eau se vide du premier récipient par expansion de la vapeur, son élévation relâche un clapet qui coupe la lampe à esprit de vin. Avec le refroidissement, le café infusé dans le deuxième récipient retourne dans le premier (sur le principe de la cafetière à siphon), qui rebascule alors et signale la fin de la préparation. Ce type de cafetière est aussi appelée « Cafetière Gabet » car Adrien Emile François GABET est celui qui l’a inventée et popularisée, son brevet date de 1844.

Cafetière Gabet

Cette cafetière a eu beaucoup de succès et on en retrouve de nombreux exemplaires aujourd’hui. D’autres inventeurs tels que VASSIEUX (1846), FIORINI (1847), PHARANT (1848), SUBRA (1850), PENANT (1851), WATEAU (1851 et 1853), DAUDEVILLE (1852), TURMEL (1853), et ROUSSELLE/DANGLES (1855) avec leur « cafetière inexplosible en fer émaillé » ont proposé des modèles similaires. Ce principe a aussi été utilisé pour des cafetières originales en forme de locomotives à vapeur (Toselli, Italie, 1861 et Demazy, France, 1887).

Cafetière locomotive

Autres cafetières qui peuvent être rangées dans les cafetières automatiques (du moins dans l’esprit), ce sont les « appareils propres à la préparation du café » d’Antoine-Joseph REYDEMORANDE qui propose en 1842 un appareil complet qui va de la torréfaction à la tasse.

Cafetière Reymorande Reymorande ¹
Cafetière Reymorande, 1842 (source: « Archives INPI »)

Les conceptions spéciales

Certaines cafetières ont un style à part et se reconnaissent au premier coup d’œil. C’est le cas de la « nouvelle cafetière » proposée par Alexandre LEBRUN en 1838. Elle est aussi originale dans sa conception car c’est une cafetière à vapeur (dans le style Caseneuve) inversée : la fermeture hermétique fait penser à une cocotte minute, le café est tassé par un filtre sur le bas de la cafetière qui est chauffée sur les côtés par un bain d’esprit de vin. Le café sort par un long tube verseur qui part du bas de la cafetière.

Cafetière Lebrun Lebrun ¹
Cafetière Lebrun, 1838 (source: « Archives INPI »)

Cafetière Lebrun

Ce style est tellement particulier qu’on le reconnaît tout de suite dans le brevet de perfectionnement déposé par Armand GOYOT en 1849 (intitulé « perfectionnements dans les cafetières dites à pression »).

Cafetière Goyot
Cafetière Goyot, 1849 (source: « Archives INPI »)

Le style a aussi traversé l’Atlantique: il se retrouve dans un brevet US de Louis C. LOMER de 1875 («Improvement in coffee-pots», Brevet US172462).³

Cafetière LomerLomer
Cafetière Lomer, 1875 (source: « USPTO »)

La description de la cafetière d’Adolphe DARRU de 1839 n’est pas très détaillée mais porte le titre très accrocheur de « nouvelle cafetière locomotive ». Elle pourrait être la toute première cafetière imitant la forme d’une locomotive (design qui a été utilisé beaucoup plus tard) et avait ce qui semble être un indicateur de niveau (donc avant celui de Dausse).

Cafetière Darru Darru ¹
Cafetière Darru, 1838 (source: « Archives INPI »)

Römershaussen avait proposé en 1816 d’utiliser une pompe à air et un principe de succion pour obtenir des extraits de substances végétales telles que le café.

Cafetière Whitehead Whitehead ¹
Cafetière Whitehead, 1840 (source: « Archives INPI »)

L’anglais John WHITEHEAD a été le premier en juin 1840 à déposer un brevet de cafetière fonctionnant sur ce principe en France sous le titre « appareil ou cafetière propre à produire des infusions immédiates de café, de thé, de quinquina, d’herbes et poudres médicinales ».

Cafetière Tiesset / Moussiet-Fievre

Tiesset Moussiet-Fievre ¹
Cafetière Tiesset/Moussiet-Fievre, 1840 (source: « Archives INPI »)

Cafetière Tiesset
Cafetière Tiesset, 1841 (source: « Archives INPI »)

Il a été suivi de très près par Auguste Alexandre TIESSET / René-Louis MOUSSIER-FIEVRE qui ont déposé leur « nouveau procédé de filtrage par le vide et à pression » en septembre de la même année. Ce brevet a été suivi d’un autre (par Tiesset seulement) en 1841 (« l’application d’un procédé de filtrage par le vide et à pression atmosphérique »).

Les pistons

Cafetière Mayer / Delforge Mayer / Delforge ¹
Cafetière Mayer/Delforge, 1852 (source: « Archives INPI »)

Les ancêtres de la cafetière à piston se trouvent en 1852 avec Henri-Otto MAYER/ Jacques-Victor DELFORGE (« cafetière à pression et à filtrage instantanés ») et 1854 avec Jean-Honoré LAVIGNE (chapeleir à Paris, « système de cafetière »). Dans ces deux cas le café est enfermé dans un filtre descendu à l’aide d’un piston, ce qui n’est pas strictement identique au piston (« Bodum ») tel qu’on le connaît. Ce principe a l’air très simple mais cela a pris de nombreuses années avant que la technologie permette de fabriquer des cafetières assurant l’étanchéité du filtre descendant, qui plus est dans un récipient transparent (le « Bodum » danois n’est apparu que dans les années 1970).

Cafetière Lavigne Lavigne ¹
Cafetière Lavigne, 1854 (source: « Archives INPI »)

Les améliorations techniques

À part les grandes avancées technologiques sur le principe des cafetières elle-même, il est des petites trouvailles dignes de mention.

