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Ascenseur pour l’expresso (Episode 29)

Le talent d’Achille (3/7)

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1950, cinq ans après la célèbre conférence au palais de Livadia qui a vu les «vainqueurs» de la Seconde Guerre Mondiale se partager le monde, on peut imaginer qu’Achille Gaggia et Ernesto Valente se sont, eux aussi, offert leur rencontre au sommet. Le Yalta de la machine espresso, en quelque sorte, afin de se répartir le marché mondial. L’Angleterre pour toi, la France pour moi. L’Italie et l’Espagne moitié-moitié. On raconte que les deux hommes se sont séparés à cause de visions différentes, certains disent qu’ils étaient en guerre… une guerre froide peut-être. Durant les dix années suivantes, leurs parcours resteront extrêmement liés.

Ils étaient en effet associés depuis la fin de la guerre et avaient réussi le pari de produire en grand l’invention de Cremonese améliorée par Gaggia et étaient ainsi parvenus à détrôner les machines «express» à colonnes. Le brevet Cremonese de 1936, possession de Gaggia, qui signait la fin de l’ère initiée par Moriondo en 1884 et lancée par le duo Bezzera/Pavoni, devait normalement expirer en juin 1951.

Fiera di Milano 1952
42. Banderole annonçant la foire de Milan de 1952, Via Carlo Maria Martini en direction du Duomo.
Publicité Gaggia Classica
43. Publicité Gaggia pour le modèle Classica, 1950.
Voiture Gaggia
44. Voiture publicitaire ou de service Gaggia, vers 1950.

Normalement… car le 14 décembre 1950, Achille Gaggia dépose une requête auprès de la Commission des recours en matière de Brevets, profitant d’une toute nouvelle loi passée seulement deux mois plus tôt.¹¹ Celle-ci l’autorise à demander une prolongation d’une durée maximale de 5 ans en démontrant que la guerre l’a privé de la jouissance de son invention. La décision est rendue le 12 octobre 1951 et accorde le prolongement du brevet jusqu’au 24 juin 1956. Voilà une décision qui a dû en enrager plus d’un. Cela veut aussi dire qu’il y a eu une période de flottement entre juin et octobre 1951, où certains ont dû tenter de s’engouffrer. Suite à la même requête, le brevet Gaggia de 1938 est, lui aussi, prolongé jusqu’au 5 septembre 1958.

C’est peut-être la fin de ce brevet que Valente avait anticipé puisqu’il a tout fait pour que ses premières machines sortent en 1951. Toujours est-il qu’avec les prolongements, sachant qu’il était le seul à avoir une relation aussi privilégiée avec Gaggia, il a bien dû trouver un accord commercial avec lui pour continuer son ambitieuse production.

Brevet Valente FR1047736
45. Brevet pour un groupe levier déposé en Italie le 12 mai 1950 par Ernesto Valente et Felice Arosio (ici «Pompe à double effet pour cafetière», brevet FR1047736A du 12 mai 1951).
Publicité FAEMA Nettuno
46. Une des premières apparitions dans la presse de la machine à «Hydrocompression» FAEMA (Gazzetta del Mezzogiorno – Cremona, 31 mars et 4 avril 1951).
Brevet Valente IT513080
47. Brevet italien 513.080, déposé pour FAEMA en Octobre 1953 (estimé d’après le numéro du brevet).

Une chose est sûre, en 1950 il y a certainement de la place pour deux car si les deux comparses ont commencé à s’imposer en Italie, il reste le monde à conquérir. Jusqu’en juin 1956, cela fait une longue période où les deux hommes auront le champ libre pour s’imposer dans l’ère naissante de la «crema di caffe naturale». Achille Gaggia a déjà son modèle depuis 1947, la Classica. Valente, aidé de Felice Arosio qui sera son ingénieur jusqu’à la fin des années 50, commence par développer un groupe espresso dont le levier est centré et les joints montés sur le piston plutôt que sur la chemise. Le groupe présenté dans le brevet, qui introduit aussi des roulements plutôt qu’une crémaillère, est déposé en Italie le 12 mai 1950 (d’après une mention dans le brevet français). Le dessin montre un groupe identique à celui qui se retrouvera sur les premières machines FAEMA. La naissance de ce groupe est peut-être légèrement antérieure puisqu’on retrouve un brevet FAEMA pour modèle ornemental intitulé «Rubinetto per macchine da caffè con chiusura senza guarnizione», obtenu le 14 décembre 1949 (numéro 32803).

