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Archives Mensuelles: novembre 2013

La Fabrique du Café

La Fabrique du Café

La Fabrique du Café

Pour ne pas être trop parisiano-centré je suis déjà allé à Marseille il y a une dizaine de mois pour vous parler de Zenji et je vous emmène maintenant à Limoges. Parce qu’à Limoges il y a La Fabrique du Café. C’est une torréfaction artisanale ouverte depuis un an environ et dont le patron, Philippe Exbrayat, s’est depuis fait une place parmi les meilleurs torréfacteurs en France.

Philippe Exbrayat

Philippe Exbrayat

Parti sur l’idée d’une épicerie fine, il se rend compte, au fur et à mesure de l’avancée du projet, que le café prend une place prépondérante dans son esprit, jusqu’à occuper toutes ses pensées. C’est naturellement qu’il se perfectionne alors à la torréfaction dans l’idée d’être au plus près de la troisième vague, qui figure une génération d’artisans contemporains ne transigeant pas avec la qualité.

Philippe ne se contente pas de torréfier : la Fabrique du Café est aussi un espresso bar. Mieux qu’un simple comptoir, un véritable lieu de dégustation où l’on est bien installé, où l’on se sent bien. La décoration est soignée et , si je vous en parle ici c’est

Humour suisse

Humour suisse

évident : le café y est excellent. Attaché à la troisième vague, Philippe est pédagogue. Comme on ne déguste pas les mêmes cafés à La Fabrique que dans les bars communs, il parle aux clients des origines, des terroirs, des différences qu’on retrouve en tasse et s’enthousiasme pour sa dernière découverte : le Henna, un moka sauvage lavé d’Éthiopie. Les habitués commandent maintenant

leurs cafés préférés en toute connaissance de cause.

Après une visite du musée de la porcelaine, à deux pas, ou avant un match du Limoges CSP (bien avant et pas pendant car Philippe, grand fan et pratiquant de basket, y sera !) posez vous à La Fabrique du Café !

La Fabrique du Café : 7 place d’Aine, 87000 Limoges

 
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Publié par le 28 novembre 2013 dans Où boire les meilleurs cafés

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 4)

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Siphon


De [a-] à [-zel], deuxième partie
(1827-1842):
Un siphon font, font… de petites cafetières.

La cafetière à siphon, maintenant connue sous le nom de « Cona » ou « Hellem » a reçu toute sorte d’appellations étranges à ses débuts: « Atmodèpe-infuseur », « Café-facteur », Cafetière « Myrosostique » ou «atmo-pneumatique».

Elle est généralement constituée de deux globes superposés, reliés par un tube, et fonctionne en deux temps. Elle utilise d’abord la poussée de la vapeur pour évacuer par un tube ascensionnel de l’eau portée à ébullition dans une enceinte fermée. L’infusion s’opère alors dans la partie supérieure où se trouve le café en poudre. Lorsque la source de chaleur est éteinte, la pression de vapeur retombe, ce qui crée un effet de succion faisant revenir le café infusé dans le bas de la cafetière, le marc étant retenu par un filtre. Cela en fait un hybride entre la cafetière Dubelloy et la cafetière « italienne ».

Si l’on se contente des brevets, on pourrait croire une nouvelle fois que cette invention est française et date de 1835. Cela vient non seulement des différentes dates de mise en place des brevets suivant les pays et possiblement de la disparation d’archives, mais aussi, comme dans le cas de Descroizilles ou Charnacé, de la discrétion et de l’humilité de son inventeur.

Son nom apparaît dans l’ouvrage de Bersten¹ mais il m’a fallu faire une grande boucle dans le temps, de 1835 à 1842 pour en retrouver la preuve dans un ouvrage insolite de 1827. Si cette cafetière ressemble à un instrument de laboratoire, ce n’est pas le fruit du hasard… sa description se trouve dans une revue de physique et de mathématique !

Commençons donc par les brevets…

>1835<

Signature Boulanger ²

Sous le nom peu accrocheur de « nouvelle cafetière à vapeur », Louis-François-Florimond BOULANGER (résidant à Paris, au 43, rue du Faubourg-Saint-Denis), architecte né à Douai en 1807, dépose le tout premier brevet français de cafetière à siphon. Sa description est assez précise, mais peu enflammée par rapport à la nouveauté que semble représenter l’invention dans le monde des cafetières.

