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Ascenseur pour l’expresso (Episode 9)

13 Avr

Angelo et la Chocolaterie, première partie

Dans l’épisode précédent, l’Express a filé à toute vapeur de Berlin à Milan sans passer par Turin dont j’avais pourtant annoncé l’arrêt. Sans philosopher, c’est très vite passer… alors petite marche arrière sur la naissance de la machine à café express de bar et son inventeur Angelo Moriondo.

En 1878, Kessel avait l’ébauche (avec la grosse chaudière et la dose individuelle, mais poussée de vapeur sur tout le volume de la chaudière). En 1901, Bezzera/Pavoni avaient la première production en série (avec poussée de vapeur découplée, agissant seulement sur la dose individuelle, porte-filtre et lance vapeur). L’histoire fait rarement de grands bonds en avant, mais passe plutôt par des petits détours que l’histoire avec un grand H a tendance à oublier… la faute à des archives détruites, perdues ou tout simplement mal administrées. Il existe ainsi des rescapés de l’histoire, dont on redécouvre la trace à la lumière d’événements « historiques », par le travail acharné de passionnés et, souvent, une bonne dose de chance. C’est le cas d’Angelo Moriondo, repêché par Ian Bersten (encore lui) dans son livre de 1993,* grâce aux archives françaises. Son invention recale tout simplement celle de Bezzera au second rang.

Portait d'Angelo MoriondoPortrait d’Angelo Moriondo datant certainement de 1911

Angelo Moriondo a, depuis 2011, sa page Wikipédia créée grâce à des informations venant d’Angelo Moriondo lui-même (le petit-fils de l’inventeur et fils du peintre Giacomo Moriondo). La page étant assez succincte et manquant de références, et la fin du mois de mai 2014 correspondant au 100e anniversaire de sa mort, j’ai décidé d’y mettre mon grain de sel café.

Enseigne Moriondo et Gariglio, 1875En-tête de facture de la chocolaterie Moriondo et Gariglio, 1875

Le laboratoire

La page Wikipédia d’Angelo commence par une petite confusion. Elle dit que le grand-père de l’inventeur avait fondé une entreprise de liqueur, reprise par son fils Giacomo qui lui-même avait ensuite fondé la chocolaterie Moriondo et Gariglio avec son frère Ettore et un cousin.

Sans accès au registre d’état civil, je me suis basé sur les archives de la Stampa et de la Gazzetta. Je n’ai pas trouvé de lien direct entre la chocolaterie et Angelo Moriondo, mais tout porte à croire que ses fondateurs Agostino Moriondo et Francesco Gariglio étaient respectivement l’oncle et le cousin d’Angelo… son père Giacomo, mort peu avant 1872, qui n’est pas mentionné comme fondateur de l’entreprise apparue en 1868, était certainement un frère d’Agostino (et non d’Ettore).

Procès Moriondo et GariglioPremière mention de la fabrique de chocolat dans un compte-rendu de justice de 1870 (Giurisprudenza Italiana, vol 21)

Peut-être Giacomo s’occupait-il des liqueurs qui intervenaient dans la préparation des fameux chocolats. Son nom n’apparait pas non plus dans le compte-rendu du procès intenté contre Moriondo et Grariglio par la duchesse de San Tomaso (qui leur louait un local au 6, Piazza San Carlo) à cause du bruit et de la fumée de la machine à vapeur qu’ils utilisaient dans leur « Laboratoire et magasin destinés à la préparation et la vente de chocolat ».

Publicité Moriondo et Gariglio vers 1900Publicité pour la chocolaterie Moriondo et Gariglio vers 1900

Au grand bonheur des petits et grands de Turin et d’Italie (le roi compris), et bientôt du monde entier, Moriondo et Gariglio pourront continuer d’utiliser leur machine à vapeur pour produire du chocolat en quantités de plus en plus importante. La fabrique de Piazza San Carlo, devenue trop petite, déménage en 1872 au numéro 36, via Artisti pour profiter de la force motrice du canal «La Gironda» (ou «Ceronda») qui passe au-dessous de la voie.

