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Archives de Tag: Pier Teresio Arduino

Ascenseur pour l’expresso (Episode 25)

Les précurseurs (5/5)

Nous voilà arrivés au cœur de l’action : les origines de l’emploi du piston pour l’extraction du café…

 

Affiche Cassandre 1932-33
69. Affiche de Cassandre (Adolphe Jean Marie Mouron) pour le café « Le chat noir », 1932 et « La Maison du Café », 1933.

L’expansion du café en Europe à la fin du XVIIIe siècle coïncide avec l’avènement des sciences, en particulier la physique, la chimie et la pharmacologie. Une époque où de nombreux savants, tel Descroizilles, menaient toute sorte d’expériences pour l’obtention de composés et extraits de plantes. Il n’est pas surprenant de retrouver les premières utilisations du piston à cette époque. Il est plus étonnant de constater, pour le café,  que son emploi est si rare et que son arrivée à l’avant-scène prendra autant de temps.

Dictionnaire Chimie 1803 Cadet de Gassicourt
70. Appareil de filtration pour les huiles, Fig III du Dictionnaire de Chimie Charles-Louis Cadet de Gassicourt, Tome 3, 1803.³⁰

Pierre-François Réal (Comte Réal)

Signature Comte Réal

On connaissait depuis l’expérience du crève-tonneau de Blaise Pascal (menée en 1646 à la suite des travaux d’Evangelista Toricelli et l’invention du baromètre trois ans plus tôt), qu’une colonne d’eau assez haute pouvait développer une force capable d’agir comme une presse. Ce principe était utilisé depuis plusieurs années en Angleterre pour la filtration des huiles à travers du charbon³⁰ lorsque Pierre-François Réal eut l’idée de l’utiliser pour préparer des teintures et des extraits de plantes, dont le café.

Brevet Comte Réal 1815
71. «Appareils propres à clarifier les eaux, nommé filtre forcé», brevet 1BA867 de Pierre-François Réal, 1816. [Source : INPI]
Filtre-presse et Filtre-hydraulique de Réal
72. Dessin des filtres-presses de Réal dans une thèse de 1936.³¹

Pierre-François Réal, comte d’Empire, plus connu comme homme d’état, avait un lien assez fort avec les sciences dans sa vie privée.³² Révolutionnaire jacobin devenu proche de Napoléon Bonaparte, il dépose en France son invention intitulée « Filtre-Forcé » le 24 février 1815 (soit juste avant les «Cent Jours» et sa nomination comme préfet de Police). Elle est rapportée avec les honneurs en 1816, dans le Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, alors que Réal a fui aux États-Unis, changement de Régime oblige. C’est Charles-Louis Cadet de Gassicourt en personne (auteur du Dictionnaire de Chimie, membre de la Légion d’Honneur et secrétaire général de la société de pharmacie de Paris) qui se charge de rapporter l’invention auprès du conseil. On comprend à la lecture de ce compte-rendu que Gassicourt lui-même a beaucoup utilisé l’appareil, rebaptisée « Filtre-presse » ou « Presse-hydraulique ».

L’invention originale comprenait deux modèles différents : un filtre à colonne d’eau et un autre, plus compact à tube recourbé, à colonne de mercure. Les tuyaux étaient en plomb et même si le mercure n’était pas en contact direct avec le café mais poussait sur de l’eau ou de l’alcool dont était imbibé le café finement moulu et déposé sur un filtre (une plaque en métal percée de trous), on imagine mal un tel appareil utilisé aujourd’hui. Le but était de produire des extraits de façon tout aussi efficace mais plus rapide que les presses à vis, alors plus largement utilisées. La presse de Réal utilisait de l’eau froide et, dans son principe, est l’ancêtre direct de la machine à café géante de Loysel (1853).

Un troisième modèle présente un intérêt plus grand ici : il s’agit d’une des versions élaborée à la suite de discussions entre des membres du conseil et Réal. Pour moins d’encombrement et une plus grande mobilité, des modifications sont apportées au filtre-presse présenté : la colonne d’eau est remplacée par une sorte de pompe à eau avec un piston et un bras de levier (muni d’un poids). Il est spécifié que l’avantage supplémentaire de ce système était de pouvoir varier la pression au cours de l’extraction… et l’ancêtre de la « levier » à cuve ouverte était née, en même temps que le « pressure profiling ».

Extrait compte-rendu Bulletin de la Société d'encouragement
Dessin Bulletin de la Société d'encouragement
73. Extrait de la p. 206 et planche 141 de la « Description du filtre-presse ; ou filtre-hydraulique de M. le Comte Réal, par M. Hoyau». Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, vol, 15 (1816).

C’est là la première représentation d’une machine à piston et levier pour l’extraction du café. On peut la considérer comme la cousine éloignée de toutes les machines à levier.

Cette technique d’extraction semble avoir été très utilisée, reprise et améliorée par de nombreux autres inventeurs œuvrant dans le domaine de la pharmacologie, particulièrement en Allemagne. On peut signaler Doeberiner, Geiger, Wurzer, Senguerdsher et Brande entre 1817 et 1827.³¹ C’est cette lignée qui amènera à l’avant-scène Römershausen, dont on a déjà parlé, particulièrement pour l’utilisation de presses à vapeur et à air pour l’extraction du café, mais aussi pour un de ses montages (plutôt anecdotique) comprenant un piston actionné par une crécelle.³³

Filtre-presse et Filtre-hydraulique de Réal
Dessin du filtre-presse à piston de Römershausen dans une thèse de 1936.³¹

Voilà pour la préhistoire.

Étrangement cette idée, contrairement aux techniques de percolation développées par Descroizilles et autres, n’a pas été poussée (c’est le cas de le dire) et les brevets similaires sont rares. Ils apparaissent à intervalles de l’ordre de 50 ans, se rapprochant un peu plus chaque fois de la machine espresso à levier sans vraiment l’annoncer.

Ça commence par un petit tir groupé avec deux inventions en 1841 et 1864. Le premier est l’œuvre de William Ward Andrews, qui invente la première cafetière où l’eau chaude est forcée à travers le café à l’aide d’un piston. Du côté de la poignée de la cafetière se trouve un clapet qui permet de verser de l’eau chaude dans le conduit du piston. Celui-ci peut alors être abaissé pour pousser l’eau à travers la mouture, contenue dans un filtre fermé. Une Dubelloy pistonnée, la tête à l’envers. Un principe un peu similaire sera utilisé plus de 100 ans plus tard sur une cafetière OMG, mais de type exprès (la Columbia Crème), capable de produire une mousse abondante, ainsi que sur une La Cimbali (la Cimbalina de 1960), dessinée par les frères Castiglioni.²⁶

Brevet William Ward Andrews 1841
74. Brevet de William Ward Andrews déposé en Angleterre le 21 juillet 1841. [voir l’article de Lucio, apparaît aussi dans le livre de Bramah]

Celui de 1864 est, comme la presse de Réal, un travail d’équipe. Il vient de deux résidents de Cincinnati, dans l’Etat de l’Ohio : William Class et Ernst Rubenow. Le montage est très similaire à la presse de Réal mais utilisait de l’eau chaude. Il comporte un système beaucoup plus proche de la pompe et une arrivée d’eau sur le côté de la colonne du piston (munie d’une valve anti-retour). Le café, le thé ou autre substance est placé entre deux grilles métalliques dans la partie basse et l’extrait coule par le bas de l’appareil, qui peut aussi être utilisé pour filtrer des solutions.