Cafetière Boulanger
Cafetière de Boulanger, 1835 (source: « Archives INPI »)

On peut se demander comment un socialiste en herbe, étudiant de l’école des Beaux-Arts occupé à dessiner son « Palais pour l’exposition d’objets d’art et des produits de l’industrie » qui lui vaudra le grand prix de Rome en 1836 a pu avoir cet éclair de génie. Peut-être le sujet même de son étude ? (voir plus loin)

>1836<

Signature Beunat ²

Son compatriote Pierre-Marie-Joseph BEUNAT (de Thann dans le Haut-Rhin), chevalier de la Légion d’honneur, avait bien plus d’éloquence. Il vante les mérites de son « appareil propre à faire les infusions, nommé admopède infuseur », appareil quasi identique à celui de Boulanger, en ces mots : « L’ajustement de l’appareil est facile, son apparence est très agréable, l’opération qui ne l’est pas moins en elle-même est de plus une puissante cause de distraction pour un malade ou pour une société » (sic).

Son brevet couvre très large : en plus de la possibilité de faire du café ou du thé, est énoncé la possibilité de faire toute boisson qui s’obtient par infusion de matières végétales, et même la possibilité de s’en servir pour la préparation de chocolat « mais à celui de bonne qualité seulement ». Elle permettrait aussi… de « cuire sur table, en présence des convives, divers comestibles tels que des œufs en coque, des asperges, etc. »… pratique !

Cafetière Beunat
Cafetière de Beunat, 1836 (source: « Archives INPI »)

>1837<

Signature Capette ²

Après une première demande de brevet abandonnée pour une « cafetière éolipyle perfectionnée », Jean-Louis CAPETTE, fabricant de bronzes à Paris (au 43, rue du Temple), obtient peu de temps après un brevet pour une « Cafetière Myrosostique », appareil identique à celui de Boulanger, mais qui a la particularité d’avoir un chauffage du réservoir par le côté.

Cafetière Capette
Cafetière Myrosostique de Capette, 1837 (source: « Archives INPI »)

Madame Jeanne RICHARD, née PIERRET (55, rue du Faubourg-Saint-Martin à Paris) apparaît souvent dans la liste des inventeurs associés à la cafetière à siphon (Bramah ¹ p. 81, Bersten ¹ p. 84).

Signature Richard ²

Son brevet est un brevet d’importation qui concerne une « Cafetière physique diaphane avec concentration de toute la vapeur » appelée Atmodès. Le fait est que son brevet confirme la piste de l’inventeur et explique pourquoi Beunat, habitant en Alsace, a eu vent de cette cafetière. Il y est dit que « le système de l’Atmodès est fort simple et il est employé depuis un grand nombre d’années aux cafetières en Allemagne » (premier indice).

Cafetière Richard
Cafetière Atmodès importée par Richard, 1837 (source: « Archives INPI »)

Le modèle présenté est très proche d’une cafetière à siphon… à ceci près qu’il est complètement fermé hermétiquement et est muni d’une soupape de sécurité sur le globe du haut. Cette modification, qui n’est pas forcément heureuse, semble venir de Madame Richard elle-même, car c’est ce qu’elle rapporte plus tard :
« Un de mes perfectionnements à la cafetière que j’importe en France (voir le modèle que j’ai déposé le 21 août dernier) consiste dans l’isolement total du liquide de l’air atmosphérique. »

Cette modification est rapidement abandonnée: quelques mois plus tard seulement, dans sa demande de perfectionnement, elle revient vers un principe d’infusion sans ébullition plus « classique ». Le tube est allongé jusqu’au sommet de la boule de cristal et le bouchon est muni d’un autre tube qui comprend un robinet, afin de contrôler la descente de l’infusion (c’est aussi le principe adopté par la prolifique madame Rosa MARTRES, née GALY-CAZALAT; issue d’une famille d’inventeurs, elle a produit sept brevets sur cette cafetière).

Madame Richard ajoute aussi à cette demande un autre type de cafetière de son invention et un modèle d’un certain Van s. Loeff de Berlin (qui est peut-être l’exportateur de l’Atmodès, mais ce n’est pas dit clairement). Cette dernière est une cafetière à recirculation (et non à siphon) d’une forme particulière. Celle de son cru fonctionne sur le principe de la cafetière de Laurens, dans une forme un peu plus compacte (l’infusion étant récupérée sur le pourtour).

Cafetière Van s. Loeff Nouvelle cafetière Richard
Cafetière de Van s. Loeff, importée, et Nouvelle cafetière de Richard, 1837 (source: « Archives INPI »)

Mais revenons à nos siphons…

Tontons Fligueurs Siphon 1 ³

Ce type de cafetière a certainement eu un grand succès à cette époque, car les inventeurs se succèdent et rivalisent d’ardeur pour lui associer leurs noms. Robinet au milieu, en bas, système d’auto-extinction de la lampe, en métal, en cristal, avec une couronne sur la tête… les brevets sont très nombreux : plus d’une trentaine, soit les deux tiers des brevets de cafetières jusqu’en 1844.

