RSS

Archives de Tag: Edisonia

Ascenseur pour l’expresso (Episode 22)

Les précurseurs (2/5)

[Retour au sommaire]

Pub phonographe Edison Excelsior vers 1900
14. Publicité des années 1900 pour le phonographe d’Edison fonctionnant à l’aide de cylindres de cire.⁸

J’avais promis de parler de Guido Snider depuis l’épisode sur les moulins à café et j’ai terminé l’épisode précédent sur un «cliffhanger». Cet homme mérite en effet qu’on s’attarde un peu à son cas, non seulement parce qu’il a produit dans les années 30 un moulin à doseur et une machine à café qui ont marqué par leurs styles… mais surtout parce qu’il occupe une place très particulière dans l’histoire des machines à café. Un morceau d’histoire que la ténacité et la rigueur de mon ami Mikaël Janvier m’auront poussé à mettre à jour.⁹

La fin du 19e siècle – début 20e était une période d’extrême effervescence au niveau technologique, l’ère «Edison» allait apporter une foule de nouveaux objets dans les villes : éclairage électrique, téléphone, phonographe, kinétoscope, machine à écrire, radio… une révolution dépassant de loin l’arrivée de l’informatique un siècle plus tard. Des entreprises se placent à l’avant-garde de ces technologies en les proposant à la vente (ainsi que de nombreux objets connexes : appareils électriques, enregistrements sonores, aiguilles et pavillons de phonographes). D’autres sautent dans le train en marche pour proposer des améliorations ou de nouvelles créations dans la même veine, particulièrement autour de l’utilisation de l’électricité.

Représentant de phonographe Edison
15. Représentant de phonographe pour la compagnie Edison avec sa collection de cylindres,
identiques à ceux vendus par la compagnie Edisonia de Milan.
Enregistrement sur cylindre de cire Edisonia
16. Cylindre de cire de la compagnie Edisonia. On peut lire sur l’étiquette «G. Snider – Milano – via Lincoln 13».

Allons-y tout de suite avec le scoop : Guido Snider n’était autre que le gérant d’«Edisonia» qui vendait (et peut-être même produisait) la machine de Marzetti, première machine électrique à expresso de type familial de l’histoire (déjà évoquée dans les épisodes 13 et 17).

À y regarder de plus près, plusieurs preuves tangibles pointaient en ce sens :
– Sur des reliques d’Edisonia, entreprise de Milan spécialisée dans les phonographes, enregistrements sonores et autres appareils révolutionnaires de l’époque, on retrouve le nom de son propriétaire : un certain «G. Snider»
– L’entreprise était située au 13 via Abramo Lincoln soit dans le même pâté de maisons que ce qui deviendra la Fratelli Snider (enregistrée au 19 via Galvano Fiamma)

Interrogés par Lucio Del Piccolo à la suite de ces découvertes, Bianca Maria Snider et Roberto Grilli ont pu confirmer que leur père et grand-père Guido était bien à l’origine de l’entreprise Edisonia de Milan, avant de se consacrer à la fabrication de machines à café.¹⁰

Lettre Edisonia - G. Snider
17. Lettre de la compagnie Edisonia proposant des machines de duplication à un commerçant de Naples.⁸

Guido Snider, entrepreneur à l’avant-garde des produits technologiques de l’époque et Manlio Marzetti inventeur de ces mêmes produits industriels. Il n’est finalement pas si étonnant que ces deux résidents de Milan se soient croisés et même associés jusqu’à un certain point.

On retrouve le nom de Manlio Marzetti à de nombreuses reprises dans les registres de brevets (pour pas moins de 13 brevets différents entre 1905 et 1940). Si on ne peut pas être certain que tous soit d’une seule et même personne, il se dégage une certaine cohérence historique au regard du lien de Marzetti avec Snider et Edisonia: le genre de connexion qui fait qu’un inventeur de l’époque pouvait tout aussi bien être à l’origine d’une machine à écrire que d’une antenne radio ou d’une machine à café électrique, de même qu’un commerçant pouvait tout aussi bien vendre des phonographes un jour et des machines à café le lendemain (à l’image de Pavoni qui était à la fois dans le commerce des machines à café et propriétaire de cinémas¹¹).