Enseigne Moriondo et Gariglio, 1895En-tête de facture de la chocolaterie Moriondo et Gariglio, 1895

La famille Moriondo a alors son lot de malheur : Francesco Gariglio est assassiné, victime d’un crime passionnel en 1876 devant la résidence familiale (une commande de Luigia Trossarelli, ancienne amante jalouse de ses fiançailles avec Anna, la fille de sa cousine Giancinta Moriondo), en découlera un procès médiatisé, suivi par une bonne partie de l’Italie. Arrive la mort d’Agostino l’année suivante, la chocolaterie est alors reprise par la femme d’Agostino, Maria Lafont, et ses deux fils, Francesco et Ettore. En 1893, Francesco, l’aîné âgé d’à peine 35 ans meurt subitement, emportant avec lui un précieux savoir technique qui lui a permis de moderniser l’entreprise.

Assassinat de Francesco GariglioArticle de la Gazzetta Piemontese du 25 novembre 1876, annonçant l’assassinat de Francesco Gariglio

Publicité Moriondo et Gariglio 1884Publicité pour la chocolaterie Moriondo et Gariglio parue dans le Figaro le 25 juin 1884

Dans ces années, la maison Moriondo et Gariglio participe à de nombreuses foires nationales et internationales et y remporte de nombreux prix. Avant la fin du siècle, elle devient une des plus grandes fabriques de chocolat du monde, produisant 2500 à 3000 kg de chocolat par jour.

Publicité Moriondo et Gariglio vers 1900Publicité pour la chocolaterie Moriondo et Gariglio vers 1900

 

L’invention

C’est dans ce décor à la Charlie et la Chocolaterie, d’importation de fèves de cacao, de machines à vapeur industrielles, de drames familiaux, de liqueurs et de foires internationales qu’évolue certainement Angelo Moriondo.

Piazza San Carlo vers 1900Lieu du premier emplacement de la chocolaterie Moriondo et Gariglio
(le n. 6 est situé en dessous des arcades, sur le côté de la place)

Carte de Turin 1913Plan de la ville de Turin en 1913 avec les différents lieux reliés à Moriondo : Premier emplacement de la chocolaterie (1), le café Ligure (2), l’American Bar (3), le site des expositions (4) et le nouveau site de la chocolaterie (5).

Âgé de 33 ans en 1884, il est propriétaire d’un des plus grands cafés de Turin, le « Gran Caffè Ligure », situé en face de la gare centrale sur la place Carlo Felice, à l’angle de Corso Vittorio Emanuele II, et est en relation étroite avec l’ « American Bar » de la « Galleria Nazionale » à deux pas de là (alors propriété d’Andrea Moriondo, qui est certainement le fameux grand-père Moriondo, fondateur de l’entreprise de liqueurs).

Gran Caffè Ligure vers 1890Le Caffè Ligure au sud de la place Carlo Felice et au coin de Vittorio Emanuele II

Galleria Nazionale vers 1900L’intérieur de la « Galleria Nazionale » dont l’entrée (sous l’arche) donnait sur via Roma

Galleria Nazionale vers 1900Intérieur de la « Galleria Nazionale » où se trouvait l’«American Bar»

Mais, plus important, il vient de concevoir et d’assembler, avec l’aide d’un mécanicien de l’entreprise Martina, une toute nouvelle machine à café qu’il baptise «Machine à café instantané, système A. Moriondo» et pour laquelle il a déposé son premier brevet auprès de l’Office italien (sous le numéro 16795, le 29 avril 1884). Quelques mois plus tard, il y ajoute une attestation (n. 17420, le 30 septembre 1884) et déposera son brevet en France, deux fois plutôt qu’une (sous les numéros 164427 et 171837, les 22 septembre 1884 et 23 octobre 1885).