À travers ces brevets, on peut signaler :

>1839<

James VARDY et l’ingénieur Moritz PLATOW et leur brevet de 1839, qui n’a d’autre mérite que d’être le premier déposé en Angleterre pour ce type de cafetière et de n’avoir, sur ce coup, que 4 ans de retard (ça a son importance pour les Anglo-saxons, grands laissés pour compte de cette histoire de cafetière…).

Cafetière de Vardy et Platow
Cafetière de Vardy et Platow, 1839 (source: Polytechnisches Journal)

>1841<

En 1841, madame Marie-Fanny-Ameline VASSIEUX, née MASSOT de Lyon (au 37, rue de l’Arbre-Sec), obtient un brevet pour des « perfectionnements apportés à la cafetière en cristal dite café-facteur ». Elle lui donne un bras qui maintient maintenant deux globes par le milieu et pose sa marque en la coiffant d’une couronne.

Cafetière café-facteur de Vassieux
Cafetière café-facteur de Vassieux, 1841 (source: « Archives INPI »)

Signature Vassieux ²

Le terme café-facteur était certainement un clin d’œil au populaire caléfacteur (ancêtre de la cocotte-minute) de Pierre-Alexandre Lemare (qui avait aussi inventé une cafetière dans les années 1820). Madame Vassieux l’avait baptisée cafetière Lyonnaise et y allait de nombreuses publicités dans les journaux, envoyant même un membre de sa famille en faire la promotion en Hollande, au risque de le voir condamné pour insoumission par un conseil de guerre…

Publicité Vassieux 1  Publicité Vassieux 2
Echo de la fabrique, 1842. La Presse, 1842.

Tribunal militaire VassieuxLa Presse, 10 décembre 1845

Faut dire que la concurrence était rude, tout s’est déjà joué à quelques mois près pour cette forme à deux ballons avec Louis-Octave MALEPEYRE (fabricant de cafetières à Paris au 14, rue Saint-Claude): son brevet intitulé « perfectionnements apportés à la cafetière dite hydropneumatique » a été déposé avant, mais obtenu après.

Cafetière Malepeyre Signature Malepeyre ²
Cafetière Malepeyre, 1841 (source: « Archives INPI »)

En 1842 arrivaient aussi les publicités pour la « cafetière de Smith » (dont la lecture est un pur délice), brevet déposé en France par François-Auguste GOSSE, premier à avoir utilisé l’appellation « Cafetière à Siphon » (titre du brevet de 1842). Elle serait de John-Willam (sic) Smith, mais Gosse dans son brevet dit aussi en être l’inventeur. Un autre article de presse de juillet 1842 parle d’importation (par la maison Gosse et Pochet-Deroche), mais je n’ai pas trouvé trace de ce Smith dans les brevets anglais (qui, s’il existe, pourrait être antérieur à ceux de Vassieux et Malpeyre, et ferait sauter de joie les Anglais)…

Publicité Cafetière Smith/Gosse
La Presse, Septembre 1842 (Cafetière Smith/Gosse)

Signature Gosse ²

>1842<

Pour finir, en 1842, Jean-Baptiste-Auguste FORTANT (ferblantier lampiste au 21, rue du Petit-Thouars, à Paris) propose un système ingénieux d’auto-extinction de la lampe à l’aide d’un flotteur placé dans le globe supérieur.

Cafetière Fortant
Cafetière hydropneumatique de Fortant (source: « Archives INPI »)

Signature Fortant ²

Et maintenant, qui est donc cet inventeur à l’origine de la cafetière à siphon ?

Tontons Flingueurs Siphon 2 ³

Toujours en 1842 (le 7 avril), M. Herpin fait un rapport au nom du comité des arts économiques de la Société d’Encouragement pour l’Industrie nationale, sur une cafetière « atmo-pneumatique » que leur a apporté M. Soleil, opticien au 35, rue de l’Odéon (Bulletin de la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale, N° CCCCXLII, p.124). Suivent une description de ladite cafetière et la planche correspondante (N° CCCCXLVIII, Oct. 1841, p. 414 et p. 842).

Cafetière Soleil 1  Cafetière Soleil 2
Cafetière de Soleil, 1836/1842 (source: Polytechnisches Journal)

C’est là qu’on arrive au nœud de l’histoire.

On apprend dans ce rapport qu’ils ont pris leur temps au comité… pour « soumettre la cafetière à une épreuve décisive et suffisamment prolongée », ainsi va la science.

La cafetière, simplement modifiée légèrement par M. Soleil, leur a été confiée vers 1836, le but de Soleil étant de populariser l’invention d’un physicien distingué appelé « Noremberg », professeur à Darmstadt (deuxième indice).

