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Archives de Tag: Desiderio Pavoni

Ascenseur pour l’expresso (Episode 8)

Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Affiche Expo Milan 1906La machine à vapeur à l’honneur, sur l’affiche de l’Exposition internationale de Milan de 1906.

Un express peut en cacher un autre

Pour ceux qui ont déjà parcouru des résumés de l’histoire des machines expresso, il est une photo que l’on voit immanquablement : le stand de Bezerra à l’exposition internationale de Milan en 1906 qui présente « la première machine à espresso de bar ». Cette photo est effectivement très intéressante car elle est emblématique de ce que l’on pourrait appeler la surface des choses. Lorsque l’on s’attarde à ses détails (ce qu’a fait Ian Bersten* avec l’original), elle révèle un peu plus que ce qu’elle semble dire, un peu plus sur l’histoire qui a permis à cette machine de voir le jour et se rendre jusqu’à nous.

Stand Bezzera Milan 1906Stand du « Caffè Espresso » à l’Exposition internationale de Milan, 1906.¹

En fait, la nouvelle invention de Bezzera refait le coup de Loysel, un demi-siècle plus tard, en s’offrant 5 millions de testeurs potentiels. Son nom apparait en grand, avec ce qui est une des premières (sinon la première) mention écrite du mot « espresso » rattaché au breuvage caféiné. S’il est effectivement l’inventeur d’une machine à café en 1901, le récipiendaire d’une médaille d’or à cette exposition n’est autre qu’un certain Desiderio Pavoni. Pourtant pas de trace de Pavoni sur la photo… à moins de prendre une loupe : sur la colonne à gauche, sur l’affiche, il est écrit:
« IDEALE » (Brevetto Bezzera). Apparechio per preparare e servire istantaneamente il caffè in bevanda. Desedirio Pavoni, Milano. Via Dante Ang. via Giuliani.

Sur le brevet de Bezzera déposé aux Etats-Unis le 10 juin 1902 («Coffee-making machine», US 726793A), Luigi Bezerra est présenté comme l’inventeur et Desiderio Pavoni comme le demandeur.

Bezzera, sur ce même brevet US, est déclaré comme étant un fabriquant de liqueurs («maker of liquors»), résidant 13, Via Orso à Milan… soit à deux pas du «Caffè Commercio» de la Piazza Duomo dont Pavoni était propriétaire. Desiderio Pavoni l’entrepreneur (il possédait aussi quelques cinémas de Milan) et Bezerra l’inventeur étaient tous deux en étroite relation et avaient certainement plus qu’une relation d’affaire.

Carte de Milan 1913Carte de Milan de 1913 avec l’emplacement des adresses du 13, via Dell’Orso (1) et du Caffè Commercio (2).

via Dell'Orso 1
via Dell'Orso 2
Le 13, via Dell’Orso à Milan, adresse de Luigi Bezzera correspond soit aux vieux bâtiment au centre de la première photo (disparu vers 1900, en face apparaît l’enseigne « Liquori »), soit à celui qui se trouvait en arrière (faisant l’angle sur la deuxième photo).
Cette adresse n’existe plus aujourd’hui.

Caffè di Commercio, piazza Duomo
«Caffè Commercio», Piazza Duomo, dont Pavoni était propriétaire début XXe

On trouve le nom de Bezzera rattaché à divers brevets italiens : ²
– «Innovazieni nelle scale aeree dette Scale Porta», IT 36884, du 20 Juillet 1894 (durée de 3 ans mais en défaut de paiement après la première année)
– «Innovazioni negli apparecchi per preparare e servire istantaneamente il caffè in bevanda», IT 61707, du 19 novembre 1901 (3 ans)
– «Disposiziono di comando meccanico degli apparecchi di riempimento delle bottiglie, specialmente quello di acque gazose», IT 63701, du 10 mai 1902 (3 ans)

– «Robinetto a dosatore sistema Bezzera per gli apparecchi destinati a preparare e servire il caffè e simili in bevanda», IT 74977, du 24 décembre 1904 (3 ans)
– «Nuovo apparecchio di’ refrigerazione per liquidi, quali birra e simili», IT 80938, du 10 février 1906 (3 ans)

Brevet US Bezzera 1 Brevet US Bezzera 2
«Coffee-making machine», Brevet US 726793 de Bezerra/Pavoni 1902

Pavoni comprend le potentiel de la machine à café de Bezerra et lui rachète ses droits sur les deux brevets qui la concerne (IT 61707 et IT 74977). Le premier lui est transféré le 5 juin 1902, le deuxième à la fin des trois ans de priorité (soit le 24 décembre 1907). Dès le 17 mai 1902, Pavoni dépose d’ailleurs un brevet en France pour cette même machine (FR321492A), d’une durée de 15 ans. Le deuxième brevet (celui du robinet doseur) est aussi déposé en son nom, sous forme d’ajout au premier, le 1e mars 1905 (FR6003E).

