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Ascenseur pour l’expresso (Episode 14)

16 Mai

Les bleus du petit noir… hasta La Victoria (3/3)

Le sort de Pier Teresio Arduino est bien plus triste : il meurt subitement le 3 février 1923, alors qu’il se trouvait à Pavie (au sud de Milan), laissant sa femme sans héritier. L’héritage laissé à ses associés et au monde du café, quant à lui, est impressionnant pour un homme de moins de 47 ans. Il avait travaillé toute sa vie sans relâche à l’élaboration de machines à café, apportant des idées nouvelles et bâtissant un véritable empire. À la veille de sa mort, tous les éléments étaient réunis pour garantir l’avenir de La Victoria Arduino. Il avait finalement réussi son pari, annoncé dès son premier brevet, d’apporter au monde entier «le signe de la victoire Italienne fruit d’une étude patiente et constante correspondant aux besoins actuels de rapidité moderne et au travail sain d’un commerce qui se développe, d’un vent nouveau qui triomphe en donnant au public une tasse réchauffée instantanément»

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Affiche de La Victoria Arduino pour les modèles Tipo Extra vers 1930.

Cette année 1922 avait été particulièrement chargée, à croire que Pietro Arduino a fini par mourir d’épuisement. Il venait juste de transférer les activités de production dans une toute nouvelle usine, construite au 81 de via Bardonecchia et était revenu sur son idée de confier la publicité et la promotion de ses produits à une entité complètement séparée nommée VALVA (pour Vendita Apparechi La Victoria Arduino). Au niveau des inventions, il avait déposé pas moins de trois brevets différents durant l’été 1922 et les derniers projets sur lesquels il a travaillé sont révélateurs de son génie visionnaire. Il semble que le premier brevet intitulé «Perfezionamenti nelle macchine per la preparazione del caffè express» (numéro 213009 déposé le 5 juillet 1922), introduisait un nouveau robinet pour son modèle phare nommé «tipo extra», de forme classique. Le deuxième brevet est beaucoup plus intéressant : déposé le 3 août 1922 (numéro 213001), il porte le titre «Macchina murale per la preparazione del caffè espresso» . Je n’en ai pas cru mes yeux en voyant les dessins (en annexe du livre du Capponi) : bien avant celles de Reneka ou de Faema, Arduino avait déjà pensé à une machine murale.

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Brevet italien N. 213009 d’Arduino, déposé le 5 juillet 1922 (image tirée du livre de Franco Capponi). 6

L’invention révolutionne complètement le monde des machines et la façon de servir le café. L’appareil extrêmement compact est branché sur l’eau de la ville (tube 2) et est muni d’une bouilloire intégrée (réservoir 8). L’eau arrive dans une chambre (1) munie d’un piston (3) pouvant être actionné à la main (levier 6). Celui-ci sert à doser la quantité d’eau qui sera réchauffée dans la bouilloire avant d’être envoyée vers le groupe par la pression de l’eau en ébullition (conduit 14). Un robinet à trois positions situé en dessous de la bouilloire permet d’envoyer l’eau vers le groupe en position haute (comme sur la Fig. 5), évacuer l’eau de la bouilloire en position intermédiaire (Fig. 4) ou envoyer la vapeur vers la lance 23 en position basse (Fig. 3).

Exit la machine «a colonna»… une idée révolutionnaire pour l’époque. Le concept de l’installation murale sera poursuivi par Arduino pour offrir aux bars une installation ultra-moderne (comme spécifié sur l’annonce en français montrée plus bas). Celle-ci avait un mode de fonctionnement légèrement différent (une bouilloire centrale étant placée au sous-sol et le robinet étant placé au-dessus), mais l’effet visuel, tout à fait nouveau, restait le même.

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Brochure publicitaire de La Victoria Arduino pour une installation murale, vers 1930. 6

Pour compléter le tout, Pier Teresio Arduino avait déposé dans la foulée un dernier brevet intitulé «Macchina per la preparazione del caffè» (n. 213012 du 4 aout 1922) et, juste avant de mourir, il venait d’acquérir le brevet d’un certain Oreste Bajma Riva, un Milanais qui avait déposé plusieurs brevets relatifs à des fils ou des connecteurs électriques. Il était certainement connu de Bossi, et il se retrouve au poste de conseiller de La Victoria Arduino tout juste après la mort du fondateur.⁷ Son brevet, racheté par Arduino, porte le titre «Perfezionamenti dei riscaldatori elettrici per liquidi» (brevet 212465 du 28 juillet 1922, transféré intégralement à La Arduino le 22 mars 1923 sous le numéro 8137). Ça n’est pas énoncé clairement dans le livre de Capponi, mais ces brevets sont certainement tous reliés à une autre machine qui a connu un grand succès commercial et qui représente aussi un jalon dans l’histoire des machines à café : la «Tipo Famiglia».

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Sujet du brevet Italien N. 213012 d’Arduino, déposé le 4 aout 1922 (image tirée du brevet DE423480C). 