Manlio Marzetti, originaire de Pisaro, arrive à Milan en 1904 avec en poche une invention appelée «Tacheographe Marzetti». Un brevet pour un sténographe (ancêtre de la machine à écrire) déposé fin 1904 qui fait sensation parmi les ingénieurs de l’époque par son ingéniosité et sa simplicité de conception, c’est du moins ce qui est rapporté dans «La Critica Stenografica» de mai 1905.

Machine à écrire Mignon A.E.G. (1905)
18. Une machine à écrire produite en 1905 par AEG, elle portait le nom de «Mignon», comme certain modèles de machines à café Pavoni et de La Victoria Arduino.¹²
Brevet Marzetti Tacheographe (1904)
Article Tacheographe Marzetti
19. Dépôt de brevet pour le tachéographe Marzetti et article du «Bolletino della academia italiana de stenografia» de mai-décembre 1944 (année XIX, fascicule 95) y faisant référence.

On retrouve ce savoir-faire en matière d’automate et de nouvelles technologies dans d’autres brevets Marzetti déposés beaucoup plus tard: un bras articulé pour une table à dessin industriel (20 décembre 1923), un vide-ordure avec système semi-automatique de collection (11 juin 1932), un système d’attaches pour camion de transport frigorifique (31 octobre 1933).

RadioMarelli 1931
20. Foule se pressant pour écouter la radio en avant de la vitrine «Radiomarelli» de la Galerie Vittorio Emanuele à Milan 1931.

Puis dans des brevets déposés sur le thème des appareils électriques alors qu’il était employé comme technicien chez Magneti Marelli : un système de fixation d’ampoule (3 juin 1938), un dispositif pour le changement d’aiguille sur les phonographes (16 septembre 1938), un support pour la fixation de radios et d’antennes (18 janvier 1939) et une antenne radio (30 septembre 1939).

Brevet Marzetti Table à dessin (1923)
Tables à dessin Magneti Marelli
21. Ingénieur de la Magneti Marelli travaillant sur des tables à dessin industriel, une invention sur laquelle Manlio Marzetti avait planché : plus haut son brevet «Universal Parallel drafting Device», numéro US 1,661,538A déposé en Italie le 20 décembre 1923.

Il prend sa retraite au terme d’une carrière très prolifique, alors que la République fasciste en est à son dernier souffle. Vers mai 1944, il est nommé adjoint au maire de Milan avec pour ambition d’éradiquer le marché noir, en particulier dans les restaurants, les auberges et les cafés.¹³

Avait-il une revanche à prendre contre ces propriétaires qui n’avait pas assuré à long terme le succès de ses machines à café? Ce qui est sûr, c’est que la période couvrant les brevets Marzetti liés à des machines à café tombe en plein entre le sténographe et le technigraphe signés Marzetti (entre 1904 et 1923). Plus que les machines à café elles-mêmes, c’est plutôt la technologie de chauffage par l’électricité qui est mise en avant dans ces brevets : d’abord celui de 1908, qui concerne le modèle vendu par Edisonia (déjà été évoqué dans les épisodes 13 et 17) et qui portait le nom d’Eccelsior.

Machine à café Eccelsior
22. Modèle de cafetière électrique «Eccelsior» inventée par Marzetti en 1908 et vendue par Edisonia. [photo de Ram A. Evgi, avec son autorisation]

Quoi de mieux pour écouter ses meilleurs enregistrements sur cylindres de cire qu’une bonne tasse de café ? Exactement à la même époque fleurissaient, et particulièrement à Milan grâce à Edisonia, les premiers phonographes d’Edison appelés «Exelsior», un parallèle trop évident pour ne pas être mentionné.