Valente crée ensuite ses propres modèles, à l’allure très différente des modèles Gaggia et portant des noms inspirés du système solaire. Les Nettuno et Saturno, avec leurs groupes en forme de monstre à deux têtes, commencent à être fabriqués par l’usine FAEMA de via Casella fin 1950 – début 1951, en parallèle avec la production des Classica de Gaggia. Un autre brevet pour modèle ornemental («Macchina per caffè espresso con basamento rivestito a griglia verso il consumatore con specchio retrostante e interposta sorgente luminosa irradiante anche su lastra di cristallo sovrapposta al basamento», numéro 35009), déposé cette fois par Valente et Arosio et obtenu le 9 septembre 1950, semble correspondre à ces premiers modèles.

FAEMA brochure Nettuno
48. Dépliant publicitaire de FAEMA pour le modèle 2 groupes Nettuno, vers 1951.
Brevet modèle Nettuno
Brevets modèles Marte et Mercurio
49. Modèles Nettuno, Marte et Mercurio (de haut en bas) déposés à l’INPI par FAEMA Nice le 23 septembre 1953 (ref. 47548).
Voiture publicitaire FAEMA
50. Camionnette publicitaire FAEMA avec l’arrière vitré, concept qui a fait l’objet d’un brevet déposé en juillet 1952.

Pour se démarquer de Gaggia, la firme utilise le terme «Idrocompressionne» pour désigner la technologie de sa nouvelle machine. On peut voir dans un brevet de 1953 que la base des Nettuno est très imposante pour pouvoir renfermer la fameuse chaudière à deux cylindres brevetée par Gaggia, positionnée horizontalement. La disposition permet de mieux voir les groupes et la préparation de l’espresso. L’arrière de la machine est aussi étudié, il peut être illuminé pour mettre en relief la calandre faisant face au client et la marque FAEMA écrite sur fond blanc.

Valente s’y connait en affaires. La compagnie développe un véhicule publicitaire vitré dont elle se sert pour montrer ses machines et offrir des cafés à travers la ville. Le concept est même brevetté en 1952 («Autoveicolo-saloncino per esposizione e vendita per macchine da caffé e per assaggio della bevanda», modèle d’utilité validé le 11 juillet 1952 sous le numéro 41219). Les nouvelles machines se promènent ainsi dans les rues de Milan, puis dans de nombreuses autres villes d’Italie. Les Nettuno et Saturno sont rapidement rejointes par les modèles Marte et Mercurio, plus proches esthétiquement de la Classica.

Pub FAEMA 1953
51. Publicité de FAEMA dans la Gazzetta del Mezzogiorno – Bari, 20 septembre 1953.
Usine logo FAEMA via Ventura
Usine FAEMA via Ventura
52. Couverture d’un fascicule de la société FAEMA montrant sa nouvelle usine de Via Giovanni Ventura ainsi que le nouveau logo de la marque, et photo de l’entrée de l’usine vers 1952.

Les ventes décollent et, vers 1952, FAEMA déménage sa production du 7 via Casella aux 3-5 via Giovanni Ventura, dans une nouvelle usine très spacieuse, capable de produire une machine toutes les 16 minutes (selon une publicité de l’époque). Elle adopte un nouveau logo, qui incorpore la Nettuno et le Duomo de Milan, en plus du célèbre biscone milanais (comme sur les logos de Bezzera et de Fiat). Dans un journal de 1953, elle annonce posséder des fabriques en France,¹² en Suisse et en Autriche, en plus d’agences commerciales dans de nombreuses villes italiennes puis européennes.