Une machine qui, comme la « mignonne », marque non seulement l’arrivée du porte-filtre dans les foyers « comme au café du coin » mais aussi le chauffage rapide par une résistance électrique, le tout dans une machine compacte et à l’esthétique recherchée. Le chauffage est toujours effectué à l’aide d’une chemise autour de la bouilloire, mais l’arrivée électrique se fait à l’aide d’un connecteur (c’était certainement là le sujet du brevet acheté à Bajma Riva), un principe qui sera repris sur de nombreuses petites cafetières. La cuve se remplit par le haut et un robinet permet de contrôler le passage de l’eau sur la mouture.

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Évolution de l’image de marque de La Victoria Arduino, dépôts de marque de 1930 et 1931.

La mort de son fondateur ne ralentit pas l’expansion de La Victoria Arduino. Le sens de l’entreprise et de l’innovation (et peut-être certains projets laissés dans des cartons avant son départ) perdureront et vont assurer l’avenir de la société. La marque suit les modes du temps et continue de marquer les esprits avec ses campagnes publicitaires et ses modèles originaux.

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Brochure publicitaire de La Victoria Arduino pour les nouveaux modèles Tipo Extra, Agence Juvara à Paris en 1931.

Au niveau de l’innovation technologique, un dernier brevet doit être mentionné, il s’agit de la machine à pompe «Sistema ed apparechio per la rapida preparazione del caffè in bevanda» (n. 254270, déposé le 12 août 1926).

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Brevet italien N. 254270 de la Victoria Arduino, déposé le 12 août 1926 (images tirées du brevet FR658739).

L’introduction du brevet, de 1926 je le rappelle, pose en ces termes le problème des machines à café express fonctionnant sur le principe de la vapeur : «L’eau bouillante envoyée sur la poudre de café se trouve de ce fait à une température supérieure à 100°C, ce qui représente un inconvénient considérable, car la boisson obtenue est trouble et la saveur et l’arôme en sont altérés.

Si l’on emploie de l’eau à une température inférieure à 100°C, bien que de très peu, la boisson obtenue est claire, sa saveur et son parfum restant inaltérés, ce qui est dû au fait que les substances tanniques et autres contenues dans la poudre de café, et susceptibles de rendre la boisson trouble et sa saveur astringente et désagréable, ne passent dans la boisson que lorsque la température de l’eau agissant sur la poudre de café atteint ou dépasse 100°C.»

Si le problème posé est exactement le même que celui à l’origine du groupe d’Achille Gaggia déposé 20 ans plus tard, la solution est différente… enfin pas si éloignée que ça. Le système proposé pour extraire rapidement du café avec de l’eau à moins de 100°C utilise non pas une compression directe de l’eau, mais utilise la force d’une pompe (à air) à main. Le brevet évoque d’autres tentatives sur ce principe à l’aide de moteurs-compresseurs (trop bruyants et prenant trop de place) sans qu’il soit précisé si cela venait de la Victoria Arduino ou d’autres maisons comme Luigi Giarlotto (inventeur d’une machine fonctionnant à l’aide d’une pompe à air en 1909) ou Marius Malaussena (un inventeur de Nice qui travaillait sur un système similaire dans les années 20).

L’action mécanique passe par une crémaillère poussée par un engrenage en demi-lune, le piston des figures 1 et 2 ne pousse pas directement sur l’eau, mais sert à doser la quantité d’eau chaude et la quantité d’air comprimé servant à passer l’eau sur la mouture, la pression d’extraction étant réglée par la soupape (13) qui laisse passer l’air et/ou l’eau poussée.

20 ans avant Gaggia, on est exactement dans la même recherche de solution et à un cheveu de ce qui a permis le passage du café express à l’expresso.

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Timbre à l’effigie de La Vicroria Arduino, reprenant une affiche publicitaire des années 30.

Je suis convaincu que si le destin avait donné quelques années de plus à Pier Teresio, il aurait alors inscrit son nom non plus dans l’histoire, mais dans la légende, celle qui veut que cette idée du piston (de Gaggia) soit arrivée de nulle part alors qu’elle est, comme la plupart des inventions, le fruit d’un tâtonnement de différents inventeurs focalisés vers un même objectif… jusqu’à la consécration d’un seul.

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Usine La Vicroria Arduino dans les années 40.
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Dans les années 40, passage des modèles express à colonnes aux modèles horizontaux.

Pier Teresio Arduino verra tout de même son œuvre reconnue, mais peut-être pas à la hauteur du personnage (même pas de sa petite taille), enfin, il a quand même eu droit à une série de timbres… Son entreprise a survécu à l’arrivée du groupe Gaggia et des machines à pompe de Valente (Faema) en participant même à leur évolution. La Victoria Arduino existe encore aujourd’hui et est une des rares à proposer encore des modèles de bar à levier.

À suivre…

_________________________________

⁶ Images extraites de l’ouvrage « La Victoria Arduino, 100 anni di caffè espresso nel mundo » de Franco Capponi, 2005.
⁷ Inventeur prolifique, il a à son actif trois autres brevets : «Dosatore dell’acqua nelle maccine per la preparazione istantanea del caffè», «Apparechio automatico per la preparazione del caffè espresso» et Macchina per preparare la bevanda di caffè » (numéros 213010, 215406 et 215408) et des brevets d’addition (numéros 226565, 225016 et 231775).
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Publié par le 16 mai 2015 dans Histoires et Histoire

 

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