Brevet Marzetti Machine à Café I
23. Les différents dépôts, attestation complémentaire et prolongation du brevet principal de Marzetti, «Apparechio elettrico automatico per portare all’ebollizione l’acqua, applicabile nella preparazione di caffè, thè e simili infusi» (numéros IT 99.114, 111.735, 116.693 et 122.331). [Gazzetta Ufficiale del Regno]
Brevet Marzetti Machine à Café I (1908)
Brevet Marzetti Machine à Café I (1908)
24. Dessins du brevet principal de Manlio Marzetti apparaissant sur la version britanique de 1909 (GB190928480A).

Ce brevet déposé dans de nombreux pays (États-Unis, Grande-Bretagne, Autriche, Suisse, France) a certainement été très rentable pour son auteur, Marzetti passe d’un appartement en périphérie de Milan à une adresse à deux pas du Duomo (du 14 via Montebello en 1908 au 14 via San Paolo en 1914, comme en témoignent différents brevets de machines à café). La société Brevetti Marzetti, constituée en 1911 et située au 32 via Vincenzo Monti à Milan s’occupe apparemment de distribuer ces machines. Entre le dépôt en Italie (le 12 décembre 1908) et la dernière prolongation (datée du 30 décembre 1911, pour 10 ans), il a eu cour pendant 13 ans, ce qui est assez inusité.

Il existe deux autres brevets signés Marzetti liés à des machines à café dans les registres italiens : une machine café au gaz en 1911 et un bain-marie électrique en 1912. Ces tentatives ont moins de succès ou sont possiblement tuées dans l’œuf par l’arrivée massive de Pavoni sur le marché et le début de la Première Guerre mondiale, ils sont abandonnés en 1914.

Brevet Marzetti Machines à Café II (1912)
25. Dépôts de brevets Marzetti de 1911 et 1912 portant sur deux machines à café («Macchina a gas per la preparazione del caffè in bevanda ed altre bibite» et «Bagno-Maria elettrico automatico», numéros IT 115.801 et IT 126.343) et cessation de ces mêmes brevets en 1914. [Gazzetta Ufficiale del Regno]

Il existe possiblement d’autres brevets, vu qu’il y a un grand vide dans les registres italiens (entre 1916 et 1946), les seuls autres accessibles concernent des dépôts internationaux (comme ceux cités plus haut). Un seul autre brevet international concernant une machine à café après 1912, et non le moindre puisqu’il fait reculer de plusieurs années un jalon cité dans l’épisode précédent : comme Malausséna (de même que Bordoni et Torriani), Marzetti propose un système électrique pour le chauffage de l’eau sous forme de cartouches… mais près de 10 ans avant eux !

Difficile de dire avec certitude si c’est ce système qu’adopte Guido Snider pour ses premières machines. On note quand même une ressemblance marquée lorsqu’on compare le brevet aux rares photos disponibles montrant les entrailles de la machine.

Brevet Marzetti Système chauffe-eau (1912)
26. Brevet Marzetti de 1912, «Appareil pour faire bouillir de l’eau électriquement
et pour l’amener automatiquement dans un vase à usage domestique», numéro CH 63311A.
Machine à café Snider
27. Intérieur d’une machine à café Snider, on distingue les cartouches
électriques pour le chauffage de l’eau sur le chemin de l’eau vers les groupes.

À quel point étaient-ils liés ? Snider et Marzetti, deux hommes de leur temps, avec des parcours croisés et qui se sont mutuellement influencés, c’est ainsi que je les vois : après la coupure imposée par la Première Guerre mondiale, alors que Marzetti délaisse les machines à café pour les inventions de type «Edison» (et un emploi chez Marelli), Snider délaisse les phonographes pour se consacrer exclusivement aux machines à café (voyant certainement avec la vente des machines de Marzetti un marché plus lucratif).

À la fin des années 20, l’Officina Elettromeccanica de Guido s’appelle Fratelli Snider, elle se taille une place avec sa marque de fabrique «M.A.R.E.» (pour Machine Automatique à Réchauffement Électrique) qui produit des moulins et des machines à café pour les bars,¹⁴ ainsi que de petites machines individuelles, elles aussi électriques, du type de celles produites à Ferrara. L’entreprise familiale fermera ses portes en 1959, faute d’un accord entre les descendants.