Fabrique FAEMA Avenue Trident Nice
53. Camionnette FAEMA et groupe d’employés posant devant la fabrique de Nice, située 1 avenue du Trident (vers 1950).
Agence FAEMA Espagne
54. Groupe d’employés posant devant une agence commerciale espagnole, vers 1955.
Pub FAEMA Torino 1952
55. Publicité de FAEMA dans la Gazzetta del Mezzogiorno – Cremona, 2 février 1952.

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Billet Fiera di Milano 1951
Fiera di Milano 1951
56. Banderole annonçant la foire de Milan de 1951, Piazza del Duomo.

Pour Gaggia, 1951 est aussi une année charnière. Il lance cette année-là un nouveau modèle, l’«Esportazione», présenté pour la première fois à la XXIXe foire de Milan. En Italie, elle fait l’objet d’un brevet pour modèle ornemental intitulé «Macchina per caffè espresso con corpo sopraelevato avente estremità semicilindriche» (obtenu le 9 juin 1951, sous le numéro 38145). Des brevets pour dessins et modèles sont aussi déposés en France et aux États-Unis. L’Esportazione est une machine aux lignes originales, qui sera surnommée la «boîte de sardine» à cause de sa forme arrondie et sa facture en tôle ondulée. Ses côtés semi-cylindriques, qui lui donnent cette ressemblance, sont en fait utilisés comme compartiments pour ranger les tasses.

Gaggia Esportazione Fiera di Milano 1951
57. Publicité soulignant le lancement de la «Tipo Esportazione» de Gaggia, Gazzetta del Mezzogiorno – Bari, 8 mai 1951.
Pub Gaggia Esportazione 1951
58. Publicité Gaggia pour le modèle Esportazione, La Stampa, 30 août 1951.
Brevet Gaggia Esportazione USD169842
59. Brevet pour modèle déposé aux Etats-Unis par Achille Gaggia le 19 juin 1951 (numéro USD 169.842).
Brevet Gaggia Esportazione INPI
60. Modèle Esportazione déposé à l’INPI par Gaggia le 22 mai 1951 (ref. 43381).

Achille Gaggia, qui travaille de concert avec son fils Camillo, vient de s’associer à l’ingénieur Armando Migliorini pour lancer sa propre production dans de nouveaux ateliers situés 3, Via Rodolfo Carabelli, à Milan. Il partage avec lui 50% de la compagnie Gaggia, dont le siège est transféré du 69, via Archimede (soit à deux pas de la fabrique La Pavoni où étaient produites les Lilliput) au 18, Via Angelo Maj. Courant 1951, l’usine commence à produire les Esportazione. Un autre ingénieur, Capsoni, est aussi évoqué comme étant un personnage clé de la réussite de ce lancement.

Le nom choisi pour le modèle, ainsi que le visuel utilisé pour la promotion publicitaire sont clairement tournés vers la conquête du marché international. Des machines sont vendues en Afrique (à travers les anciennes colonies) et, grâce à la diaspora italienne, jusqu’en Amérique et en Australie.

Achille Gaggia Esportazione
61. Achille Gaggia (à droite, possiblement accompagné de Migliorini) posant fièrement devant un modèle Esportazione 6 groupes flambant neuf, 1951.
Pub Esportazione 1951
62. Publicité Gaggia pour le modèle Esportazione, Gazzetta del Mezzogiorno – Cremona, 5 décembre 1951.
Camillo Gaggia Esportazione
63. Camillo Gaggia (à droite) discutant avec des collaborateurs autour de la machine à café du bureau.
Gaggia Fiera di Roma 1951
64. Stand Gaggia à la foire de Rome de 1951.
Gaggia Fiera di Milano 1951
65. Stand Gaggia à la foire de Milan de 1951.
Stand Gaggia Esportazione
66. Employés de Gaggia (dont possiblement Migliorini à droite), posant sur un stand aux commandes d’une Esportazione 6 groupes.
Fiera di Milano 1952
67. Kiosque d’information à l’entrée de la foire de Milan, 1952.
FAEMA Fiera di Milano 1952
68. Publicité FAEMA pour la présentation de son groupe «Isotermico» à la foire de Milan, Gazzetta del Mezzogiorno – Cremona, 9 et 12 avril 1952. On remarquera le prénom prédestiné du représentant pour Cremona et Mantova.
Stand FAEMA Nettuno
69. Stand FAEMA dans une foire commerciale, présentant son modèle Nettuno.
Fiera di Milano 1953
70. Affiche pour la foire de Milan de 1953.
Gaggia Fiera di Milano 1953
71. Stand Gaggia à la foire de Milan de 1953 où sont présentés des modèles Esportazione, Classica, Spagna et Gilda.