Cafetière Doublet / Rouen Doublet / Rouen ¹
Cafetière Doublet/Rouen, 1833 (source: « Archives INPI »)

Ainsi, la « cafetière perfectionnée » proposée en 1833 par Edouard DOUBLET et Pierre-Isidore ROUEN est la première à comporter une soupape de « sûreté », ajout qui sera bien utile pour toutes ces cafetières fonctionnant à l’aide de la vapeur et des qualités de métaux et des techniques de soudures qui n’étaient pas encore au point. La cafetière fonctionne sur le principe de Rabaut mais avec un montage plus simple et plus sécuritaire: en plus de la soupape de sécurité, la bouilloire présente un filtre supérieur maintenu par un ressort « à boudin » pressant sur la mouture. L’eau monte entre deux « gobelets » emboîtés l’un dans l’autre et passe sur la mouture pour produire le café. Il est mentionné que ces avancées permettent l’emploi d’une mouture plus fine, améliorant la qualité du café produit.

Cafetière Dausse Dausse ¹
Cafetière Dausse, 1843 (source: « Archives INPI »)

Le « genre de cafetière » de Joseph-Barthelémy-André-Amans DAUSSE est aussi digne de mention. Pas forcément pour ses talents de dessinateur mais parce que c’est un pharmacien reconnu (la boucle est ainsi bouclé avec Henrion et Descroizilles) et qu’en 1843, il est le premier à centrer son brevet sur un indicateur de niveau. Sa cafetière est de type Dubelloy et son « flotteur-compteur » permet de savoir quelle est la quantité de café restante. Son invention a été publicisé dans les journaux mais aussi présentée aux arts-et-métiers (Bulletin de la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale, 1844. N° 475-486, p. 231) et raportée dans le Polytechnisches Journal (Band 94, Nr. XXXV. (S. 192–194), 1844).

Publicité DausseCafetière Dausse, 1844 (source: «Polytechnisches Journal»)

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La Presse, 12 janvier et 14 février 1844 / 1845 (source: « Gallica »)

dfvakeb.jpgPortrait d’Amans Dausse. †

Né à Rodez en 1799, Amans Dausse s’installe à Paris comme pharmacien en 1826 et se retrouve bientôt à la tête du plus gros laboratoire pharmaceutique de France. Il avait une passion certaine pour le café, en dehors de son brevet et de ses différents modèles de cafetières il a aussi déposé un brevet pour un torréfacteur en 1846 (le «Brûloir à café dit pondétorréfacteur») et publié la même année un petit livre très intéressant intitulé «Manuel de l’amateur du café».†

Les félés

L'amateur de café (Daumier)
Caricature d’Honoré Daumier, série Monomanes publiée dans Le charivari en 1841. ²

Pour finir, quelques inventions un peu excentriques…

Cafetière Jossi Jossi ¹
Cafetière Jossi, 1835 (source: « Archives INPI »)

En 1835, Philippe-Antoine-Barthélemy JOSSI expose dans son brevet de « nouvelle cafetière » un dispositif très complexe pour le chauffage de l’eau : le « Caléfacteur à double action calorique par courant d’air intérieur ». On doit apparemment ce dispositif, utilisé dans la partie haute de la cafetière, au Dr Quenot. La cafetière est en fait une DuBelloy où l’eau est chauffée par une flamme autour d’un récipient en forme de moule à Kouglof (le fameux caléfacteur). Lorsque l’eau est chaude, elle est envoyée sur la mouture par un tube muni d’un robinet. Un autre récipient peut même se placer au-dessus pour chauffer le lait en même temps. Pas sûr que le tout était très sécuritaire et ait connu un grand succès.

Cafetière Wateau Wateau ¹
Cafetière Wateau, 1853 (source: « Archives INPI »)

Enfin, Jules WATEAU dont l’invention était tellement décalées qu’elle fera l’objet d’un article dans « Le Journal pour rire ». Arrière-petit-neveu du peintre Joseph-Antoine Watteau (il a donc perdu un « t » dans l’arbre généalogique), il propose en 1853 l’ « application de boîtes à musique, timbres d’appel, réveils, sonneries, aux cafetières propres à faire le café ou le thé sur table, dites cafetières à esprit-de-vin ». Il utilise pour ça une cafetière à bascule, véritable emblème de ce milieu de siècle et y ajoute un automate associé au système d’extinction de la lampe.

Cafetière à Musique
Le Journal pour Rire, 21 avril 1855 (source: « Gallica »)

Les cafetières, elles, n’étaient pas prêtes de s’éteindre…

À suivre…

___________________________________

¹ Source: « Archives INPI », avec leur aimable autorisation.

² On peut lire en bas : « L’Amateur de café – La demi-tasse devient aisément une seconde nature ; on trouve nombre de gens qui, comme l’amateur ci-dessus, se sont fait une règle immuable de prendre leur café, afin de faciliter la digestion, même lorsque leurs moyens ne leur permettent pas de dîner. Il est convenu que l’existence serait trop amère sans la chicorée. »

³ Merci à Lucio Del Piccolo qui m’a envoyé, parmi des centaines d’autres, ce Brevet. Il est d’ailleurs l’heureux possesseur d’une cafetière Lebrun et a publié des photos d’une cafetière Goyot sur son blog (en italien).

† Merci à Rémy Bellenger qui m’a chaleureusement contacté à propos de son arrière-arrière-arrière-grand-père (Amans Dausse), à qui il a consacré un site (www.bellenger.fr/Dausse/) avec différentes archives. On peut y trouver notamment le «Manuel de l’amateur du café», des images et photos de brevets et cafetières Dausse, ainsi que de nombreux document sur les laboratoires qu’il a fondé.

 
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Publié par le 3 janvier 2014 dans Histoires et Histoire

 

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