Entête lettre Snider
28. Entête de la compagnie «Fratelli Snider, Officine Elettromeccanica» sur une enveloppe de 1941.
Brevet Cafetière Snider (1933)
29. Brevet Snider de 1933, «Improvements relating to apparatus for making infusions of coffee, tea, or other substances», numéro GB414388A.
Cafetière Snider MAREA
30. Machine à café MAREA de Snider, telle que décrite dans le brevet de 1933.

Manlio le justicier: on retrouve le nom de Manlio Marzetti en 1952 dans le cadre d’une bataille juridique entre deux autres inventeurs pour un brevet de machine à dessiner (tecnigrafo): prouvant avoir inventé la technologie en 1924-1925 sans l’avoir brevetée, Marzetti rend caduque le premier brevet et donc la plainte pour plagiat du plaignant.

Voilà pour l’intermède sur Guido et Manlio. Avant de continuer sur le chauffage de l’eau, il y a une dernière machine à pompe dont je voudrais parler. Elle sort tout droit du lot de brevets que m’avait envoyé Lucio il y a quelques années et dont l’originalité m’avait frappé. Non seulement parce que l’inventeur, Miguel Bernat, est Argentin mais aussi parce que sa machine utilise un système de piston et de ressort pour extraire le café.

Brevet Bernat 1 (1915)
Brevet Bernat 2 (1915)
31. Brevet Bernat de 1915, «Improved Means for use in Producing Infusions or Decoctions of Tea, Coffee or the like», numéro GB191518168A.

Ce qui saute aux yeux sur ce brevet de 1915, c’est l’apparente similitude avec la configuration utilisée par Gaggia. À la lecture du brevet, on s’aperçoit que ce piston monté sur ressort constitue une pompe à air et non à eau. Lors de l’abaissement du levier, le ressort est comprimé et une vanne laisse passer l’eau de la chaudière (partie 3) vers le réservoir 25 du groupe. Lorsque le levier est relevé, un mécanisme relâche le ressort qui comprime l’air de la partie supérieure et expulse l’eau à travers la mouture. Un principe somme toute similaire à celui de la machine brevetée en 1926 par La Victoria Arduino et présentée à l’épisode 14.

Si près du but… qu’il aurait peut-être fallu un dysfonctionnement de la machine, avec une remontée d’eau dans ce réservoir à air, pour parvenir à quelque chose d’intéressant.

À suivre…

[Retour au sommaire]

_________________________________

⁸ Photos extraites du site de référence sur les débuts de l’audio : phonorama.
⁹ Je ne sais pas si Mikaël vérifie tout ce que j’écris mais il a en tout cas buté sur mon affirmation selon laquelle l’Edisionia, machine à café de Marzetti, n’avait rien à voir avec Snider. L’enquête qui a suivi et la vérification des faits par Lucio del Piccolo auprès d’un petit-fils de Guido Snider aura levé une part du voile sur l’histoire de Snider et de son lien avec Manlio Marzetti.
¹⁰ Il se trouve que Lucio Del Piccolo venait tout juste de faire une entrevue avec Roberto Grilli (article à paraître aujourd’hui même sur son blog).
¹¹ Voir Épisode 8
¹² Site sur l’évolution des machines à écrire : typewriterstory. Les modèles Mignon de Pavoni étaient vendus dans les mêmes années (épisode 8, le modèle Arduino date de 1921, voir épisode 13)
¹³ Ces faits sont confirmés par l’article de la revue «Bolletino della academia italiana de stenografia» et une coupure de presse de «La Stampa» du 10 mai 1944.
¹⁴ Voir Épisode précédent
 
1 commentaire

Publié par le 23 octobre 2016 dans Histoires et Histoire

 

Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Ascenseur pour l’expresso (Episode 17)

Ode à l’Électricité (Acte III, adagio)

[Retour au sommaire]

La machine à vapeur, invention qui a donné naissance à la révolution industrielle du XIXe siècle, présente des liens étroits avec l’histoire de la machine à café express. Les techniques permettant de fabriquer des chaudières sous pression, la marée de nouveaux ouvriers venant gonfler les villes, en manque de café et de temps pour le boire, et la hausse générale du niveau de vie sont autant de facteurs qui créeront à la fois le besoin pour un nouveau mode d’extraction du café, « meilleur et plus rapide », et les moyens techniques d’y parvenir.