La «boîte de sardine» de Gaggia se retrouve bientôt dans tous les restaurants et bars à la mode. Il est de toutes les foires commerciales, où il côtoie sa désormais concurrente FAEMA qui livre une bataille féroce, allant jusqu’à organiser sur leur stand un concours permettant de gagner une voiture ou un scooter. En 1953, de nouveaux modèles s’ajoutent à la Classica et l’Esportazione : la Spagna et la Gilda. À l’instar de FAEMA, un camion publicitaire Gaggia sillonne les rue d’Italie avec la particularité d’être une réplique géante de l’Esportazione. Petit camion ira loin, on le retrouve même au Danemark, roulant pour la marque Oluf Brønnum & Co.

Camion FAEMA piazza del Duomo Milan
72. Camion publicitaire FAEMA, piazza del Duomo, Milan, vers 1953.
Camion Gaggia Luigia Molodo
73a. Camion publicitaire de Gaggia, en forme de modèle Esportazione géant, vers 1951. A l’intérieur une Classica et une Esportazione. En avant, Luigia Molodo (à droite, la femme d’Achille Gaggia) certainement accompagnée de la femme de Camillo et du petit-fils Giampiero.
Camion Gaggia Esportazione
73b. Le même camion servant des espressi aux passants…
Camion Gaggia Esportazione Spagna Danemark
73c. … jusque sur les routes du Danemark, vers 1953 : la Classica a été remplacée par un modèle Spagna.

Gaggia a une très forte présence en Angleterre (nous y reviendrons) et en Espagne où la Société «Gaggia Española» est créée à Barcelone dès 1952. Comment avoir réussi à s’implanter dans l’Espagne Franquiste? C’est une histoire qui semble plutôt relever du hasard. Le riche homme d’affaire Estaban (Esteve) Sala Soler, propriétaire d’hôtels et de bars, est contraint de s’exiler momentanément à Milan après s’être brouillé avec le gouverneur de Barcelone, Eduardo Baeza Alegría. Il est tellement conquis par l’espresso qu’en 1951, il ramène dans ses bagages une machine Gaggia et finit par acquérir les droits de production et d’utilisation du nom Gaggia pour l’Espagne. Cette association est assez étrange car Sala Soler était phalangiste, ce qui ne s’accorde pas vraiment avec le passé anti-fasciste de Camillo. Mais les affaires ont certainement leurs raisons que la raison ne connait point. La relation entre les deux sociétés finira cependant assez mal puisque Gaggia Italie intentera un procès à la compagnie espagnole dans les années 80, pour utilisation frauduleuse de son nom.¹³

Gaggia Espanola 1952
Gaggia Espanola 1952
74. La nouvelle société Gaggia Española cherche des concessionnaires pour l’Espagne. Journaux ABC et La Vangardia, 25 et 30 septembre 1952.
SIATA Formichetta Gaggia
75. Fourgonnette publicitaire Gaggia pour l’Espagne, Siata modèle «Formichetta», vers 1955-1960.

Gaggia Española avait sa propre usine de production et une certaine indépendance vis-à-vis de la maison mère, jusqu’à produire ses propres modèles et sécuriser ses propres inventions. Il existe ainsi de nombreux brevets de Sala Soler, déposés avec son gendre, Carlos de Villalonga Taltavull. C’est d’ailleurs avec lui qu’il créera plus tard la société Italcrem (marque déposée en 1957, qui produira aussi les Visacrem). Sala Soler sera également à l’origine de SIATA Española en 1955, une marque de voitures basée à Turin (Società Italiana Auto Trasformazioni Accessori) qu’il implante aussi chez lui. Cela vaudra à la tradition de la voiture publicitaire Gaggia de se perpétuer en Espagne.