Brevet US41974 Class-Rubenow 1864
75. «Improved apparatus for making extracts», brevet US41974 déposé par William Class et Ernst Rubenow le 22 mars 1864.

Alors que les brevets pour machines à café à percolation, puis les machines à café express pullulent, il ne se passe absolument rien du côté des pistons. Pour ne pas être en reste, on peut citer le brevet de Giovanni Calvino en 1928, qui propose une mini cafetière possédant un piston pour forcer l’eau à travers la mouture, directement au-dessus de la tasse. Un Aéropress bien avant l’heure… mais en métal. Autant dire que les pressions que l’on pouvait atteindre avec un tel dispositif n’étaient pas bien élevées et le café n’avait certainement rien à voir avec un espresso mais il devait tout de même être différent d’un café filtre. Un bel effort.

Brevet US1754146 Calvino 1928
76. «Coffee filter», brevet US1754146A déposé par Giovanni Calvino le 13 septembre 1928.

Plus étrange encore est la machine à levier proposée par Frederick E. Hummel de Chicago, en 1947. C’est le premier exemple de machine à café à levier pour bar, elle est automatique et utilise des « pods ». Pas sûr qu’elle ait vraiment vu le jour mais l’invention est assez originale pour être mentionnée.

Brevet US2529395 Hummel 1947
77. «Coffee maker and dispenser», brevet US2529395 déposé par Frederick Hummel le 19 décembre 1947.

La machine fonctionne comme un poinçon, venant prendre en sandwich des pochettes de café (exactement comme des « pods » présentés figures 4 et 5 du brevet) placées à intervalle régulier sur un ruban. Lorsqu’une pochette de café est coincée en dessous de la colonne par l’abaissement du levier, le piston vient forcer l’eau chaude à travers la mouture et le café coule dans la tasse placée dessous. Lorsque le piston est relevé la valve de sortie d’eau se ferme et la valve d’admission d’eau chaude (dans le milieu du piston) s’ouvre et vient remplir à nouveau la chambre du piston, tout en actionnant le rouleau de pods pour passer au suivant. C’est très ingénieux, ça demande un rouleau spécial pour fonctionner, que seul l’inventeur peut fournir, un concept qui fera la fortune de Nespresso un demi-siècle plus tard mais qui ne semble pas avoir fait grand bruit après-guerre.

Maintenant pour les pistons à vis, ça ne se bouscule pas non plus. Peut-être parce que c’était une technique courante avant même la presse de Réal. Il existe seulement deux inventions quasi-identiques et présentées là aussi à un demi-siècle d’intervalle : celle d’Angelo Bianchi, un Italien de Bologne, en 1869 et celle de Joseph Joachim Gallardo, un Salvadorien de Santa Tecla, en 1923.

Brevet Bianchi 1869 & Gallardo GB227877 1923
78. Planche 73 du Bolletino Industriale del Regno d’Italia de 1869 pour le brevet 239 d’Angelo Bianchi et «A new or improved apparatus for use in making extractions of tea, coffee, cocoa, and like substances», brevet GB227877A déposé par Joseph Joachim Gallardo le 24 juillet 1923.

Deux appareils d’assez grande taille destinés à obtenir des extraits concentrés de café (thé, cacao ou autre) en grande quantité. La différence entre les deux est que le premier fonctionne comme une presse à raisin, avec de l’eau chaude ou froide et le café placé dans un grand filtre cylindrique ouvert, alors que le deuxième est un système fermé et pouvant donc fonctionner aussi à la vapeur, avec une sortie par le dessous du cylindre.

Le seul autre inventeur à avoir utilisé une vis dans un système d’extraction (mais que n’a-t-il pas inventé?) est Pier Teresio Arduino. En 1913 (voir épisode 12), il avait en effet déposé un brevet pour un groupe avec une petite presse à vis. Celle-ci servait seulement à «épuiser» le marc de café en fin d’extraction et non à forcer l’eau à travers la mouture.

Voilà, s’il avait fallu retracer l’histoire des leviers avant d’en arriver à l’espresso, cela n’aurait pas pris 25 épisodes… mais à peine un seul. D’un côté des centaines de cafetières utilisant la percolation, la recirculation, la pression de vapeur, la pression hydrostatique, le vide, la pompe à air et j’en passe. Des cafetières de toutes tailles et de toutes formes. De l’autre quelques rares exemples de machines à café utilisant la force mécanique, et encore… la plupart destinées à préparer des extraits. Il faut y voir deux lignes totalement disjointes, qui mettent un peu plus en relief la grandeur de l’invention qui va suivre : ce point de jonction qui va totalement révolutionner le monde du café et permettre aux italiens de régner en maîtres sur le marché.

Macchina per imbottigliare 1921
79. « Macchina per imbottigliare», brevet pour dessin et modèle 3205 de Benedetto et Giuseppe Milani & Francesco Pallavicini, Turin, 27/09/1921.²¹
Machines à embouteiller début XXe
80. Modèles de machines à embouteiller du début XXe.

Les bars se sont beaucoup développés au début du XXe siècle avec l’arrivé des boissons gazeuses, eau de seltz et liqueurs.³⁴ On retrouve à travers l’évolution des machines à café plusieurs inventeurs qui travaillaient dans des bars ou étaient eux-mêmes liquoristes (Moriondo, Bezzerra, Vázquez del Saz, Arduino). Ils inventaient en étant confrontés aux problèmes posés par leur milieu de travail, souvent avec des solutions issues de leur environnement. Avec le recul, on peut se demander pourquoi personne n’a pensé plus tôt à utiliser un levier pour extraire efficacement le café alors que le principe du levier était couramment utilisé pour l’embouteillage… avec divers mécanismes que l’on retrouve encore aujourd’hui sur des machines à levier.

C’est dire à quel point les esprits étaient imprégnés, à part quelques précurseurs, par la seule force de la chaleur et de l’eau pour l’obtention du café. Cela demande souvent un changement complet de perspective pour arriver à de grandes inventions et c’est incontestablement le cas de ce qui va suivre.