Transfert Bezzera à Pavoni 1 Transfert Bezzera à Pavoni 2
Inscription à la Gazette officielle italienne des transferts de brevets de Bezzera à Pavoni (1902 et 1907). ²

Brevet Pavoni 1902 aDessin du brevet Français de Pavoni de 1902.

Brevet Pavoni 1902 bAjout au brevet Français de Pavoni en 1906.

Il prolongera les deux brevets italiens, qui feront sa fortune, jusqu’au 1e trimestre de 1915 et ajoutera de nombreux autres en son nom, tous plus ou moins liés aux machines à café ²,³ (comme la tasse à anse à détachable et à part peut-être ce qui semble être un brevet pour une presse hydraulique d’imprimerie : «Torchio copialettere a pressione d’acqua», IT 76318).

Brevet Pavoni 1911Projet original de tasse à anse détachable – FR430611A Pavoni, 1911.

C’est donc une belle entente entre les deux milanais: Bezerra continue de construire ses propres machines à café avec l’aide financière de Pavoni et Pavoni offre une production en grand de l’invention de Bezerra et s’occupe de la publicité et de la vente à l’étranger. Les modèles Bezzera et Pavoni portent d’ailleurs plus ou moins les mêmes noms et ne présentent que des différences très subtiles.

Luigi BEZZERA

Signature Bezzera

Brevet Bezzera 1901
Dessin du brevet original de Bezzera, 1901.*

Bezzera Gigante 1902 a Bezzera Gigante 1902 b
Un des premier modèle de Gigante, 1902.*

La « Gigante » est le premier modèle créé par Bezerra, la machine fonctionne avec de l’eau sous pression, qui sous l’ouverture d’un robinet, passe à travers de ce qui constitue le premier vrai porte-filtre de l’histoire. La vanne permettant l’admission d’eau chaude comportait une troisième position destinée à finir la préparation de « l’espresso » par une bouffée de vapeur (ce qui était perçue comme la seule façon d’extraire tout le potentiel du café, sûrement par soucis d’imitation du procédé de la cafetière italienne). La chaudière était aussi munie de deux sorties vapeur sans doute destinées à chauffer (voire à faire mousser) le lait. Le sommet de la chaudière était fermé par une plaque serrée par 6 boulons et comportait un manomètre.

Voilà, la première machine à café express, permettant de préparer pour chaque client une tasse individuelle était née! Un grand pas pour l’expresso.

Blason Bezzera

Bezerra choisit comme marque de reconnaissance, le « Biscione », blason de la famille Visconti (qui a régné sur le duché de Milan au moyen-âge). Il représente un serpent engloutissant un enfant, symbole de la ville de Milan (identique à celui de la marque Alfa-Roméo) que la marque arbore encore aujourd’hui, de façon beaucoup plus stylisée.

Brochue Bezzera
Brochue Gigante

Bezzera continue son aventure dans les machines à café, et voit ses machines installées dans différents cafés italiens. La machine à café express est offerte en plusieurs tailles de chaudière: Liliput, Mignon, Moyen et Géant (comptant jusqu’à 6 porte-filtres).

Bezzera Bar 1  Bezzera Bar 2

Bezzera Bar 3   Bezzera Bar 4 ¹

Il participe à plusieurs foires commerciales, améliore ses machines (il dépose même un nouveau brevet le 27 juin 1912 intitulé «Innovazione nelle macchine per preparare e servire il caffè», IT 126712, d’une durée de 3 ans²) faisant un effort particulier sur la présentation : il produit une affiche publicitaire qui traversera le temps et marquera les esprits (celle du conducteur de voiture de course se servant un café express en roulant) et ajoute Victoire, la déesse ailée (comme celle du « spirit of ecstasy » de Rolls-Royce), sur le dessus de son nouveau modèle : la «Vittoria Alata».

Ce qu’il aura apporté au monde de l’expresso est en effet une belle victoire.