Le M. Soleil en question n’est autre que Jean-Baptiste François Soleil (1798-1878), ingénieur-opticien français tout à fait fascinant, dont l’abbé François Moigno fait l’éloge dans la préface de son ouvrage de 1869 intitulé «Saccharimétrie optique, chimique et mélassimétrique». Autodidacte, Soleil a acquis une telle connaissance en optique qu’il était connu des grands physiciens pionniers de l’optique moderne à l’époque (Babinet, Fresnel, Arago, Silbermann). Tous, doivent une part de leur renommée à ses talents de concepteur d’appareils optiques.

Très tôt, s’est trouvé sur son chemin Johann Gottlieb Christian NÖRRENBERG (1787-1862), physicien allemand, autodidacte lui aussi, venu parfaire sa formation à Paris de 1829 à 1832. Personnage effacé et brillant, il y vivait modestement: il est raconté dans sa biographie qu’à l’époque il pouvait vivre des mois en se limitant à du café, du lait, du sucre et du pain. Il réservait son argent pour de rares sorties à l’opéra, des pâtisseries… mais surtout pour des pièces d’optique. Il rencontre Soleil avec qui il se lie d’amitié et à qui il enseigne son savoir en physique… autour de quelques cafés, j’imagine.

Portrait NÖRRENBERGJohann Gottlieb Christian NÖRRENBERG (1787-1862)

Avant de venir à Paris, il était un apprécié professeur de mathématique, de physique et de chimie à l’école militaire de Darmstadt (« Die Hof-und Universitätsmechaniker in Württemberg im frühen 19. Jahrhundert », Andor Trierenberg, 2013, p.465). C’est dans le cadre de ses cours qu’il a mis au point la cafetière à siphon, tel que cela est raconté dans son article de 1827 intitulé « Beschreibung einer Kaffehmaschine » (Zeitschrift f. Physik u. Mathematik, Bd. 3, S. 269-271, 1927).

Cafetière NÖRRENBERGLa cafetière et son fonctionnement sont décrits en détail dans l’article scientifique, où il est aussi mentionné que sa conception et son utilisation sont tellement simples qu’elle a rapidement été adoptée par nombre de ses amis et de ses élèves. Il n’a tout simplement jamais eu en tête de breveter sa cafetière, préférant en expliquer le principe et partager son invention.

À noter aussi qu’à la fin de l’article, la montée et la descente du liquide dans le tube ascensionnel est comparée à la circulation sanguine d’un poisson observée au microscope (ce qui en fait sans aucun doute le premier ‘coffee geek’ de l’histoire).

L’ironie du sort, c’est que l’appareil de Soleil est mentionné dans le Polytechnisches Journal (« Soleil’s atmopneumatische Kaffee-maschine », Volume 84, Nr. L., p. 268–269 de 1842), journal féru des innovations reliées aux machines à café, mais sans aucune mention de Nörrenberg. Il est aussi étonnant que le journal soit passé à côté de son article scientifique lors de sa publication…

Rentré en Allemagne, Nörrenberg deviendra professeur à l’Université de Tübingen et restera en contact étroit avec Soleil. Il a laissé son nom dans l’histoire des sciences pour avoir mis au point un instrument appelé le «polariscope» et pour être l’auteur du premier daguerréotype (ancêtre direct de la photographie) d’Allemagne, pris seulement deux semaines après le dépôt de l’invention en France (1839). C’est certainement son fidèle ami Soleil qui lui avait fourni l’appareil, lui qui a publié un livre sur le sujet dès 1840 (« Guide de l’amateur de photographie, ou Exposé de la marche à suivre dans l’emploi du daguerréotype et des papiers photographiques »).

Maintenant, pour ce qui est de Boulanger, il n’est pas impossible que sa recherche thématique autour du « Palais pour l’exposition d’objets d’art et des produits de l’industrie » (son projet d’architecture) l’ait mené au dépôt des Arts et Métiers où a séjourné un certain temps la cafetière inventée par Nörrenberg (vous voyez où je veux en venir). Ce qui pourrait transformer son éclair de génie en coup de Soleil…

Cafetière de Nörrenberg, 1827 (source: Zeitschrift f. Physik u. Mathematik)

À suivre…

___________________________________

¹ «Coffee floats, tea sinks : through history and technology to a complete understanding», de Ian Bersten, 1993
  «Coffee makers : 300 years of art & design», de Edward et Joan Bramah, 1989.

² Source: « Archives INPI », avec leur aimable autorisation.

³ «Les tontons flingueurs»,  Georges Lautner / Marcel Audiard, 1963.

 
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Publié par le 25 novembre 2013 dans Histoires et Histoire

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 3)

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On s’est attardé jusqu’ici aux deux premières cafetières « filtrantes »… qui marquent le début d’une longue histoire. Le rythme va maintenant s’accélérer quelque peu, car on rentre dans une période extrêmement prolifique dans l’invention des cafetières, et la majorité de l’action se passe en France.