À suivre…

_________________________________

³⁰ Appareil nommé filtre hydraulique. Dictionnaire de Chimie Charles-Louis Cadet de Gassicourt, Tome 3 p. 94, 1803.
³¹ «Theoretische und praktische Untersuchungen über das Perkolationsverfahren nebst einem Ueberblick über dessen Entwicklung», Kurt Feinstein, Buchdruckerei zur Alten Universität, Zürich, 1936.
³² Surnommé le policier de Napoléon, son éditeur le dit aussi chimiste et mécanicien. Il semble qu’il avait en France une entreprise de distillation de liqueurs, activité qui l’a certainement mené à l’invention du filtre-presse. Lorsqu’il part en exil aux États-Unis (après le retour de Louis XVIII en juillet 1815), il s’établit à Cape Vincent dans l’état de New-York où il semble qu’il ait eu une fabrique de purification d’huiles de poisson, mettant de nouveau en pratique son filtre-presse. Il mène dans sa résidence surnommée «cup-and-saucer» des expériences avec son ami Claude-Charles Pichon avec qui il déposera un brevet pour une machine à vapeur en 1827, juste après son retour à Paris. Il y meurt en 1834. [American Journal of Pharmacy, Volume 105, p. 294. Philadelphia College of Pharmacy and Science, 1933]
Pour l’anecdote, sa fille Eulalie Françoise Réal-Lacoué épousera en 1836 Léonor Fresnel, le frère d’Augustin Fresnel, fondateur de l’optique moderne et père spirituel de Jean-Baptiste François Soleil (dont nous avons parlé dans l’épisode 4).
³³ Les travaux de Römershausen ont donné de nombreux appareils d’extraction pouvant être considérées comme précurseurs de la machine expresso  (voir l’épisode 3). Bramah (p.88-89) avance que Römershausen avait, comme Réal, conçu une machine pour pousser l’eau à travers la mouture à l’aide d’un piston mais c’est certainement là une mauvaise compréhension de sa part du système à succion (si on en croit les schémas disponibles et les explications apparaissant dans la thèse de Kurt Feinstein).
³⁴ Le bouchon à capsule venait d’être inventé par William Painter en 1891 (brevets US468226, US468258 et US468259) après un déchaînement d’inventions sur différentes façon de boucher les bouteilles. Voir l’histoire sur The Virtual Corkscrew Museum et HutchBook.com.

 

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Publié par le 7 janvier 2017 dans Histoires et Histoire

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 14)

Les bleus du petit noir… hasta La Victoria (3/3)

Le sort de Pier Teresio Arduino est bien plus triste : il meurt subitement le 3 février 1923, alors qu’il se trouvait à Pavie (au sud de Milan), laissant sa femme sans héritier. L’héritage laissé à ses associés et au monde du café, quant à lui, est impressionnant pour un homme de moins de 47 ans. Il avait travaillé toute sa vie sans relâche à l’élaboration de machines à café, apportant des idées nouvelles et bâtissant un véritable empire. À la veille de sa mort, tous les éléments étaient réunis pour garantir l’avenir de La Victoria Arduino. Il avait finalement réussi son pari, annoncé dès son premier brevet, d’apporter au monde entier «le signe de la victoire Italienne fruit d’une étude patiente et constante correspondant aux besoins actuels de rapidité moderne et au travail sain d’un commerce qui se développe, d’un vent nouveau qui triomphe en donnant au public une tasse réchauffée instantanément»

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Affiche de La Victoria Arduino pour les modèles Tipo Extra vers 1930.

Cette année 1922 avait été particulièrement chargée, à croire que Pietro Arduino a fini par mourir d’épuisement. Il venait juste de transférer les activités de production dans une toute nouvelle usine, construite au 81 de via Bardonecchia et était revenu sur son idée de confier la publicité et la promotion de ses produits à une entité complètement séparée nommée VALVA (pour Vendita Apparechi La Victoria Arduino). Au niveau des inventions, il avait déposé pas moins de trois brevets différents durant l’été 1922 et les derniers projets sur lesquels il a travaillé sont révélateurs de son génie visionnaire. Il semble que le premier brevet intitulé «Perfezionamenti nelle macchine per la preparazione del caffè express» (numéro 213009 déposé le 5 juillet 1922), introduisait un nouveau robinet pour son modèle phare nommé «tipo extra», de forme classique. Le deuxième brevet est beaucoup plus intéressant : déposé le 3 août 1922 (numéro 213001), il porte le titre «Macchina murale per la preparazione del caffè espresso» . Je n’en ai pas cru mes yeux en voyant les dessins (en annexe du livre du Capponi) : bien avant celles de Reneka ou de Faema, Arduino avait déjà pensé à une machine murale.

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Brevet italien N. 213009 d’Arduino, déposé le 5 juillet 1922 (image tirée du livre de Franco Capponi). 6

L’invention révolutionne complètement le monde des machines et la façon de servir le café. L’appareil extrêmement compact est branché sur l’eau de la ville (tube 2) et est muni d’une bouilloire intégrée (réservoir 8). L’eau arrive dans une chambre (1) munie d’un piston (3) pouvant être actionné à la main (levier 6). Celui-ci sert à doser la quantité d’eau qui sera réchauffée dans la bouilloire avant d’être envoyée vers le groupe par la pression de l’eau en ébullition (conduit 14). Un robinet à trois positions situé en dessous de la bouilloire permet d’envoyer l’eau vers le groupe en position haute (comme sur la Fig. 5), évacuer l’eau de la bouilloire en position intermédiaire (Fig. 4) ou envoyer la vapeur vers la lance 23 en position basse (Fig. 3).

Exit la machine «a colonna»… une idée révolutionnaire pour l’époque. Le concept de l’installation murale sera poursuivi par Arduino pour offrir aux bars une installation ultra-moderne (comme spécifié sur l’annonce en français montrée plus bas). Celle-ci avait un mode de fonctionnement légèrement différent (une bouilloire centrale étant placée au sous-sol et le robinet étant placé au-dessus), mais l’effet visuel, tout à fait nouveau, restait le même.

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Brochure publicitaire de La Victoria Arduino pour une installation murale, vers 1930. 6

Pour compléter le tout, Pier Teresio Arduino avait déposé dans la foulée un dernier brevet intitulé «Macchina per la preparazione del caffè» (n. 213012 du 4 aout 1922) et, juste avant de mourir, il venait d’acquérir le brevet d’un certain Oreste Bajma Riva, un Milanais qui avait déposé plusieurs brevets relatifs à des fils ou des connecteurs électriques. Il était certainement connu de Bossi, et il se retrouve au poste de conseiller de La Victoria Arduino tout juste après la mort du fondateur.⁷ Son brevet, racheté par Arduino, porte le titre «Perfezionamenti dei riscaldatori elettrici per liquidi» (brevet 212465 du 28 juillet 1922, transféré intégralement à La Arduino le 22 mars 1923 sous le numéro 8137). Ça n’est pas énoncé clairement dans le livre de Capponi, mais ces brevets sont certainement tous reliés à une autre machine qui a connu un grand succès commercial et qui représente aussi un jalon dans l’histoire des machines à café : la «Tipo Famiglia».