Bezzera Expo Lyon
Exposition à la foire de Lyon (on reconnaît en arrière-plan la célèbre affiche à la voiture de course de Bezzera) ¹

Bezzera Vittoria Alata
Modèle “Vittoria Alata” ¹

Desiderio PAVONI

Pavoni Portrait
Portrait de Desiderio Pavoni

Pavoni Signature

Le premier modèle de Pavoni s’appelle l’Idéale, très similaire à la Gigante de Bezzera elle s’en distingue seulement par le fait que la calotte de la chaudière est maintenue par 8 boulons au lieu de 6 et possède une innovation au niveau des porte-filtres : les tuyaux que l’on voit partir des groupes. Ceux-ci ne sont autres que l’ancêtre d’une valve trois voies manuelle, destinée à relâcher la surpression de vapeur à la fin de l’extraction.

Pavoni Photo Ideale 1902

Pavoni Dessin Ideale 1902

Pavoni Brochure Ideale 1906Machines à café « Ideale » de Desiderio Pavoni, 1906.

Les pressions utilisées était de l’ordre de 1.5 bar donc l’absence de ce système relevait plus du désagrément que du réel danger pour l’opération de la machine. Cette innovation est présente dans le brevet de 1902 mais ne semble pas être présente sur les machines de Bezzera. L’idée venait peut-être de Pavoni lui-même (le premier dessin de l’Idéale ne l’avait pas) ou cela faisait-il partie de l’entente sur le rachat du brevet ? Les machines de Bezzera étaient-elles équipées du nouveau robinet doseur dont il détenait le brevet jusqu’en 1907 (et où ce système était intégré) ? Toujours est-il que, connaissant ces différences (surtout sur les boulons), on peut noter un autre détail de la célèbre photo du stand Bezzera : les machines présentes sur le comptoir sont certainement deux modèles de l’Ideale de Pavoni et non la Gigante de Bezzera.

Pavoni Expo Milan 1921
Présentation de l’Ideale lors de la foire de Milan, 1921.

Pavoni Ideale Maltoni 1 Pavoni Ideale Maltoni 2
Machines à café « Ideale », collection d’Enrico Maltoni.

Pavoni Depot Marque 1907

Pavoni Depot Marque 1911Dépôt de marque enregistré aux archives italiennes (3 avril 1907 et 1e juin 1911)⁵

L’emblème choisi par Pavoni pour ses machines est le paon (« pavoni » en italien), bien apparent sur la chaudière et sur les affiches publicitaires de l’époque. La marque de fabrique de l’Ideale, « Desiderio Pavoni – Milano » est déposée en 1911, nom qu’il avait déjà utilisé pour un cinéma en 1907 (comme en témoignent les enregistrements aux archives italiennes).

Pavoni Blason

Pavoni Pub
Emblème des machines à café Pavoni et affiche publicitaire.

De gros moyens sont déployés : un grand atelier de production pour les machines, des représentants pour la vente en Italie (où la plupart des bars en sont équipés) et à l’étranger… Pavoni réussit à placer de nombreuses machines dans des cafés Parisiens. La société fondée devient « La Pavoni S.A.» et les machines à café express se vendent à cette époque à un rythme d’une machine par jour. Peu d’innovations technologiques alors, mis à part la connexion directe à l’eau et au gaz, puis la conversion à l’électricité.

Pavoni Atelier 1920 a

Pavoni Atelier 1920 b Pavoni Atelier 1920 c
Atelier de fabrication de machine à café Pavoni.

Pavoni Mobile
Sur les routes pour le service et la livraison.

Pavoni Bar 1
Paris, Brasserie des facultés

.Pavoni Bar 2 Pavoni Bar 3
Pavoni Bar 4
Différentes Pavoni trônant sur des zincs de Paris et d’Alger.

Les modèles proposés, suivant le taille de chaudière, sont appelés «Liliput», «Mignon», «Mignon Lusso», «Normale», «Gigante» et «Gigante Lusso». Il modifie ensuite sa gamme suivant les modes tout en gardant les mêmes dénominations (même pour les premiers leviers).

Pavoni Brochure 1912Brochure publicitaire « La Pavoni » pour la France, 1912.
(C’est sur la page couverture qu’est mentionnée la médaille d’or à la foire de Milan de 1906).