Sous l’impulsion d’institutions comme l’Académie des Sciences¹, les Arts et Métiers et la naissance des Brevets d’invention, mais aussi grâce à l’influence de certains gourmets (comme Grimod de la Reynière et son « Almanach des Gourmands ») ou d’hommes d’influence, figures marquantes de ce début de siècle à la recherche de la meilleure et/ou de la plus économique technique d’extraction… la technologie va rapidement évoluer.

Entre 1806 et 1855 (soit entre Hadrot, avec sa Dubelloy revisitée, et Loysel, avec son monstre percolateur présenté à l’exposition universelle), pas moins de 178 Brevets ou demande de perfectionnement de cafetières ont été délivrés en France. Je vais vous épargner le passage en revue de chacune de ces inventions (enfin surtout sur la fin), et tenter de mettre en relief quelques évolutions marquantes ou loufoques de cette épopée, « de [a-] à [-zel] » (de Hadrot à Loysel).


De [a-] à [-zel], première partie
(1806-1824):
la cafetière « italienne »… vraiment ?

Tout le monde sait que c’est un français (Denis Papin) qui a inventé la machine à vapeur dès 1690 et que l’idée a été récupérée plus tard par un anglais qui se l’est appropriée… il en va à peu près de même pour l’utilisation de la vapeur dans la préparation du café.

>1806<

Le siècle commence doucement avec Hadrot suivit de Sené, tous deux ferblantiers à Paris, qui présentent en 1806 et 1815,² deux modèles de cafetières qui ne sont autres que deux Dubelloy revisitées.

Cafetière de Hadrot
Cafetière de Hadrot (source: « Archives INPI »)

– La première, la « cafetière filtrante sans ébullition et à bain d’air » de HADROT (Ferblantier au 43, rue Saint-Sauveur) apporte une légère amélioration à la Dubelloy au sens où les matériaux choisis sont plus résistant à la corrosion que le fer blanc alors utilisé (en le remplaçant par de l’étain durci, dit « étain de Bismute ») et que la cafetière comporte une double paroi (le fameux « bain d’air ») pour une meilleure conservation de la chaleur.

Hadrot ³

>1815<

– La « cafetière propre à faire du café sans ébullition, dite cafetière-Sené » de Jean-Baptiste-Louis-Marie SENÉ (Ferblantier au 31 et 32, passage du Saumon… tiens) est une sorte de Dubelloy en kit, constituée de 5 morceaux et trois parties (la bouilloire, le filtre et la cafetière tête à l’envers) maintenues ensemble par des fermetures à baïonnettes et des attaches de cuivre, afin (si j’ai bien compris, car ce n’est pas clairement explicité) de retourner l’ensemble lorsque l’eau est chaude et récupérer ainsi le café filtré dans la cafetière.

Sené ³

>1819<

C’est le même principe qui est proposé et amélioré quelques années plus tard (en 1819 et 1820) par Jean-Louis MORIZE (Ferblantier Lampiste au 10, rue Boucher à Paris).

Cafetière Morize
Cafetière Morize (source: Polytechnisches Journal)

Morize ³

Ce type de cafetière, de par sa simplicité, semble avoir eu un certain succès, car on en retrouve de conception similaire jusqu’au XXe siècle, comme ici sur un tableau d’Henri Matisse de la fin du XIXe :

« Fruits et Cafetière » d'Henri Matisse
« Fruits et Cafetière » d’Henri Matisse, vers 1898

C’est aussi le principe de la cafetière dite « Napolitaine », qui est encore en usage de nos jours.

>1819<

Cafetière Laurens
Cafetière Laurens (source: « Description des machines et procédés spécifiés dans les brevets d’invention », 1820)

Les choses deviennent plus intéressantes avec l’invention proposée par Joseph-Henry-Marie LAURENS (Ferblantier au 31, passage du Saumon… décidément) et son « procédé de fabrication d’une cafetière à filtrer sans évaporation » daté de 1819. C’est en effet le premier à utiliser la pression de la vapeur pour faire monter l’eau bouillante dans la partie supérieure à l’aide d’un tuyau. L’appareil proposé est assez sophistiqué, mais fonctionne toujours en filtration douce : l’eau montante est déversée chaude sur le café contenu entre deux grilles. Le café passé se retrouve dans un deuxième réservoir et la fin du passage de l’eau de la partie basse à la partie haute est signalée par un sifflet.