Une autre grande invention attend l’express au tournant. Fruit des travaux successifs et remarquablement multinationaux d’illustres savants¹ l’invention du siècle suivant aura une incidence majeure sur la naissance de l’espresso. L’arrivée de l’électricité marquera en effet la naissance de l’espresso, moins par le développement des résistances de chauffe que par l’avènement du moteur électrique.

Affiche Application Electricite 1909
Affiche de 1909 pour l’exposition internationale des applications de l’électricité.

L’Italie de 1900, comme toutes les nations « modernes » développe ses moyens de production électrique et des câbles fleurissent le long des routes du pays, entrainant avec eux une cohorte d’apprentis électriciens et d’inventeurs à la recherche d’applications pour cette toute nouvelle technologie. Ceux-ci vont littéralement la faire entrer dans les maisons, ce que n’avait pas réussi à faire la (trop) bruyante machine à vapeur.

Bouilloire AEG Behrens 1924
Bouilloire électrique dessinée par Peter Behrens en 1909 et produite par AEG.²

Si l’on suit le fil « électrique » de l’histoire, la technologie touche d’abord les bouilloires.³ Elles commencent à utiliser des résistances au tournant du XXe siècle et sont commercialisées par les grandes compagnies d’électricité (Siemens, General Electric, AEG, Edison et Swan). La chauffe électrique est intégrée à un percolateur de grand format en 1893 (produit par la General Electric Company); suivent Benjamin Joseph Barnard en 1908 avec une cafetière domestique et Marzetti en 1909, un des premiers à breveter l’utilisation de l’électricité pour chauffer l’eau des machines à café express. Son brevet couvre à peu près tous les types de cafetières de l’époque, ce qui explique peut-être que les brevets suivants n’arrivent que 10 ou 15 ans plus tard.

Cafetière Edisonia, 1910
Cafetière «Edisonia», correspondant en tout point au brevet ITX410234 de Manlio Marzetti déposé le 12 décembre 1908.

Manlio Marzetti, prolifique inventeur milanais ayant breveté des cafetières mais aussi un collecteur d’ordures ménagères, un camion frigorifique pour le transport de viandes de boucherie, un support d’ampoule, une antenne radio et d’autres encore dans les années 1930 (alors qu’il travaillait pour l’entreprise « Italiana Magneti Marelli »), a vraiment produit cette cafetière dans les années 1910 puisqu’il en existe encore au moins un exemplaire dans le monde.⁴ Cette première machine à café express électrique domestique s’appelait «Edisonia», un bel hommage à celui qui aura réussi à électrifier le monde entier et une illustration parfaite pour le sujet de cet article.

Publicité cafetière Express électrique
Publicité incitant à l’utilisation de cafetières électriques, vers 1930.

« Il faut être de son siècle », clame la publicité, promettant même un meilleur café. L’arrivée de l’électricité pour le chauffage des chaudières, remplaçant petit à petit le gaz et les lampes à esprit de vin est la seule avancée majeure dans l’évolution technologique des cafetières express, autant pour les machines à café de bar que pour les petites domestiques. Pour ces dernières, cela commence par la conversion des anciens modèles (Giussani, Oikos, Santini) par l’ajout d’une plaque chauffante en-dessous de la cafetière express ou en utilisant une résistance immergée pour les cafetières classiques (la « Termovelox », brevet Selvatico de 1919).

Brevet Selvatico 1919
Appareil « Termovelox » de Selvatico pour le chauffage de l’eau, Brevet FR540487A de 1919. [ Source: Espacenet ]
Fornello début XXe
Réchaud électrique, début XXe.
Cafetière électrique et termovelox
Publicité des années 20 pour les modèle Oikos et Giussani electrifiés ainsi que « termovelox » (brevet Selvatico de 1919).