Comme on peut le voir sur une pleine page de journal en 1953, la société fabriquait semble-t-il des modèles Classica à ses débuts. De sorte qu’il existe aujourd’hui des machines Gaggia de différente facture. Pour rajouter à la confusion, la société italienne produira à partir de 1952 un modèle appelé «Spagna» avec le dos plat (rainuré, gaufré ou lisse), les poignées marrons ou noires¹⁴ (et même un levier centré sur quelques rares machines). On peut distinguer des Spagna sur le stand Gaggia de la foire de Milan de 1953. Ce modèle correspond certainement à celui déposé sous l’interminable titre «Macchina per caffè espresso comprendente una base a piatto con modanature verticali, un corpo centrale rettangolare ad angoli curvi con motivo, nella parte superiore, che si richiama al motivo del piatto, ai lati del detto corpo centrale essendo applicati…» (obtenu en Italie le 14 mai 1952 sous le numéro 41331). Ces machines seront aussi produites en partie à Barcelone.

Gaggia Espanola Classica
76. Publicité Gaggia Española, journal ABC – Sevilla, 4 septembre 1953.
Gaggia Esporatzione 1
Gaggia Esporatzione 2&3
77. Modèles Gaggia Esportazione, versions avec tôle ondulée et lisse.
Gaggia Spagna 1
Gaggia Spagna 2&3
78. Modèles Gaggia Spagna, versions avec tôle ondulée et lisse (la machine à droite porte l’inscription «Barcelona»).
Pub FAEMA Espagne 1954
79. Publicité FAEMA dans un journal espagnol, ABC, 17 novembre 1954.

La compagnie FAEMA est aussi présente très tôt en Espagne, elle annonce dans une publicité de 1954 avoir sa propre fabrique à Barcelone (en plus de Milan, Nice, Vienne, Munich, Caracas, Lausanne, Londres, New-York, Bogota et Casablanca). Dès 1953, Valente avait personnellement déposé auprès des autorités espagnoles des brevets pour ses modèles Nettuno, Mercurio et Marte.

Quelles étaient alors les relations entre Gaggia, Gaggia Española et FAEMA ? La réponse se trouve peut-être, au moins symboliquement, dans une anecdote rattachée aux trois compagnies. Il s’agit d’un groupe levier sans chaudière, destiné à une machine compacte ou murale. Brevetti Gaggia et Gaggia Española déposent le même brevet à des dates légèrement différentes (14 octobre 1953 en Italie, d’après une mention sur le brevet GB751687A, et 26 mars 1954 en Espagne). Ce qui est assez étrange, c’est le dessin apparaissant sur un (autre ?) brevet italien de Gaggia déposé dans les mêmes dates (le numéro le situerait en juillet de la même année). L’espagnol présente un levier décentré, signature de Gaggia, alors que l’italien a un levier centré. Il y en a même deux versions : une très similaire au levier FAEMA, avec les joints sur le piston, et l’autre plutôt hybride, avec les joints sur la chemise. Les deux dessins ont le même système de chauffage et d’injection d’eau froide, ainsi que la poignée typique de Gaggia. Or, aucune des deux compagnies ne semble avoir commercialisé ce type de machine. C’est plutôt FAEMA qui produira un tel modèle à partir de la fin des années 50,¹⁵ dont il fera un succès : la Veloxtermo, machine murale avec un groupe levier intégrant une résistance.

Brevet Gaggia Espanola 1954
80a. «Un aparato para la preparación de café exprés», brevet espagnol numéro 214531, déposé le 26 mars 1954 par Gaggia Española S.A.
Brevet Brevetti Gaggia 1954
80b. Brevet italien numéro 523.099 déposé par Gaggia en juillet 1954 (date estimée d’après le numéro du brevet).
Schema Velox 1959
80c. Groupe Velox, commercialisé par FAEMA dans les années 1960.
Valente-Arosio Murale 1952
80d. «Aparato sin caldera para la preparación del café», brevet ES-0208416 de Felice Arosio et Ernesto Valente déposé le 13 mars 1953.