Pavoni Brochure 1 Pavoni Brochure 2

Pavoni Brochure 3 Pavoni Brochure 4

Pavoni Brochure 5 Pavoni Brochure 6

Pavoni Brochure 7 Pavoni Brochure 8

Pavoni Brochure 9 Pavoni Brochure 10

Pavoni Brochure 11 Pavoni Brochure 13

Pavoni Eau Gaz Elec 1 Pavoni Eau Gaz Elec 2
Raccordement à l’eau, au gaz ou l’électricité.

Pavoni Pub 1939Modello “Esagonale”, 1939

La compagnie s’était relevée de la crise de 1929 (dont le pic eu lieu en 31 en Italie), était passée à travers le fascisme de Mussolini (dont la moindre des horreurs avait été d’imposer une taxe de 300 lires sur toutes les machines à café express – Regio decreto-legge 30 giugno 1926, n. 1096 ² ), La Pavoni se relèvera aussi de la seconde guerre mondiale durant laquelle elle a été durement touchée.

Pavoni Atelier 1945 a

Pavoni Atelier 1945 b  Pavoni Atelier 1945 c

Pavoni Atelier 1945 d
Les ateliers de Pavoni sont complètement détruits à la fin de la guerre de 39-45

Les ateliers La Pavoni, complètement détruits, seront reconstruits au lendemain de la guerre et la production reprend avec une nouvelle machine baptisée « la Cornuta », qui sort quelques année plus tard. On ne peut passer à côté de cette gamme dessinée en 1948 par Gio Ponti, un géant du design italien.

Pavoni Atelier 1949 a

Pavoni Atelier 1949 b Pavoni Atelier 1949 c

Pavoni Atelier 1949 d Pavoni Atelier 1949 e
L’usine est reconstruite et la production reprend de plus belle avec la Cornuta

Gio Ponti Pavoni Photo Cornuta
Gio Ponti et la magnifique Cornuta qu’il a dessiné

Pavoni Brochure Cornuta 1 Pavoni Brochure Cornuta 2
Pavoni Brochure Cornuta 3 Pavoni Brochure Cornuta 4
Pavoni Brochure Cornuta 5 Pavoni Brochure Cornuta 6
Pavoni Brochure Cornuta 7 Pavoni Brochure Cornuta 7
Brochure publicitaire de 1949

La Pavoni se fera aussi un nom avec la «Diamante» et surtout «l’Europiccola»… mais ceci est une autre histoire.

Pour ce qui est de la photo de la foire de Milan en 1906, l’histoire qu’elle recèle se résume peut être dans une autre photo, prise 24 ans plus tard (à la foire de Milan de 1930) :

Stand Pavoni Foire Milan 1930

Sur laquelle il me plaît à penser que l’homme sur le pas de la porte n’est autre que Desiderio Pavoni lui-même. L’histoire de la machine espresso lui doit un lourd tribut, car sans son aide financière et son sens des affaires, il n’est pas dit que l’invention de Bezerra serait passée à l’histoire. Elle aurait certainement été oubliée comme celles d’autres inventeurs avant lui (avant que des archivologues ne les mettent à jour, bien sûr).

À suivre…

___________________________________

* «Coffee floats, tea sinks : through history and technology to a complete understanding», de Ian Bersten, 1993… la bible de tout amoureux de l’histoire des machines à café.

¹ Photo extraite du site de Bezzera.

² Archives italiennes de la Gazzetta Ufficiale del Regno

³ Les autres brevet italiens de Desiderio Pavoni sont :
– «Valvola regolatrice manometrica Piezocrate dell’accesso del gas per apparecchi destinati alla preparazione del caffè e simili», IT 75150 du 10 janvier 1905 (3 ans, annulé au 2e trimestre 1906 par défaut de paiement)
– «Torchio copialettere a pressione d’acqua», IT 76318 du 1e avril 1905 (3 ans)
– «Manico separabile per tazzo da caflé e simili», IT 109972 du 24 mai 1910 (3 ans)
– «Innovazioni negli apparecchi per la preparazione istantanea del caffè», IT 115021 du 22 avril 1911 (3ans). Attestati completivi, IT 119093 du 24 juillet 1911 (6 ans)
– «Innovazioni nei fornelli ad alcool», IT 116718 du 2 janvier 1911 (3 ans annulé au 3e trimestre de 1913 par défaut de paiment).

⁴ La plupart des photos et renseignements sur Desiderio Pavoni sont extrait du site de La Pavoni.