Gazzetta Piemontese MoriondoArticle de la Gazetta Piemontese du 24 juillet 1884 annonçant l’invention de Moriondo ¹

Brevet Moriondo 1884 a
Brevet Moriondo 1884 bEnregistrement de l’invention de Moriondo au registre officiel et attestation additionnelle. ²

7qI0YPU.jpgDessin de la machine à café instantané de Moriondo sur le premier brevet italien de 1884.¹

Si on en juge par les schémas de la machine sur les différents brevets, il y a très peu de différences entre les brevets italiens et français. La machine principale propose la préparation de petites quantités de café, « en la présence même du consommateur », en utilisant la vapeur pour pousser à travers un filtre contenant le café moulu une dose d’eau prémesurée (et non pousser sur le volume complet de la chaudière comme c’est le cas des machines précédentes telle que celle de Kessel). La prise d’eau et la prise de vapeur sont ainsi découplées par un système de vanne horizontale à trois voies. Dans la première position, l’eau s’en va dans un compartiment séparé (réservoir ‘u’ sur la figure), muni d’un niveau. En tournant la valve, c’est la vapeur (par le petit tuyau ‘x’) qui passe au niveau du robinet et rentre par le haut du compartiment pour en pousser l’eau. Lors de l’ouverture de la deuxième vanne, juste au-dessus du porte-filtre, l’eau passe sur le café qui peut être directement servi dans une tasse ou gardé dans le récipient situé au-dessous du filtre. Dans son principe, le robinet avec les prises d’eau et de vapeur séparées est strictement identique à celui de Bezzera. L’ironie est que l’amélioration du deuxième brevet de Moriondo porte sur une très légère modification du robinet pour pouvoir relâcher le surplus de vapeur en fin d’extraction, exactement comme dans le cas du deuxième brevet de Bezzera, 17 ans plus tard.

Brevet Moriondo FR 164427Brevet Moriondo FR 171837

Mention des brevets d’invention de Moriondo déposés en France dans le « Répertoire des machines et procédés » de 1884 et 1885 (vol. 51 et 55).

Brevet Moriondo FR 171837 aBrevet Moriondo FR 171837 bDessin de la machine à café instantané de Moriondo sur les brevets français n. 164427 et 171837.³

Le deuxième type de machine (celle avec le robinet sur le haut de la chaudière) fonctionne exactement sur le même principe sauf que c’est la prise de vapeur qui se fait au niveau du robinet et que la prise d’eau se fait par un tube plongeant. Enfin, une autre machine combine les deux solutions en une seule machine (la figure de droite sur la dernière page du brevet). Le tout peut être chauffé au gaz ou sur un feu (la colonne, qui traverse le centre de la machine, sert d’ailleurs de cheminée de tirage pour le feu).

Comparé au principe de la machine apparaissant sur la figure 6 du premier brevet (munie d’une sorte de mélangeur et d’une vanne pour la sortie du café), ce principe est une révolution, car il permet de doser très précisément le volume d’eau et la quantité de café.

À suivre…

___________________________________

* «Coffee floats, tea sinks : through history and technology to a complete understanding», de Ian Bersten, 1993.

¹ Source: Wikipedia Italie. Le premier document est un montage, l’article original était en p.3 de la Gazzetta Piemontese. Au deuxième est associé la date de publication (16 mai 1884) et non la date de dépôt (29 avril 1884, soit quelques jours avant le début de l’exposition nationale de Turin)

² Archives italiennes de la Gazzetta Ufficiale del Regno

³ Source: « Archives INPI », avec leur aimable autorisation. Le français a une propension à se plaindre, mais je dois souligner ici la qualité remarquable du service de brevet de l’INPI : des centaines de brevets accessibles gratuitement et pour les autres, la commande se fait par un formulaire et paiement en ligne, la copie digitale est envoyée par courriel deux jours plus tard, tout ça pour le quart du prix des brevets italiens. Si seulement leurs voisins pouvaient s’en inspirer le moindrement….

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3 Commentaires

Publié par le 13 avril 2014 dans Histoires et Histoire

 

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