Laurens ³

La transition vers le principe de la cafetière dite « italienne » (de type Bialetti ou Bacchi) où la pression force le passage de l’eau à travers la mouture se fait graduellement :

>1820<

En 1820, Jean-Ambroise GAUDET (fabricant ferblantier au 19, rue de la Croix, Paris) propose un « procédé de fabrication d’une cafetière à double filtre, propre à faire le café avec ébullition, sans évaporation » qui est une sorte d’hybride entre la Dubelloy et la cafetière italienne, dite « Cafetière à Cilindre » (sic) :
un tube en forme d’entonnoir dirige bien la montée d’eau à travers la mouture, mais il y a retour du café dans le réservoir inférieur et possibilité de plusieurs passages, ce qui est présenté comme un avantage (et en fait la première « cafetière à recirculation »). Le café est contenu dans une boîte avec des grilles, et une toile est utilisée pour éviter le passage du marc dans le café.

Cafetière Gaudet
Cafetière Gaudet (source: « Nouveau manuel complet du ferblantier et du lampiste », 1849)

Gaudet ³

>1824<

Cafetière de Caseneuve
Cafetière de Caseneuve (source: « Archives INPI »)

Cette conception est similaire à celle proposée par André CASENEUVE (Ferblantier au 6, place de Vannes, marché neuf Saint-Martin, Paris) en 1824, sauf que dans son cas le café est récupéré dans un deuxième contenant sur le pourtour de la bouilloire qui est munie d’un système de fermeture hermétique et peut être servi par un robinet (« cafetière dite économique, conservant sans évaporation le principe aromatique du café »).

Caseneuve ³

>1822<

Les ferblantiers et lampistes ont tenu le haut du pavé jusqu’à présent, n’est-ce pas un peu louche ? Que faisaient donc les ingénieurs de l’époque ?

Pour trouver le véritable inventeur du principe de la cafetière italienne, il faut partir en Angleterre où Louis Bernard RABAUT (de Skinner Street, Snowhill, Londres) a déposé un brevet en 1822 intitulé « Improved Apparatus for the preparation of Coffee or Tea ».

Cafetière de Rabaut
Cafetière de Rabaut (source: The Repertory of Arts, Manufactures and Agriculture, 1822)

Ce qu’on a ici est la toute première cafetière de type « Biacchi » où l’eau passe sur la mouture par la pression de la bouilloire et coule par un tube vers l’extérieur.

L’honneur est sauf puisque Rabaut est un français expatrié… Mais puisqu’on est à la recherche de l’inventeur de l’application de la vapeur au passage de l’eau sur de la poudre de café, on ne peut que s’incliner devant un allemand… et pour cela faire un nouveau saut en arrière.

Le personnage de l’ombre

>1818<

Elard RÖMERSHAUSEN est un théologien, philosophe, prédicateur et inventeur allemand du début du XIXe, ayant à son actif plusieurs réalisations tournant autour de l’utilisation de la vapeur.

Il décrit dans son ouvrage « Dr. Romershausen’s Luftpresse eine in den Königlich-Preußischen Staaten patentirte Maschine zum Extrahiren, Filtriren und Destilliren », publié en 1818, la toute première machine à café se servant de la poussée de la vapeur pour faire passer de l’eau bouillante sur de la mouture. Son invention est rapportée dans deux articles de 1821 du Polytechnisches Journal (Volume 4, No. LI, p. 420–425 et Volume 5, No. LXIV, p. 385–415) et ressemble étrangement à l’invention déposée l’année suivante en Grande-Bretagne. Selon toute vraisemblance, Rabaut avait lut cet article avant de déposer son invention:

Presse à vapeur de Römershausen
Presse à vapeur de Römershausen (source: Polytechnisches Journal)

Dans le deuxième article de 1821 (plus général), est aussi présenté un modèle plus sécuritaire (car il évite aux bouilloires sans surveillance d’exploser) qui inclut un piston actionné par une manivelle. Je n’ai pas réussi à comprendre si cette modification était aussi une idée de Römershausen ou celle d’un autre (le Professeur Marechaux, auteur de l’article ?) mais à bien y regarder, c’est une machine à levier avant l’heure avec traversée de la mouture de bas en haut:

Presse à vapeur de Römershausen
Presse à vapeur de Römershausen (source: Polytechnisches Journal)

Sont aussi proposés des modèles plus compacts, propres à la préparation ménagère du café (les deux de droite utilisant une presse à vapeur, les deux de gauche une presse ou pompe à air):

Presse compactes à air et à vapeur de Römershausen
Presse compactes à air et à vapeur de Römershausen (source: Polytechnisches Journal)

Tel que cela est rapporté dans un autre article plus tardif du Polytechnisches Journal, « Die Benutzung des Luft- und Dampfdrucks zur Extraction organischer Substanzen » (Volume 105, No. XLIX., p. 176–183 de 1847), une autre de ses inventions comporte aussi ce qui ressemble à un porte-filtre rudimentaire (… mais fixe) et se rapproche en ce sens de la machine à expresso.