Dans la foulée, de nouveaux modèles électriques sont commercialisés à grande échelle, comme la ‘Mignonne’ et la ‘Tipo Famiglia’ de Victoria Arduino (toutes deux crées en 1921 grâce au concours d’Oreste Bajma Riva)⁵ mais aussi le célèbre modèle « Velox » qui, à partir de 1925, est vendu à Paris par Pier Felice Concaro.

Cafetière Velox Concaro 1925
Cafetière « Velox » présentée au 2e Salon des appareils ménagers de Paris, Recherche et Inventions 1 février 1925. [ Source : Gallica ]
Cafetière Velox Concaro 1924
Publicité pour la cafetière électrique « Velox », Le Matin 30 novembre 1924. [ Source : Gallica ]

Dans les foires expositions, les cafetières express trouvent alors leur place aux côté dans transformateurs et autres frigidaires, luminaires ou moteurs électriques, tels les stands de Neowatt ou Victoria Arduino qui se retrouvent, entre 1930 et 1938, dans les pavillons consacrés à l’électricité ou l’électrotechnique .

Padiglione dell'elettrotecnica 1934
Fiera di Milano – Campionaria 1934 – Padiglione dell’elettrotecnica – Sala interna. [ Source : SIRBeC ]
Stand Neowatt Padiglione dell'elettrotecnica 1936
Fiera di Milano – Campionaria 1936 – Padiglione dell’elettrotecnica – Stand della Neowatt B.C. [ Source : SIRBeC ]
Stand Neowatt Padiglione dell'elettricità 1938
Fiera di Milano – Campionaria 1938 – Padiglione dell’elettricità – Sala interna. [ Source : SIRBeC ]
Stand Marelli Padiglione dell'elettricità 1936
Fiera di Milano – Campionaria 1938 – Padiglione dell’elettricità – Sala interna. [ Source : SIRBeC ]
Padiglione dell'elettrotecnica 1930
Stand Victoria Arduino (en avant à côté de Fili Pagani) et Pavoni ? (au fond, en avant de Philips).
Fiera di Milano – Campionaria 1930 – Padiglione dell’elettrotecnica – Sala interna. [ Source : SIRBeC ]

De fait, la véritable déferlante « express électrique » ne se fait qu’à partir des années 20 et est issue de compagnies travaillant aussi à la production des premiers chauffe-eau et poêles électriques à une époque où, incontestablement, les normes de sécurité n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui.

Ainsi, on retrouve des noms de sociétés italiennes œuvrant autant sur des brevets ou des marques de cafetières que d’appareils pour l’équipement de salle de bain. Citons par exemple « Luigi Barbacini » (1918), la « Societa Elettrotermica Select (S.P.E.S.) R. Fioravanti & C. » (1919), « Cesare De Mattei e Ernesto Albano » (1920, un des frères De Mattei associé à la marque ‘Torino Express’), la «Ditta Cavazzini & Casati» (1920), mais aussi Alfeo Bordoni auteur de plusieurs brevets de chauffage électrique intégré qui multiplie les sociétés et les dépôts de marques liées aux cafetières : ‘S.E.S.’ Ditta Bordoni & Giorgi (1922), ‘L’orientale’ Alfeo Bordoni (1923), ‘La Brasiliana’ Ditta Bordoni & Bettini (1924), ‘Roma’ Alfeo Bordoni (1931).

Cafetière Brasiliana Bordoni
Cafetière « Brasiliana » présentée au 2e Salon des appareils ménagers de Paris, Recherche et Inventions 1 février 1925. [ Source : Gallica ]

 

Brevet Bordoni 1924
Brevets FR29595E, FR579985A et FR583000A de Bordoni, 1924. [ Source : Espacenet]
Publicité Brevetti Roma 1930
Publicité pour des chauffe-eau électriques de la marque Roma, vers 1930.