Mais rendons à Arosio et Valente ce qui leur appartient: ils avaient proposé une machine à levier murale en 1952 (déposé en Italie le 14 mars 1952 d’après la mention dans le brevet US 2,755,733) mais qui tient plus de la Velox embryonnaire : la fixation du groupe sur une plaque métallique et le porte-tasse ajustable sont semblables mais elle comprend aussi deux réservoirs placés sur les côtés (un pour le café moulu, l’autre pour la vapeur). Elle avait même un tasse-mouture et une « knock box » intégrée (éléments 81, 83 et 82 du brevet). Cela en fait, esthétiquement, une machine plus proche des premières Reneka électriques que de la version que l’on connaît. À la lecture du brevet, on peut interpréter que le chauffage électrique est intégré à l’arrière du groupe mais celui-ci n’est pas clairement représenté sur le dessin… qui a, de plus, un levier ridiculement disproportionné (élément 71). Voilà ce qui a peut-être permis à Gaggia de déposer son propre brevet.

Des idées qui fusent, reprises de part et d’autre, un brevet d’Achille Gaggia qui a un petit air de défi vis-à-vis de Valente, une compagnie espagnole laissée partiellement en-dehors de la bataille, et FAEMA qui en fera finalement un succès commercial… voilà une belle parabole de leurs relations.

Autre trouvaille insolite du côté de Gaggia Española, cette coupure de journal montrant une photo prise à Madrid fin 1953. On y remarque, sur la table autour de laquelle le groupe de collaborateurs est rassemblé, une petite machine à nulle autre pareille. Si c’est bien une machine espresso, elle possède deux groupes leviers très rapprochés, avec des poignées atypiques, semblables à celles des Gilda’54 plutôt que celles des Gaggia classiques. La carrosserie, de forme trapézoïdale, est faite de tôle rainurée et le nom de la marque, «Gaggia», se découpe en lettres allongées sur la face arrière. Attention, cette machine est un ovni qui pourrait réveiller les ardeurs de collectionneurs. Une machine qui reste à découvrir dans le fond d’un grenier, tout comme les deux suivantes.

Machine OVNI Gaggia Espanola 1953
81. Article de journal sur la réunion des collaborateurs de Gaggia Española, ABC, 8 décembre 1953.

Voici maintenant la Gaggia Frankenstein, issue d’un brevet pour dessins et modèles italiens de 1954. Comme indiqué dans l’intitulé, la machine possède deux rangées de groupes alignés de chaque côté de la chaudière, se trouvant donc dos à dos. Cette machine, comme la précédente, a bien été construite puisqu’elle apparait là en photo. Jamais je n’avais vu auparavant de configuration de ce type. C’est peut-être une commande spéciale d’un bar ou d’un hôtel car cela demandait un comptoir spécial, en forme d’îlot, pour pouvoir l’opérer. Mais alors, pourquoi la protéger par un brevet ? Mystère.

Machine Frankenstein Gaggia 1954
82. «Macchina per caffè espresso con gruppi per la preparazione del caffè disposti su due pareti opposte del corpo della macchina», brevet pour modèle numéro 47615, obtenu par Gaggia le 5 janvier 1954.¹⁶

La dernière machine est beaucoup plus intéressante. Présentée à la foire de Milan de 1952, c’est un modèle Gaggia encore non répertorié à ce jour. La «Pandora», c’est son nom, est une machine très élégante, munie d’une auto-régulation (électrique) de température et d’un auto-ajustement du niveau d’eau. Elle comprend donc deux innovations correspondant à des brevets pour modèles déposés en 1952 et 1953 («Dispositivo di autoregolazione per macchine per la preparazione di caffé o infuse», numéro 41982 du 16/07/1952 et «Regolatore magnetico di livello a galleggiante per caldaie per macchine da caffè», numéro 45255 du 30/05/1953). Disponible en un ou deux groupes, elle était certainement destinée aux petits cafés, voire à l’usage domestique. Elle ne trouvera apparemment pas sa place sur le marché car il n’en existe aucun exemplaire connu à ce jour.