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Sujet du brevet Italien N. 213012 d’Arduino, déposé le 4 aout 1922 (image tirée du brevet DE423480C). 

Une machine qui, comme la « mignonne », marque non seulement l’arrivée du porte-filtre dans les foyers « comme au café du coin » mais aussi le chauffage rapide par une résistance électrique, le tout dans une machine compacte et à l’esthétique recherchée. Le chauffage est toujours effectué à l’aide d’une chemise autour de la bouilloire, mais l’arrivée électrique se fait à l’aide d’un connecteur (c’était certainement là le sujet du brevet acheté à Bajma Riva), un principe qui sera repris sur de nombreuses petites cafetières. La cuve se remplit par le haut et un robinet permet de contrôler le passage de l’eau sur la mouture.

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Évolution de l’image de marque de La Victoria Arduino, dépôts de marque de 1930 et 1931.

La mort de son fondateur ne ralentit pas l’expansion de La Victoria Arduino. Le sens de l’entreprise et de l’innovation (et peut-être certains projets laissés dans des cartons avant son départ) perdureront et vont assurer l’avenir de la société. La marque suit les modes du temps et continue de marquer les esprits avec ses campagnes publicitaires et ses modèles originaux.

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Brochure publicitaire de La Victoria Arduino pour les nouveaux modèles Tipo Extra, Agence Juvara à Paris en 1931.

Au niveau de l’innovation technologique, un dernier brevet doit être mentionné, il s’agit de la machine à pompe «Sistema ed apparechio per la rapida preparazione del caffè in bevanda» (n. 254270, déposé le 12 août 1926).

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Brevet italien N. 254270 de la Victoria Arduino, déposé le 12 août 1926 (images tirées du brevet FR658739).

L’introduction du brevet, de 1926 je le rappelle, pose en ces termes le problème des machines à café express fonctionnant sur le principe de la vapeur : «L’eau bouillante envoyée sur la poudre de café se trouve de ce fait à une température supérieure à 100°C, ce qui représente un inconvénient considérable, car la boisson obtenue est trouble et la saveur et l’arôme en sont altérés.

Si l’on emploie de l’eau à une température inférieure à 100°C, bien que de très peu, la boisson obtenue est claire, sa saveur et son parfum restant inaltérés, ce qui est dû au fait que les substances tanniques et autres contenues dans la poudre de café, et susceptibles de rendre la boisson trouble et sa saveur astringente et désagréable, ne passent dans la boisson que lorsque la température de l’eau agissant sur la poudre de café atteint ou dépasse 100°C.»

Si le problème posé est exactement le même que celui à l’origine du groupe d’Achille Gaggia déposé 20 ans plus tard, la solution est différente… enfin pas si éloignée que ça. Le système proposé pour extraire rapidement du café avec de l’eau à moins de 100°C utilise non pas une compression directe de l’eau, mais utilise la force d’une pompe (à air) à main. Le brevet évoque d’autres tentatives sur ce principe à l’aide de moteurs-compresseurs (trop bruyants et prenant trop de place) sans qu’il soit précisé si cela venait de la Victoria Arduino ou d’autres maisons comme Luigi Giarlotto (inventeur d’une machine fonctionnant à l’aide d’une pompe à air en 1909) ou Marius Malaussena (un inventeur de Nice qui travaillait sur un système similaire dans les années 20).

L’action mécanique passe par une crémaillère poussée par un engrenage en demi-lune, le piston des figures 1 et 2 ne pousse pas directement sur l’eau, mais sert à doser la quantité d’eau chaude et la quantité d’air comprimé servant à passer l’eau sur la mouture, la pression d’extraction étant réglée par la soupape (13) qui laisse passer l’air et/ou l’eau poussée.

20 ans avant Gaggia, on est exactement dans la même recherche de solution et à un cheveu de ce qui a permis le passage du café express à l’expresso.

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Timbre à l’effigie de La Vicroria Arduino, reprenant une affiche publicitaire des années 30.

Je suis convaincu que si le destin avait donné quelques années de plus à Pier Teresio, il aurait alors inscrit son nom non plus dans l’histoire, mais dans la légende, celle qui veut que cette idée du piston (de Gaggia) soit arrivée de nulle part alors qu’elle est, comme la plupart des inventions, le fruit d’un tâtonnement de différents inventeurs focalisés vers un même objectif… jusqu’à la consécration d’un seul.

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Usine La Vicroria Arduino dans les années 40.
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Dans les années 40, passage des modèles express à colonnes aux modèles horizontaux.

Pier Teresio Arduino verra tout de même son œuvre reconnue, mais peut-être pas à la hauteur du personnage (même pas de sa petite taille), enfin, il a quand même eu droit à une série de timbres… Son entreprise a survécu à l’arrivée du groupe Gaggia et des machines à pompe de Valente (Faema) en participant même à leur évolution. La Victoria Arduino existe encore aujourd’hui et est une des rares à proposer encore des modèles de bar à levier.

À suivre…

_________________________________

⁶ Images extraites de l’ouvrage « La Victoria Arduino, 100 anni di caffè espresso nel mundo » de Franco Capponi, 2005.
⁷ Inventeur prolifique, il a à son actif trois autres brevets : «Dosatore dell’acqua nelle maccine per la preparazione istantanea del caffè», «Apparechio automatico per la preparazione del caffè espresso» et Macchina per preparare la bevanda di caffè » (numéros 213010, 215406 et 215408) et des brevets d’addition (numéros 226565, 225016 et 231775).
 
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Publié par le 16 mai 2015 dans Histoires et Histoire

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 13)

Les bleus du petit noir… hasta La Victoria (2/3)

Usine La Victoria Arduino dans les années 30
Usine La Victoria Arduino dans les années 30. *

Arduino et Bossi, joignant leurs forcent pour concurrencer l’industrie de Milan, commencent la production en grand de machines express. Ils envahissent bientôt le marché de leur signe distinctif (le fameux aigle trônant sur le haut des machines, déposé comme marque de fabrique le 23 octobre 1922) et de leurs affiches publicitaires reconnaissables entre toutes, restées jusqu’à aujourd’hui des icônes de la déferlante « Café Express » sur le monde (particulièrement l’affiche réalisée par le peintre Leonetto Cappielo en 1922).

Aigle La Victoria Arduino
Aigle couronnant les machines à café express de La Victoria Arduino.
Publicité la Victoria Arduino 1922
Publicité pour la Victoria Arduino de 1922 (affiche de Leonetto Cappielo).