⁵ Les dépôt de marque se lisent comme suit :
– La scritta Cinematografo Ideale, accompagnata dalla dicitura Desiderio Pavoni – Milano.
Marchio di fabbrica o di commercio per contraddistinguere « cinematografi e stabilimenti cinematografici » (3 avril 1907).
– Impronta circolare a doppio contorno portante nel mezzo, su fondo a tratteggi, la figura di una macchina per preparare il caffè con sotto la parola Ideale tra virgolette e nello spazio anulare l’iscrizione Desiderio Pavoni Milano. Marca Depositata.
Marchio di fabbrica per contraddistinguere « macchine per caffé e parti relative » (1e juin 1911).

Je souhaite bien du courage à qui voudra obtenir copie de ces brevets italiens, je n’ai jamais vu un système payant aussi archaïque. Même si un jour ils passent à la digitalisation, rien n’est sûr… comme me le disait Lucio del Piccolo, il faudrait passer deux ans à Rome pour s’y retrouver.Ce n’est pas que l’idée me déplaise…

 
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Publié par le 15 mars 2014 dans Histoires et Histoire

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 7)

Du «café express» à la naissance de l’«espresso»
La dégaine du café express

Ce n’est pas seulement à cause d’un vide des archives digitales¹ que l’histoire des machines à café françaises semble suspendue entre 1858 et 1930… c’est simplement que l’évolution du percolateur (cafetière à vapeur) vers une machine capable de sortir un expresso tel qu’on le connaît aujourd’hui va demander l’intervention d’esprits neufs et ce cap ne sera franchit qu’après la seconde guerre mondiale.

Publicité Arduino Publicité Arduino
Publicités du début XXe siècle pour le café express.

Bien que l’on commence à parler de café express juste avant la seconde guerre mondiale, l’espresso de l’époque n’avait pas grand chose à voir avec la «Crema di caffé» qui sera produite après. Le terme «café express» (ou «caffè espresso») a certainement été créé au tournant du siècle par le duo Desiderio Pavoni et Luigi Bezzera, pour désigner un pas dans la bonne direction : la production d’une seule tasse de café, expressément pour le client (par opposition au café préparé en grande quantité et maintenu au chaud avant d’être servi) mais il était toujours produit à l’aide de la vapeur (comme dans le cas de Römershausen et Rabaut). Le terme popularisé ensuite par Pier Teresio Arduino et ses célèbres publicités, contient aussi la notion d’expression des arômes du café et de rapidité de préparation. Vous aurez compris, avec les noms cités, qu’on s’en va vers l’Italie avec cette histoire mais pas que…

Café Express Paris XXe Torréfacteur Paris XXe
Un des nombreux café du quartier de la Roquette et boutique de café au début du XXe siècle.

En France, durant cette période, ce sont les percolateurs qui vont prendre toute la place et peu d’innovations sont à mentionner (certainement pas les cafetières à recirculation qui ont fleuries un temps). Il existait pourtant une activité très importante autour des machines à café : le quartier de la Roquette à Paris, fief des Auvergnats et des ouvriers de métaux en tous genres était un bastion de la fabrication de cafetières et de percolateurs. On voit aussi fleurir l’industrie du café à Lyon, Bordeaux, Nice et Strasbourg (en particulier pour la torréfaction et la fourniture de matériel pour les cafés). Avec le succès de Loysel on va passer de la petite cafetière aux énormes percolateurs pour hôtels et cafés. Dans les répertoires industriels et les publicités de l’époque on retrouve les noms de nombreux fabricants dont subsiste la trace de nos jours chez les antiquaires : Grouard Frères, Chabaud, Devos, Bertrand, Baudon et Maréchal, Janet, Loupot, Smoliak, Roch, Sonnet, Langlois, Reneka, Vienne ou Vassal.

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Liste des fabricants de cafetières en 1862 (source : Didot et Bottin).

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Une des premières mention d’un fabricant de percolateurs en 1862 (source : Didot et Bottin).

Didot et Bottin 1878-aDidot et Bottin 1878-b

Didot et Bottin 1878-c

Didot et Bottin 1878-d
Publicités de fabricants de cafetières et de percolateurs en 1878 (source : Didot et Bottin).

Ce sont ces mêmes fabricants qui se lanceront ensuite dans la production de machines pour le café express (qui porteront encore le nom de percolateurs), il n’en restera que quelques-uns après-guerre auxquels se rajouteront de nouveaux noms.