Gaggia tipo Pandora 1952
83. Publicité Gaggia pour la XXXe foire de Milan et la présentation de son modèle «Pandora». Gazzetta del Mezzogiorno – Cremona, 25 avril 1952.

Elle préfigure peut-être les modèles «Treno» (ces machines Gaggia destinées à être fixées à un mur, de côté, sur les lignes de wagons-lits Rome ou Venise-Paris) et «Spagna 3L» (rares machines avec un levier centré, produites autour de 1955). Il existe un autre modèle apparenté, mais destiné à être fixé dos au mur, qu’il faudrait peut-être appeler «Navi» puisque le seul brevet qui semble y correspondre s’intitule «Macchina per crema di caffè espresso, atta ad essere installata a bordo di navi» (numéro 70913 du 05/01/1959). Là encore, il ne semble rester qu’une photo de ce modèle. Avis aux chercheurs d’or.

Gaggia tipo Treno
84. Modèles Gaggia «Treno» équipant la compagnie de wagons-lits, dans sa version italienne (à gauche) et espagnole (à droite).
Gaggia tipo Spagna 3L
85. Modèle Gaggia Spagna 3L (en bas et en haut à gauche) et un modèle mural non identifié («Navi» ?, en haut à droite), tous deux possédant une cuve à remplir et un levier centré et courbé.

Pour ma part, je me contenterai d’aller un jour à Rome feuilleter ces brevets pour dessins et modèles dont on a que de trop rares photos, afin de clarifier tout ça…

À suivre…

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¹¹. Art. 1 de la legge 10 ottobre 1950 n. 842 in matere di prolungamento del periodo di validita della durata dei brevetti per invenzioni industriali (reference).
¹². Certains font remonter en 1949-1950 l’implantation de FAEMA à Nice, avenue du Trident. Rien ne semble le confirmer (seul le dépôt à l’INPI montre qu’elle y déjà était début 1953). En fait son numéro d’enregistrement au Registre du Commerce de Nice (R.C. 51 B 13) indique que la société ne s’est enregistré en France qu’en 1951 (renseignement obtenu auprès des Greffes de Nice).
La seule trace que l’on peut trouver facilement dans des archives est le rachat par FAEMA (S.A.R.L. Société française des machines à café F.A.E.M.A., au capital de 5 millions de francs – Fabrication, commerce, réparation des machines à café et tous autres appareils) pour plus de 200 mille francs, du 1 av. du Trident pour des fins «d’établissement industriel et commercial de fabrication et vente de machines à café et d’accessoires», et «exploité à dater du 12 avril 1955(1953?)» [Bulletin officiel des annonces commerciales – 1955]. Elle y déménage aussi son siège social français qui se trouvait précédemment au 2, boulevard Prince-de-Galles, Villa «La Merette».
¹³. Le jugement confirmé en appel, sera finalement annulé en cassation à cause des termes de l’entente initiale de 1952.
¹⁴. Une théorie veut que les poignées marrons étaient le signe de fabrication italienne alors que les poignées noires étaient pour l’export et/ou des productions française ou monégasques. L’origine était normalement indiquée sur la machine.
¹⁵. Enrico Maltoni date une brochure de la Velox en 1952 mais cette date est plus que douteuse étant donné les brevets Gaggia de 1953-1954, ainsi que la marque «Veloxtermo», qui n’est déposée par Valente que le 8 juin 1959. [VELOXTERMO, Registro No 144845, «MACCHINE DA CAFFE’ ELETTRICHE», data deposito 08/06/1959, data registrazione 29/07/1959]. De plus, il existe un brevet pour modèle de 1960 qui semble y correspondre: «Gruppo lisciviatore a stantuffo per la preparazione istantanea del caffè, su pannello a muro», brevet 77993, obtenu le 29/04/1960.
¹⁶. «BAR – Bellezza | Arte | Ristoro – Architettura cibo e design nell’Italia del ‘900», ed. De Luca Editori d’Arte (2015), p.64.
 
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Publié par le 16 décembre 2017 dans Histoires et Histoire

 

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