Durant ces années-là, le bureau des brevets Arduino travaille sur un projet très ambitieux : une machine totalement automatique. Un premier brevet est déposé début 1920, complété par un autre en juillet, il a pour titre « Macchina automatica per la preparazione dell’infusione di caffè e bevanda analoghe » (brevet Italien 182274 et attestation complémentaire 188417). L’année suivante un nouveau brevet intitulé « Frullino azionato da fluido soto pressione » semble se rapporter aussi à cette invention (Brevet 198289 déposé en avril 1921).

Automatique 1Automatique 2 Automatique 3

Automatique 4 Automatique 5

Automatique 6
Sujet des brevets Italiens N. 182274, 188417 et 198289 d’Arduino, déposés de 1920 à 1921 (images tirées du Brevet FR531033).

La machine en question n’a rien à envier aux robots actuels, étant (elle) complètement construite avec des pièces métalliques. Le brevet comprend pas moins de 27 figures, décrivant en détail toute cette mécanique d’automate permettant de moudre le café, de mesurer la quantité de poudre, de la tasser, de l’infuser et extraire une dose donnée, puis décharger le marc pour renouveler l’opération. Fait intéressant de cette invention de 1921, le passage de l’eau sur la mouture se fait à l’aide d’un piston (pièce numéro 47 sur les figures) monté au bout d’un bras articulé… principe totalement nouveau pour l’époque. Difficile de dire combien de machines de ce type ont vu le jour. Une chose est sure, c’est qu’Arduino venait d’inventer la première machine automatique moderne et par le fait même, vu la complexité de l’engin, une nouvelle génération de réparateurs ultras spécialisés.

Groupe Auto 1 Groupe Auto 2
Groupe Auto 3
Brevet N. 198809 d’Emilio Genazzi/Enrico Bossi, du 11 mai et 9 novembre 1921 (images tirées du brevet GB195297 déposé le 8 mai 1922).

La société fait aussi l’acquisition d’un brevet portant sur une machine automatique déposé par un certain Emilio Genazzi (brevet n. 198809, « Apparechio automatico per la preparazione del caffè espresso » déposé le 15 mai 1921 et complété le 9 novembre 1921, pour lequel VA présentera aussi un brevet complémentaire peu de temps après le transfert de propriété en mai 1922). On retrouve le brevet en Grande Bretagne déposé par Enrico Bossi en son nom (on apprend ainsi qu’il résidait 2, via Savonarola à Turin). Une mécanique tout aussi complexe, adaptée cette fois à un groupe automatique qui pouvait se monter sur n’importe quelle chaudière.

Ce projet d’envergure était certainement porté par Enrico Bossi. D’après l’historique de l’entreprise, il apparait en effet que Bossi était plus porté sur les machines de grand format alors que Pietro Arduino s’intéressait plutôt aux petites (qui a dit à cause de sa taille ?). C’est Bossi qui, au départ, avec l’Italiana avait apporté à Arduino les machines à café express de grand volume alors qu’Arduino, de son côté, avait toujours travaillé à mettre au point des machines élégantes et compactes.

MignonneMachine « Tipo Mignon » (affiche de 1927).
Brevet Mignonne 1 Brevet Mignonne 2
Brevet Allemand N. 409023 d’Arduino, déposé le 7 avril 1922 (déposé en Italie le 28 juin 1921).

C’est le cas d’un brevet déposé au même moment par Pier Teresio Arduino (un des tout dernier déposé en son nom) : une machine magnifique appelée «Mignonne». Il ne semble pas exister aujourd’hui d’exemplaire de cette machine, qui a pourtant été fabriquée puisqu’on la retrouve dans des publicités jusqu’à la fin des années 20. Un brevet allemand nous apprend que le premier brevet a été déposé en Italie le 28 juin 1921 (étrangement, il n’y en a pas trace aux archives Italiennes, car Capponi n’en fait pas mention dans son livre, seule est présentée une image d’un catalogue de 1927). Au-delà du style, c’est le porte-filtre et l’utilisation de l’électricité pour la génération d’eau chaude et de vapeur qui est tout à fait remarquable pour cette époque. De fait, elle semble être la première machine à café express domestique (de luxe c’est vrai). Elle est branchée sur l’eau de la ville et le chauffage se fait à l’aide d’une chemise placée autour du réservoir (comme cela sera le cas de beaucoup de petites machines par la suite). Le brevet montre aussi une lance vapeur qui ne semble pas présente dans la version postérieure. Enfin, bien en évidence sur le haut du groupe, trône l’aigle comme sur les grandes sœurs « Tipo Extra ».

Cette machine est dans la lignée de celle de Manlio Marzetti, de Milan, qui en 1909 a été le premier à adapter le chauffage électrique de l’eau à une machine à café express, dans un style très particulier. On reconnait sur son brevet l’ancêtre des modèles Robiatti (Fig. 8 ) et d’une ribambelle de petites machines à café électriques (Fig. 7).

Brevet Marzetti
Brevet US992021 de Marzetti, «Electrically heated vessel», déposé le 2 décembre 1909.

L’électricité est aussi utilisée sur les gros modèles « Tipo Extra ». Ils sont bientôt exportés aux quatre coins du monde et des succursales sont ouvertes dans plusieurs grandes villes. Les affaires marchent tellement bien à l’étranger qu’Enrico Bossi est appelé en Allemagne pour y devenir le représentant exclusif de la marque, il finit par déménager à Hambourg avec femme et enfants en 1925.

Tipo Extra 1
Machine à café express la Victoria Arduino au 14e Salon des Arts Ménagers de Paris en 1937, Stand Café Madag.
Tipo Extra2 Tipo Extra Cioccolato *
Tipo ExtraTipo Extra Brochure publicitaire de La Victoria Arduino pour les modèles Tipo Extra et Cioccolato, dépliant vantant le soin apporté à l’emballage des machines destinées à l’exportation.

 

À suivre…

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* Images extraites de l’ouvrage « La Victoria Arduino, 100 anni di caffè espresso nel mundo » de Franco Capponi, 2005.
 
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Publié par le 8 mai 2015 dans Histoires et Histoire

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 12)

Les bleus du petit noir… hasta La Victoria (1/3)

Cafetières express Ian BerstenTout premiers modèles de cafetières express domestiques, Italie début 1900 (collection Ian Bersten)

« Les bleus du petit noir », ce titre traine depuis un moment dans mes cartons… en attente d’inspiration. Une sorte de faux plat avant le sommet : si j’ai une idée assez précise du bouquet final autour de Gaggia (tache non moins longue à mettre en place, mais dont toutes les pièces, glanées au fil de l’écriture de cette histoire, sont maintenant réunies) il est bien plus difficile de trouver une unité dans les milliers d’éclats d’obus trouvés entre Moriondo et Gaggia, ne serait-ce qu’un fil conducteur. Même les livres de Bersten et Bramah peinent à sortir de l’énumération… c’est qu’à partir de Pavoni et Bezzera, des dizaines de petits ateliers se mettent à fabriquer des cafetières express et tentent de trouver leur place sur le marché, saturant celui des bars et des hôtels, puis se tournant vers les ménages, d’où la présence de dizaines de modèles de toutes tailles et de tous styles. Ce monde des machines domestiques de type express est celui de mes amis Lucio del Piccolo et Mikael Janvier, dont les blogs¹ donnent une bonne idée de la production des petites officines à partir de la Première Guerre Mondiale.²

Affiche Cafetière express OrsoPublicité pour cafetière express Orso de Santini, Italie début 1900.