Ce sont aussi les officines d’Angelo Torriani (marques ‘Lutetia’, ‘Lutetia’ et surtout ‘Eterna’), A.M.E.R. de Pietro Borla (Apparecchi e Macchine Elettriche per Riscaldamento, 1924⁶) ou A.P.R.E. (Applicazioni Pratiche Riscaldamento Elettrico, 1924) qui, à l’instar des grandes marques ‘Victoria Arduino’, ‘La Pavoni’ ou ‘OMEGA’ (Soc. An. Apparecchi Elettrici Macchine da Caffè Espresso ‘OMEGA’ de Scafi & C., 1930) se lancent dans l’électrification de grosses machines express et produisent leurs propres modèles.

Cafetière A.P.R.E. 1924
Cafetière électrique de la marque A.P.R.E. présentée au 1e Salon des appareils ménagers de Paris, Recherche et Inventions 15 janvier 1924. [ Source : Gallica ]
Logo A.M.E.R. 1924
Logo de la marque A.M.E.R., vers 1924, avec machine à café et cuisinière électrique.
Brochire A.M.E.R. 1924
Brochure de la marque A.M.E.R., vers 1924, présentant des cafetières, des chauffe-eau et des cuisinières électriques.⁷
Publicité Omega Scafi et C.
Publicité pour la marque Omega, vers 1920.
Brevets Torriani 1926 et 1930
Brevets GB247345A et US1750068A de Torriani (marques Watt et Eterna) de 1926 et 1930.
Cafetière Eterna 1930
Cafetière Eterna dans un café Parisien, vers 1930.

L’époque est aux changements, le bruit assourdissant des machines à vapeur (celui-là même qui dérangeait les voisins de Moriondo et Gariglio aux débuts de leur entreprise⁸) va bientôt faire place aux ronrons des premiers moteurs électriques… sentez-vous l’odeur de café fraichement moulu ?

À suivre…

[Retour au sommaire]

_________________________________

¹ Benjamin Franklin (américain, 1706-1790), Alessandro Volta (italien, 1745-1827), André-Marie Ampère (français, 1775-1836),  Hans Christian Ørsted (danois, 1777-1851), Georg Simon Ohm (allemand, 1789-1854), Michael Faraday (britannique, 1791-1857), Joseph Swan (britannique, 1828-1914), Thomas Edison (américain, 1847-1931) et Nikola Tesla (serbe, 1856-1943).
² Au risque de me faire reprocher une trop grande généralisation… je l’ajouterais à la liste des inspirations potentielles de Bialetti : au vu du style de cette bouilloire, je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec celui de la « Moka ». Tant qu’à y être, je me suis fait une réflexion similaire en tombant sur l’ «Auto-Thermos» : premier autocuiseur, fait d’aluminium et de bakélite avec soupape de sécurité, produit à Boulogne sur Seine entre 1927 et 1935. Je me demande si ce ne sont pas là les ateliers où Alfonso aurait travaillé. J’encourage les sceptiques à aller constater que ces mêmes ateliers produisaient aussi une cafetière sous pression, le «Perco-Thermos».
³ Voir l’évolution de cette technologie sur « A History of the Electric Kettle », un site britannique, vous vous en doutiez.
⁴ Ce modèle unique est apparu sur eBay en avril 2016 sous une mauvaise identification (attribuée à « Snider » car il est vrai que le style ressemble un peu aux premières machines express de la firme; le style ressemble aussi à celui du modèle Simplex de la marque A.M.E.R. de Pietro Borla produit dans les années 1920) et s’est envolé pour la somme de 2900€. Sur le socle, est inscrit l’adresse «Milano, via Lincoln 13», une petite impasse qui croise la rue Benjamin Franklin… ça ne s’invente pas.
⁵ Voir l’histoire de la Victoria Arduino, «Les bleus du petit noir… hasta La Victoria».
⁶ Voir l’histoire de Zenith Express, «La Marseillaise – Histoire de la marque Zenith Express».
⁷ Merci à Pascal pour avoir scanné ce précieux document.
⁸ Voir l’histoire d’Angelo Moriondo, «Angelo et la Chocolaterie».

 

 
5 Commentaires

Publié par le 31 janvier 2016 dans Histoires et Histoire

 

Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,