Presse à vapeur domestique de Römershausen
Presse à vapeur de Römershausen (source: Polytechnisches Journal)

Dans cette invention, le café est placé dans un récipient circulaire entre une grille et une sorte de papier filtrant, situé à la sortie de l’appareil (et non entre deux réservoirs comme dans les autres cafetières). L’eau était mise à bouillir avec cette sortie orientée vers le haut, mais dès que la vapeur commençait à être produite, l’appareil était retourné pour que cette vapeur force le passage de l’eau au travers de la mouture.

Il est sûr que, par rapport à l’expresso, l’eau qui passait était plus chaude et la pression d’extraction n’était que faiblement supérieure à 1 ou 2 bars… mais c’est quand même rudement avant-gardiste pour l’époque. Il faudra plus d’un demi-siècle pour retrouver un appareil se rapprochant d’aussi près de la machine à expresso.

Presse à air domestique Römershausen

Son autre invention (je veux parler de la « Luftpresse zu kalten wässerigen und geistigen Extracten », un extracteur de liqueur à usage domestique) était tout aussi avant-gardiste et on peut imaginer qu’utilisée avec de la mouture fine et une eau frémissante, elle a pu produire un élixir qui se rapprochait du ristretto. Cet extracteur fonctionne en faisant le vide dans un récipient à l’aide d’une pompe manuelle et utilise cette succion pour extraire des essences de substances végétales en solution. Les extraits passent à travers un filtre avant de tomber dans le récipient A. Dans le cas particulier du café, il était vanté comme pouvant produire un extrait de café pour le voyage, auquel il suffisait de rajouter de l’eau chaude pour faire un « vrai » café.

Presse à air de Römershausen
(source: Polytechnisches Journal)

À suivre…

___________________________________

¹ Entre 1806 et 1854, plusieurs savants se sont penchés sur le café et la meilleure façon de l’extraire:
> Alexis Cadet-de-Veaux, « Dissertation sur le Café », 1806
> Charles-Louis Cadet (neveu du précédent), « Mémoire sur le Café », 1806
> M. Parmentier, « Extrait d’un mémoire manuscrit de M. Payssé, sur le café », 1806
> M. Parmentier, « Second Extrait d’un mémoire manuscrit de M. Payssé, sur le café », 1806
> Armand Séguin, « Mémoire sur le Café », 1814
> M. Payen « Mémoire sur le Café », 1849
> A. Penilleau, « Étude sur le café au point de vue historique, physiologique, hygiénique et alimentaire », 1864

Il y aussi toute une littérature scientifique sur la chicorée, « café de substitution », mise en avant lors du blocus continental imposé par Napoléon.

² L’essor des techniques de préparation du café a lui aussi été influencé d’abord par la taxation des denrées coloniales à partir de 1806, puis par le blocus continental jusqu’en 1814 où les importations de café ont été carrément stoppées. Ce qui peut expliquer le vide dans les inventions entre 1806 et 1815, et leur accélération par la suite.

³ Source: « Archives INPI », avec leur aimable autorisation.

 
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Publié par le 18 novembre 2013 dans Histoires et Histoire

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 2)


La cafetière « pharmaco-chimique »
(1802)

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La table a été mise avec De Belloy… ayant apposé son nom à la cafetière d’un neveu (fictif ?) qui la tenait certainement d’un ferblantier de Rouen, lui-même parti faire fortune à Paris avec l’idée d’un chimiste (Descroizilles). Le filou ferblantier dont l’histoire a oublié le nom.

Ça se poursuit sur la même lancée, avec des preuves écrites cette-fois, car 1800 marque la fin des lumières dont le premier signe est l’apparition des brevets…

Ainsi, sous le titre de «Cafetière pharmaco-chimique à infusion», on retrouve en 1802 le tout premier brevet (à priori mondial) de cafetière.

Il est enregistré sous trois noms: Denohe, Henrion et Rouch (respectivement Propriétaire aux carrières de Charenton – Dpt de la Seine, Lampiste, et Médecin à la faculté de Montpellier).

Brevet Henrion Rouch de 1802
La demande de brevet de 1802 (source: « Archives INPI »).

On n’apprend pas grand chose sur cette cafetière dans le brevet , le document officiel faisant à peine une demi-page et ne comportant pas de description ou de dessin (un modèle de cafetière ayant été déposé en preuve aux Arts et Métiers)… mais on trouve, dans le même dossier, un document intéressant.

Le sieur Rouch a en effet rédigé une demande de perfectionnement en 1810 où il prétend être le seul inventeur et y clamant qu’Henrion, fabricant de la dite cafetière, l’a floué en profitant seul du brevet à Paris. Ça vous rappelle quelque chose ?