Giarlotto, Rancilio, Simonelli, Marzetti, Santini, Bialetti, Robbiati… quel fil suivre exactement ?
La réponse est venue indirectement de Gaggia. J’en étais à retourner cette liste quand je suis tombé, au détour d’une recherche sur les débuts d’Achille, sur Franco Capponi.* Ingénieur passionné d’histoire et de machines à espresso, et particulièrement de ses inventeurs, ayant consacré son temps libre à faire des recherches très détaillées dans les archives italiennes et ayant écrit sur Simonelli, Moriondo et Arduino… comment avais-je pu passer à côté de lui depuis si longtemps ? Ayant identifié deux ouvrages portant son nom (un chapitre de « Nuova Simonelli and its roots, Enjoy espresso and the Marche region » et «La Victoria Arduino, 100 anni di caffè espresso nel mondo »), j’ai écrit aux deux maisons pour savoir si les livres étaient toujours disponibles et à quel prix. Contre toute attente, Nuova Simonelli m’a fait parvenir les deux volumineux ouvrages par colis international quelques jours plus tard… tout à fait gratuitement. Les archives publiques qui font payer une fortune et l’entreprise privée qui envoie gratuitement de merveilleux ouvrages de recherche… l’Italie n’a pas fini de me surprendre.

Cafetière de voyage MaltoniModèle de voyage, Italie 1920 (collection Enrico Maltoni)

Franco Capponi a non seulement écrit l’histoire détaillée de Moriondo avec des documents inédits, mais il a complété précisément la recherche sur laquelle je butais, me donnant mon fil conducteur. Si un homme personnifie la transition de Bezzera/Pavoni à Gaggia et la multiplication des machines express domestiques c’est bien Pier Teresio Arduino.

Remerciements et hommage posthumes à monsieur Capponi, le présent épisode s’inspire grandement de son travail de recherche, particulièrement du livre publié pour le 100e anniversaire de La Victoria Arduino.

Portrait d'ArduinoPortrait de Pier Teresio Arduino, 1920.

Les archives italiennes contiennent plus de 150 brevets et dépôts de marques reliés aux machines à café entre 1870 et 1920, avec un boom marqué juste avant la guerre de 14-18.³ On y retrouve, bien sûr, le Turinois Moriondo et les Milanais Bezerra et Pavoni, mais un des noms qui revient le plus souvent est celui d’un autre Turinois. De son nom complet Pier Teresio Felice Edoardo Arduino, « Pietro » voit le jour à Turin le 19 mai 1876. Né dans une famille aisée, il est le fils de Giovanni Arduino et Angela (Angiolina) Pavarino qui habitent un logement luxueux au 3, Place Solferino, en plein cœur de la ville. Titulaire d’un certificat technique et en âge de faire son service militaire, il demande à intégrer le Génie Ferroviaire. Sa demande est acceptée et il rejoint cette Brigade le 1e Novembre 1896. Il en ressort un an plus tard (le 31 octobre 1897) avec le grade de Sergent, une déclaration de bonne conduite et une bonne formation en mécanique des machines à vapeur. À l’époque, il se déclare déjà « industriel », peut-être bien dans l’entreprise de son père dont on ne sait rien. Ces documents militaires nous apprennent aussi qu’il faisait 1m66(1/2), avait des cheveux châtains ondulés et des yeux gris, sans signe particulier… du moins, pas encore.
Habitué des locomotives à vapeur, habitant à deux pas du café de Moriondo… il ne manquait qu’un dernier élément pour venir sceller le destin d’Arduino : sa future femme, Angela Rolando, habitant dans l’immeuble d’à côté (au 5, Plazza Solferino) n’est nulle autre que la fille du propriétaire de « Rolando & Brosio», fabrique de liqueurs et Vermouth. Ceux-ci avaient trois points de vente à Turin (sur les rues Teresa, Roma et Garibaldi, respectivement aux intersections San Tommaso, Bertola et Genova) et depuis au moins 1900, ils avaient quatre produits vedettes : l’apéritif Vino Erbi, l’Elixir Forter, l’Amaro Eden et le Sciroppo Caffè…

Publicité Rolando et BrosioPublicité pour la fabrique Rolando et Brosio, 1900.⁴

Pietro (pour impressionner sa future épouse d’après Franco Capponi) se penche très vite sur la mécanique des machines à café, un monde en plein changement à cette époque. Il s’attaque d’abord au chauffage instantané. À peine 4 ans après le brevet de Bezzera, son nom apparait dans les archives italiennes pour le dépôt d’un brevet intitulé «La Victoria [déjà] Riscaldatore istantaneo per liquidi» (brevet n. 86408 du 22 décembre 1906). Cette invention est, de fait, un échangeur de chaleur très efficace. Constitué d’un serpentin à l’intérieur d’une chaudière, il permet de réchauffer en 3 secondes une dose de liquide froid à la température voulue. Il peut s’agir de bouillon, de lait, de punch, de boisson alcoolisée (qui peut, en plus, être enflammé à son arrivée dans le verre), de thé ou… de café, et c’est d’ailleurs l’exemple donné dans le brevet, qui mentionne l’appareil qui sera bientôt en fonction à la fabrique Rolando e Brosio.

Dessin Brevet ArduinoPremier brevet d’Arduino, n. 86408 déposé le 22 décembre 1906 (image tirée du brevet FR380200).

Le jeune Arduino a de l’ambition, espérant que « le monde entier y verra le signe de la victoire Italienne fruit d’une étude patiente et constante correspondant aux besoins actuels de rapidité moderne et au travail sain d’un commerce qui se développe, d’un vent nouveau qui triomphe en donnant au public une tasse réchauffée instantanément à 89, 90, 95, 100 degrés»… rien de moins. Le nom de l’appareil, Victoria, qui deviendra plus tard le nom de son entreprise fait donc référence à cette victoire du génie humain sur le besoin d’innovation. Il se vante aussi d’avoir résolu le problème tant réclamé par les commerces « d’avoir un appareil à la fois simple, de petite taille, élégant et robuste » tout en permettant cette opération. C’est effectivement une belle invention, qui grâce à la promiscuité de l’inventeur avec l’entreprise de son futur beau-père, va faire son succès.