Juvara Didot et Bottin 1935
Percolateur Juvara de style art-déco et liste des fabricants de percolateurs en 1935 (source : Didot et Bottin).

À posteriori, on est en droit de se demander si, finalement, le principe de la vapeur comme force mécanique (idée amenée par l’invention de la machine à vapeur, moteur [c’est le cas de le dire] de la révolution industrielle) n’est pas responsable du si grand délai existant entre la recherche de nouvelles façons d’extraire les arômes du café (autour de la révolution française) et l’invention de la machine à expresso. L’idée de pousser l’eau à travers la mouture avec une autre force que la force de la vapeur, qui parait tellement évidente aujourd’hui aura mis plus de 150 ans à émerger (avec Loysel… mais qui aura choisi la force de gravité, pas si pratique) et un autre siècle pour aboutir au piston.

Les inventeurs sont ainsi restés bloqué sur la poussée de la vapeur en se contraignant à des températures élevées et passer à côté de l’essentiel. Sur ce chemin, il y a tout de même eu l’apparition des vannes, des porte-filtres « en grand » puis individuels et quelques inventeurs surprenants dans différentes parties du monde ; car la vapeur avait aussi amené la mobilité aux voyageurs et, avec elle, une grande dissémination des idées.

Mattei - Bartolini

La Machine à café Revolver (Revolver Kaffeemaschine), 1878.

Il est des inventions qui ressemblent à des OVNI, même avec le recul. C’est le cas de l’invention de Gustav Adolph KESSEL déposée à Berlin le 19 janvier 1878.

Brevet Gustav Kessel

« Machine à café Revolver »

La machine se compose d’un réservoir métallique (a) qui contient l’eau. Sur le réservoir (a) il y a un petit récipient (b) muni de deux robinets à vapeur (c, c) et destiné à re-remplir le réservoir avec de l’eau sans laisser la vapeur s’échapper.
En-dessous du réservoir (a) il y a une couronne (d) destinée à recevoir le brûleur qui fonctionne au gaz ou à l’alcool.
Sur le côté du réservoir (a) il y a un conduit muni d’une vanne (e) et d’une goupille (f) pour maintenir la cartouche de café (g) mentionnée ci-dessous.
Fixée sur le pied de la machine, la couronne rotative (h h) est munie de trous sur le bord extérieur afin d’accueillir un certain nombre de cartouches de café (g).
La cartouche de café (g) faite en métal ou en porcelaine, est munie d’un filtre et remplie de la quantité de café nécessaire à faire une tasse.
La goupille (f) maintient la cartouche à proximité de la vanne (e) à la sortie du réservoir. Par l’ouverture de cette dernière l’eau bouillante passe à travers la cartouche de café et produit ainsi du café frais à chaque fois.
Pour éviter la pression de vapeur excessive, le réservoir est muni d’une soupape de sécurité (i).

Revendication de brevet: la description précédente et le dessin expliquant la «Machine à café Revolver».²

Impossible de dire si cette machine sortie de nulle part a vraiment existé ou est restée sur papier, mais elle comporte toutes les innovations du café express : un réservoir chauffé (avec même une sorte de sas pour le re-remplir sans laisser échapper la vapeur), une soupape pour réguler la pression du réservoir, un robinet et surtout un système de baïonnettes pour attacher des « cartouches » individuelles de café et le servir dans une tasse individuelle. Les cartouches pouvaient être préparées et placées à l’avance sur un tourniquet pour enchaîner la préparation de cafés (d’où la similitude avec un barillet et le nom de la machine).

Publicité Bezzera
Publicité pour la machine à café express de Bezzera.

Le plus étonnant est que ce très court brevet (datant du tout début du système allemand) a été rédigé 23 ans avant celui de la machine de Bezzerra à qui on attribue généralement l’invention du café express (et même de l’espresso). D’autres inventeurs sont sur le bord de la route qui mène à Bezzera : Moriondo, mais aussi Etzensberger. L’espresso, lui, n’arrivera que bien plus tard.

À suivre…

___________________________________

¹ Les «Archives INPI» en ligne, s’arrêtent en effet en 1858 et les bases de données de l’«Office Européen des Brevet» ne commence qu’à partir de ~1902. Ce trou devrait être comblé graduellement par l’INPI dans les années à venir.

² Traduction libre du brevet complet, No DE1823.

 
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Publié par le 1 mars 2014 dans Histoires et Histoire

 

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