Il y demande « de vouloir bien [l]’autoriser à faire fabriquer (par qui bon [lui] semblera) les dites cafetières qui seront sans contredit beaucoup plus simples et beaucoup plus commodes que les premières que le Sieur Henrion a d’ailleurs mal exécuté. »

Bref, il l’avait amère… d’autant que l’extension lui a été refusée (le brevet étant déchu).

Filou de ferblantier… ou docteur fuyant de la cafetière ?

Caffea Arabica

On ne retrouve à peu près rien sur Pierre-Joseph Denohe (parfois orthographié Desroches), qui n’était certainement que le fondé de pouvoir de la demande de brevet.

Joseph-François Henrion « le jeune », quant à lui, domicilié au numéro 19, rue de la Loi (aujourd’hui rue Richelieu), apparaît après 1800 dans l’Almanach du commerce de Paris comme ferblantier/lampiste et a déposé, un an plus tôt, un brevet de «Lampes à tuyaux et à courants d’air». Un habitué, donc, des tout nouveaux rouages administratifs.

Henrion ¹

Quant à Rouch, il s’agit selon toutes vraisemblances de Pierre Rouch/Rauch mentionné par l’Académie des Sciences pour y avoir présenté en 1803 un mémoire (un peu foireux, aux dires même du comité d’évaluation) intitulé «Observations sur les vices de la préparation ordinaire du café et sur les moyens d’y remédier».²

Rouch ¹

La description de la cafetière pharmaco-chimique se trouve dans un autre document, « Le nouveau dictionnaire d’histoire naturelle appliquée aux arts » vol. 4 (1803), p78 »… où elle est attribuée à Henrion :
« Cette cafetière, contient, dans son intérieur, une boite cylindrique à jour, laquelle renferme une grille à trois plans perpendiculaires, entre lesquels se place, par proportion, le café afin d’éviter le trop grand entassement. On le torréfie comme à l’ordinaire, et an lieu de le moudre, ce qui en diminue la qualité, on se contente de le broyer. La cafetière est à double fond; à sa superficie se trouvent deux orifices ou l’origine de deux conduits. Dans l’un et l’autre, et lorsque le café est dans la grille interne et bien couvert, on verse de l’eau bouillante, d’abord par le conduit qui aboutit au corps intérieur où le café est déposé, ensuite par celui qui donne dans l’intervalle compris entre les deux corps. On rebouche les orifices pour empêcher l’évaporation. Après vingt ou trente minutes d’infusion, on soutire la liqueur par un robinet, placé au bas de la cafetière. Le café, ainsi fait, offre une belle couleur dorée; il conserve le goût du fruit, et il a plus de parfum et de mordant que le café ordinaire.»

Schéma cafetière pharmaco-chimique
Ce à quoi devait ressembler la cafetière pharmaco-chimique d’après sa description.
Henrion étant lampiste, il est fort probable qu’il y ait eu une « lampe à esprit de vin » en-dessous pour tenir au chaud le bain-marie.

Rouch aurait-il vu la cafetière de Descroizilles chez Chaptal (lui aussi scientifique de Montpellier) et n’en aurait que partiellement compris le principe ? Ou tenait-il vraiment quelque chose de nouveau ? Les cafetières de De Belloy et d’Henrion sont en tout cas différentes dans leur principe de fonctionnement (les deux cafetières sont même comparées dans le « Manuel de l’amateur de café, ou l’Art de cultiver le cafier, de le multiplier etc…» de Louis Clerc en 1828).

Enfin, le ferblantier Henrion était-il le filou de Rouen ?

Dans les archives, on trouve sa trace à Paris vers 1800 et, en 1804, comme étant le premier (sinon un des premiers) manufacturier de cafetière répertorié (sous «Quinquets – Distillatoire à café»)…

À vous d’échafauder votre propre scénario: vous avez comme choix de personnages Descroizilles, De Belloy, Chaptal,³ Henrion et Rouch et comme armes l’alambic, le quinquet, l’encensoir, la cafetière et le saumon.

À suivre…

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¹ Source: « Archives INPI », avec leur aimable autorisation.

² Dans son mémoire de 1803 (résumé dans les Procès-verbaux des séances de l’Académie des sciences T II, p. 408), Rouch recommandait de ne pas pousser la torréfaction, de broyer plutôt que de pulvériser (moudre) les grains et y plaidait pour l’infusion plutôt que la décoction. On retrouve deux de ces trois éléments dans le descriptif d’invention… dont le principe se situe entre la De Belloy (si la réserve de café était bien surélevée) et une sorte de Bodum, avec bain-marie intégré.

³ En 1793 il participe à la création des Arts et Métiers et, de 1801 à 1804, il est ministre de l’intérieur… c’est donc lui qui délivre les brevets.

 
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Publié par le 13 novembre 2013 dans Histoires et Histoire

 

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