« La Victoria » Expo Internationale de Turin 1911Présentation de « La Victoria » à l’exposition Internationale de Turin de 1911.

1909 est une grande année pour Arduino, il s’associe avec l’atelier mécanique Natale De Mattei, situé au 6, rue Lodovica pour la production en série de ses machines et De Mattei devient le producteur exclusif de ses machines. En septembre de la même année, il épouse Angela Anna Maria Rolando (née le 30 décembre 1881) et devient ainsi le gendre d’Enrico Rolando et Teresa Germanetti. Il participe à de nombreuses foires commerciales et il aurait remporté une médaille d’or et un diplôme d’honneur à la Foire de Bologne, plus une autre médaille d’or à l’Exposition Internationale de Paris. Enfin, c’est du moins ce que raconte la légende, le problème est qu’il n’y a pas de traces de la foire de Bologne et qu’il n’y a pas eu d’Exposition Internationale à Paris en 1909. Il y a peut-être une confusion avec ses deux diplômes d’honneur obtenus à l’Exposition Internationale de Turin en 1911 (dans les catégories «Mécanique générale» et «Décoration, mobilier et ornement de la maison», c’est d’ailleurs Natale Di Mattei qui est allé chercher le deuxième en tant qu’ingénieur en chef). Dans le catalogue de la même exposition, il est rapporté qu’il a reçu une médaille d’or de la prestigieuse Académie des Inventeurs de Paris (du moins, c’est ce qu’il croyait, car il semble que cette académie était une arnaque d’un certain E. Boettcher).

Pub « Petit Champagne »

Pub « Mokorik »Publicités pour le « Petit Champagne » et le « Mokorik » de la maison Rolando et Brosio, 1910.⁴

Peu importe la véracité des prix, ces machines commencent à remporter un franc succès. Les brevets qui s’enchainent par la suite, déposés dans divers pays, montrent que Pietro travaillait d’arrachepied à l’amélioration de sa machine, comme s’il voulait construire la machine ultime, les versions successives intégrant la plupart des inventions précédentes.

Modèle de bar « Victoria »

Pub « La Victoria »Modèle de bar et publicité pour le modèle « Victoria » de Pier Teresio Arduino, autour de 1915.⁴

Sa première machine express est consignée dans le brevet 108873 du 28 mars 1910, sous le titre « Apparechio per prepararel’infusione di caffè ». Cette invention comporte deux innovations intéressantes. D’abord, le système d’étrier qui permet d’attacher fermement le porte-filtre au groupe et dont la forme nouvelle ressemble en tout point aux porte-filtres actuel. Ensuite, le groupe à vis, qui permet d’épuiser la mouture suivant le principe d’une presse pour en extraire jusqu’à la dernière goutte de café. Ce dernier serait anecdotique s’il ne se rapprochait pas du tout premier brevet de Cremonese, mais nous y reviendrons.

Dessin Brevet ArduinoDessin Brevet Arduino
Brevet d’Arduino n. 108873 pour une cafetière Express déposé en 1913 (image tirée du brevet FR466328).

Débute alors ce qui fera aussi la marque de commerce d’Arduino : la campagne publicitaire. Pour sa première affiche, il choisit le même graphiste (Arti Grafiche Navarra de Milan) que l’annonce du Petit-Champagne de Rolando & Brosio, nouveau produit de la marque apparu en 1910. La même année où, certainement sous l’impulsion d’Arduino, apparait aussi le café en bouteille Mokorik, parfaitement adapté à son appareil de chauffage instantané la Victoria.

Logo « La Victoria » 1911Dépôt de marque pour les modèles « La Victoria », 1911.⁴

Il enregistre aussi auprès du ministère de l’Industrie et du Commerce, la plaque qui ornera ses machines, où l’on peut voir l’aigle triomphant, la victoire ailée portée sur les genoux de la statue de l’Italie et, en prime, le portrait de Pietro inséré dans le bouclier. Si l’on doutait encore d’un certain égocentrisme (du moins d’un manque apparent d’humilité) du personnage, nous voilà servis. Il finit cette année bien chargée avec un ajout au brevet 108873 (ajouté en date du 15 décembre 1910) : son « Système à robinet double», qui équipera alors la Victoria. Ce robinet est assez ingénieux : il permet de contrôler ensemble ou séparément l’arrivée d’eau chaude (petit réservoir du bas dont l’ouverture est contrôlée par l’axe central maintenu par un ressort) et l’arrivée de vapeur (conduit du haut dont l’ouverture est contrôlée par la valve à pas de vis).
La beauté du système est encore plus remarquable quand on sait que les différents groupes (express, à vis, ou à tisane présenté plus loin) sont conçus pour être amovibles. La machine existe en différentes tailles allant du grand format capable de produire 1000 tasses à l’heure (alors que l’Idéale de Pavoni en produit six fois moins) au format familial (comme sur l’affiche).

Pub Natale De MatteiPublicité pour les ateliers de Natale De Mattei, constructeur exclusif des modèles « Victoria » de Pier Teresio Arduino, autour de 1910.⁴

Le succès commercial est au rendez-vous et son entreprise prend de l’expansion. Il ouvre un autre établissement via Moncalvo (au numéro 7) et s’il garde l’adresse de Lodovica, 6 il semble que ce soit la fin de l’association avec De Mattei. Ce dernier s’associe avec Luigi Vernetti et Lorenzo Simonetti pour se lancer dans la fabrication de ses propres machines sous le nom « Vernetti, Demattei e Simonetti » en 1912, puis « Vernetti e Demattei » lorsque Simonetti quitte le navire en 1913. Cela marque l’histoire parallèle à Arduino, avec des personnages qui vont aller et venir entre Arduino et De Mattei, eux-mêmes liés. C’est le cas de l’ingénieur Enrico Bossi, qui s’associe avec Vernetti et Alfredo Bartolini (propriétaires de la société « Vernetti et Bartolini ») pour fonder la société portant le nom des trois associés et propriétaires de la marque « L’Italiana » durant la Première Guerre (précisément de 1913 à 1917). De Mattei, lui, s’associera de nouveau avec Arduino (1919-1920) avant de fonder avec Bartolini une autre marque connue dans les années 20-30 : « La Torino Express ».

Logo Vernetti et BartoliniDépôt de marque de Vernetti et Bartolini, 1919.⁴
Pub « l’Italiana »
Publicité de Bossi, Vernetti et Bartolini pour « l’Italiana », vers 1920.⁵
Publicité « Turin Express »
« The Turin Express »Publicités de De Mattei et Bartolini, pour « The Turin Express », vers 1930 et dépôt de marque de 1931.⁵

Parti cavalier seul à partir de 1912 tout en gardant des liens avec ses acolytes, Arduino étend sa gamme en présentant une des toutes premières machines de voyage (brevet 130972 du 18 décembre 1912, « Macchina per fare il caffè »). Il prévoit même le sac de cuir pour la transporter (modèle de fabrique 2061 du 13 mars 1913, « Borsetta per macchina portabile da fare il caffè »). Le groupe de cette petite machine est le même que celui présenté sur certains brevets postérieurs déposés à l’étranger (attaché au modèle « Victoria »), il présente une sortie en cône de la douchette, pour permettre une meilleure diffusion de l’eau à travers la mouture.

