RSS

Archives de Catégorie: Histoires et Histoire

Ascenseur pour l’expresso (Episode 28)

Le talent d’Achille (2/4)

La longue guerre et l’attente de Gaggia sont sur le point de prendre fin. Au printemps 1944, alors que Manlio Marzetti est nommé adjoint au maire de Milan, les alliés libèrent Rome. Les combats continuent plus au Nord et la répression des partisans est sans pitié. Il faudra encore près d’un an pour que les villes de Milan et Turin soient libérées à leurs tours. Le 27 avril 1945, c’est enfin le dénouement: Mussolini qui tente de fuir vers la Suisse dans une colonne allemande est arrêté et exécuté.⁵

 

Libération de Milan 1945
16. Annonce de la libération de Milan et Turin à la une du journal l’Unità, 27 avril 1945.

 

Dans cette Europe débarrassée de l’extrême droite et contrôlée par les forces victorieuses, majoritairement de gauche, une toute nouvelle ère commence. Suite à la nationalisation des grands groupes industriels ayant profité de la guerre et au harnachement de la finance, de grandes réformes sociales sont mises en place. De cette expérience inédite vont naître les trente glorieuses, une période de prospérité sans précédent qui touche des pays pourtant dévastés et ruinés par la guerre.

Milan en est un exemple frappant : la ville qui avait été pilonnée de milliers de bombes va littéralement renaître de ses cendres et devenir en peu de temps un des symboles du « miracle italien ». La hausse du niveau de vie s’accompagne d’une transition vers une société de consommation où la « Dolce Vita » prend une part de plus en plus importante. C’est dans ce contexte très particulier que va naître l’espresso, un des symboles de ce renouveau à l’italienne.

Jeep Willys libération de Rome
17. Libération de Rome par les Alliés le 4 juin 1944.

À la libération, ce sont des Jeep Willys qui rentrent dans les villes italiennes tout juste derrière les partisans. On raconte qu’Achille Gaggia aurait monté son premier prototype de piston à ressort grâce aux pièces d’un de ces véhicules, symboles de l’armée américaine.⁶ Il y a bien des pistons sur ces engins, mais pas vraiment de ressorts. Or, c’est bien là que réside l’idée de génie de Gaggia et, de fait, son invention n’a que peu à voir avec l’Amérique, dont les soldats trouvent le café italien trop fort et lui préfèrent les « luongo ». La nouvelle invention de Gaggia est simplement la continuation directe de ses travaux d’avant-guerre. Cette guerre qui a plutôt été un frein et un facteur de stress important pour Gaggia. Avec le retour d’exil du fils Camillo, l’antifasciste, on imagine la famille de nouveau réunie et l’activité de l’entreprise reprendre tranquillement au sein du petit atelier de la rue Pietro Calvi. La production de groupes à vis « Lampo » se poursuit pour un temps, dans une version en laiton et amiante…⁷ jusqu’à la fameuse épiphanie du printemps 1947, il y a tout juste 70 ans.

Atelier Gaggia rue Pietro Calvi
18. Vue de la Piazza Risorgimento vers 1950. L’adresse où se trouvait l’atelier de Gaggia (2, rue Pietro Calvi) est indiquée par la flèche.
Camillo Gaggia vers 1950
19. Photo de Camillo Gaggia, certainement prise dans les bureaux de l’entreprise familiale qu’il rejoint en 1948 et où il travaillera jusqu’en 1989. (Cette photo est souvent présentée à tort comme étant une photo d’Achille, notamment sur le site de Gaggia).³

Crema caffè di caffè naturale

En juin et août 1947, Achille Gaggia dépose coup sur coup deux brevets qui sont les fondations de son futur succès : un brevet pour une nouvelle chaudière et le brevet pour son célèbre piston à ressort. Pour la chaudière, la chose est un peu anecdotique, sauf qu’elle préfigure la forme qu’auront ses premières machines (les «Classica»), ce choix d’une forme haute et horizontale. Elle montre aussi le désir de présenter une machine complète et plus seulement un groupe qui se monte sur les chaudières existantes, comme les «Lampo». On trouve dans le brevet une conception particulière à deux étages séparant eau chaude et vapeur, dans des versions verticales et horizontales. C’est surtout cette dernière qui sera finalement retenue pour les machines de deux groupes et plus.

La véritable bombe est plutôt contenue dans le deuxième brevet : le nouveau groupe piston à ressort. En inspectant le dessin, on retrouve clairement la filiation avec le premier groupe à vis de Gaggia (1938, épisode 27), lui-même directement issu de l’invention de Cremonese (1936, épisode 26). Ce qui est surprenant, c’est qu’en cet été de 1947, le groupe possédait déjà sa forme caractéristique, reconnaissable entre toutes, avec la partie supérieure vissée à l’aide d’un énorme écrou, sa calotte arrondie et le levier placé sur le côté, avec la poignée de bakélite noire constituée de quatre boules de diamètre croissant. Un casse-tête assemblé de près de 100 pièces, qui fait encore la fierté de ses heureux propriétaires, comme on peut le voir sur la magnifique photo de Paul Pratt.