Dessin Brevet ArduinoDessin Brevet ArduinoBrevet n. 130972 et modèle n. 2061 de Pier Teresio Arduino pour une cafetière express de voyage, 1912-1913.⁵

Il continue de faire la tournée des expositions : après ses deux prix à Turin en 1911 c’est Stresa, Rome et Vercelli en 1913 (où il reçoit une croix du mérite et un diplôme d’honneur). En 1915, il reçoit même une médaille d’honneur à San Francisco, ce qui lui vaut un article élogieux dans la Stampa : voilà réussi son pari de faire rayonner l’Italie à travers le monde. Lorsque le 22 mai l’Italie entre en guerre et Pietro Arduino est mobilisé, c’est certainement sa notoriété qui lui vaut d’être réformé.

Après la guerre, le principe du groupe dit « à tisane » est repris sur un modèle beaucoup plus gros, de type percolateur (« Macchina per la preparazione del caffè secondo il metodo detto a tisana », brevet 167012 du 15 mai 1918). Il présente, la même année, le premier porte-filtre avec deux becs qui se vissent, principe qui existe encore aujourd’hui («Porta filtro per macchine per la preparazzione istantanea del caffè in tazze», brevet 167011 du 12 septembre 1918).

Dessin Brevet Arduino
Brevet n. 167012 de Pier Teresio Arduino pour un percolateur grand format, déposé le 15 mai 1918 (image tirée du brevet CH86006A).
Dessin Brevet ArduinoBrevet n. 167011 de Pier Teresio Arduino, déposé le 12 septembre 1918 (image tirée du brevet FR498931).

L’Italie connait une période de reprise économique juste après la Guerre, Arduino cherche à profiter de l’occasion pour solidifier son entreprise. En 1919-1920, la société se réorganise autour du 6, rue Lodovica avec la création de trois départements : les brevets, la fabrique (Ditta De Mattei) et la vente (via Amerigo Vespucci, 9). Il trouve des investisseurs en la personne de Michele Donn (un avocat devenu un banquier puissant et président de nombreuses compagnies) et Umberto Fiandra (un impresario, directeur de cinémas dont le cinéma Lumières et du Teatro Scribe). Ils croient en lui et vont lui permettre de constituer une société anonyme : « La Victoria Arduino di Pier Teresio Arduino e C. » est fondée en 1920 (détenue à 50% par Arduino et 25% aux deux investisseurs) avec l’ambition affichée d’étendre sa production et son marché, particulièrement en misant sur les exportations. Il n’a pas encore vraiment de modèles « Express » dignes de ce nom, mais il connait quelqu’un qui en produit. Dans ce qui ressemble à un mariage de raison, il demande à Enrico Bossi de le rejoindre avec dans son giron les modèles de l’Italiana. En fusionnant avec son entreprise (son principal concurrent à l’époque), La Victoria Arduino devient en 1921 une société par actions au capital de 8 millions de lires (détenue par Arduino, Bossi, Fiandra et Donn à hauteur de 34.4&%, 31.2%, 17.2% et 17.2%) à même de concurrencer l’industrie milanaise.

Les brevets de Bossi (« Gruppo generatore per macchine per la preparazione del caffè » et « Suddivisore di un getto di liquido, particolarmente applicabile alle macchine per la preparazione del caffè », numéros 176817 et 176818) et celui déposé par De Mattei (« Gruppo generatore multiplo applicabile alle macchine per la preparazione del caffè exprès », n. 167196) ainsi que tous les brevets d’Arduino sont transférés à la nouvelle société. Difficile d’ailleurs, au regard de ces brevets de savoir qui a copié qui… ils portent tous sur des robinets de groupe express et diviseurs de sortie de porte-filtre en 2, 3 tasses ou plus. Peut être que De Mattei et Arduino s’étaient séparés sur un désaccord de stratégie commerciale (petits vs gros modèles) ou sur un problème de capacité de production (thèse de Capponi), ou tout aussi bien sur une bisbille de propriété intellectuelle… que la nouvelle association venait réparer.

Dessin Brevet DeMatteiBrevet de De Mattei, 1919 (image tirée du brevet US1357445).
Dessin Brevet Vernetti Bossi BartoliniBrevet de Vernetti, Bartolini et Bossi, 1919 (image tirée du brevet FR512415).
Dessin Brevet Vernetti Bossi Bartolini
Brevet de Vernetti, Bartolini et Bossi (Corso Casala, 36), 1919 (image tirée du brevet FR512416).

La nouvelle société souffre au départ de la crise sociale et des mouvements de grève, parfois violents, qui agitent Turin au début des années 20. L’usine de production est même occupée un certain temps. À la recherche d’alternatives de production et en désir d’expansion, Arduino prend quand même son essor avec l’ouverture de succursales à Rome (via Frangipane, 30) et Venise (San Conia, colle Stretto Lipoli già Stretto Gallipoli, n. 3022)… où les machines sont transportées en gondole.

Machines Express Arduino VeniseTransport de cafetières Express La Victoria Arduino à Venise.

À suivre…

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* Franco Capponi (1/1/1938 – 16/9/2014).
Il est parti alors que je venais de passer dans son sillon avec l’histoire de Moriondo. Dommage que je n’ai pas croisé son chemin plus tôt, j’aurai vraiment aimé le remercier personnellement pour son travail, si proche de ce que j’essaie de faire.
¹  Caffettiere e macchine da caffè, le blog de Lucio, et It is time to give back to these designers the respect they deserve!, le blog de Mikael
²  Pour une idée du nombre de marques connues, voir la liste non exhaustive dressée par Andrea Moretto sur son site.
Il est possible que le régime de Mussolini en instaurant une taxe sur les bouilloires de grande taille à la fin des années 20 ait eu une grande influence sur le développement de petites cafetières express tourné vers les ménages.
³  Pour une liste complète des références de ces brevets, voir l’Appendice 1 de l’ouvrage de Franco Capponi. Trésor inestimable pour qui n’a pas d’accès direct aux archives et le courage de compiler les centaines de pages des bulletins.
⁴ Archives Italiennes des Brevets et Modèles.
⁵ Archives italiennes, reproduites dans l’ouvrage « La Victoria Arduino, 100 anni di caffè espresso nel mundo » de Franco Capponi, 2005.
 
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Publié par le 3 avril 2015 dans Histoires et Histoire

 

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