Brevet Gaggia IT 432148 - 20 juin 1947
20. Brevet Gaggia numéro IT 432148, intitulé «Caldaia per macchine da caffé espresso», déposé le 20 juin 1947.
 Brevet Gaggia IT 432321 - 8 aout 1947
21 Brevet Gaggia numéro IT 432321, intitulé «Robinetto per macchine da caffé espresso», déposé le 8 août 1947.
Groupe Gaggia en pièces détachées
22. Photo d’un groupe Gaggia en pièces détachées [Photo de Paul Pratt].⁸
Cuve Gaggia
23. Photo d’une chaudière Gaggia, telle que celle décrite dans le brevet.[Photo de Doctor Espresso]
Brevet Gaggia DE938804C - 1950
24. Brevet Gaggia déposé en Allemagne le 31 mars 1950 (numéro DE938804C).

Comme dans le cas du modèle à vis, l’eau arrive de la chaudière lorsque le piston est en position haute (levier baissé et piston entraîné par la rotation d’un engrenage sur une crémaillère), mais plus besoin de forcer pour le retour : c’est le ressort comprimé qui applique la force nécessaire au passage de l’eau à travers la mouture. Le café n’est plus âcre, car il n’y a plus de vapeur et, conséquence miraculeuse de ce nouveau système, dans des conditions particulières de pression et de température, une « crème naturelle » se forme et coiffe le café. Il se trouve que ces conditions sont aussi celles où le café exprime au mieux ses arômes, le Graal de tout barista qui se respecte. Sûr de son coup cette fois-ci, le brevet est déposé dans la quasi-totalité des pays européens environnants (numéros CH262232A, FR986124A, BE489053A, AT179620B, DE938804C déposés entre 1947 et 1950) et Achille Gaggia inscrit fièrement sur la devanture de son bar « caffè crema di caffè naturale funziona senza vapore ».

Il a certainement fallu de nombreux essais pour en arriver au prototype final, ne serait-ce que pour régler la finesse de la mouture et la force du ressort. Y a-t-il eu d’autres prototypes avant cette version définitive qui a traversé les âges?

On est en droit de le penser si l’on se fie à une publicité publiée dans les journaux de 1951 (La provincia, Cremona, 31 octobre 1951 et La Stampa, 28 décembre 1951) on découvre en effet une sorte de chaînon manquant entre le groupe à vis de 1938 et le groupe à ressort de 1947. La publicité, qui présente une histoire du café façon Gaggia, commence avec l’éternelle (et fausse) légende de Kaldi, puis arrive à la révolution dans le monde du café évoquant le fait qu’« Achille Gaggia a été le premier à avoir l’idée de mécaniser la cafetière Napolitaine [sic], et en 1938 naît le premier groupe de filtration fonctionnant sans vapeur ».

L’image serait donc censée illustrer ce premier groupe à vis, sauf que c’est une sorte d’hybride entre le modèle à vis et le modèle à ressort, avec une poignée courbée au lieu du levier droit. Peut-être n’était-ce là qu’un dessin sorti de l’imagination d’un publicitaire. L’encart reprend en tout cas le parallèle entre la cafetière Napolitaine et le groupe de Gaggia, comme sur le célèbre logo déposé en 1949 (celui qui apparaît encore aujourd’hui sur les modèles « Classic »). Il manque simplement les dates « 1848-1948 », souvent présentes, qui ne semblent pas être un clin d’œil à l’histoire des machines à café, comme on le lit parfois, mais plutôt à l’histoire tout court.

Logos Gaggia 1949 et publicité 1951
25. Dépôts de marques 95632 et 95633 de 1949 (papier ocre) et dessins (groupe et signature) issus d’une publicité de 1951.
Logos Gaggia avant et après 1950
26. Logo apparaissant sur les machines Gaggia (à gauche avant 1950, à droite après).

En effet, 1848 ne correspond à aucune date particulière relative au café… si ce n’est précéder de 100 ans la sortie du groupe à ressort de Gaggia. La cafetière Napolitaine est selon toute vraisemblance une création française de Morize en 1819 (donc plus tôt), celle de Rabaut, ancêtre de la Moka, est de 1822 (antérieure aussi) et la cafetière hydrostatique géante de Loysel de la Lantais date, quant à elle, de 1853 (donc plus tard). À priori, il faut plutôt chercher du côté de l’histoire de l’Italie, et plus précisément celle de Milan : 1848 est l’année du printemps des peuples et des cinq journées de Milan, ces évènements qui annonce la première guerre d’indépendance de l’Italie. Le message publicitaire serait donc le suivant : le nouveau groupe de Gaggia est une véritable révolution, au moins aussi importante que la révolution de 1848. Avec le recul, caféologues que nous sommes, on ne peut pas vraiment lui donner tort.

Machine Gaggia collection Fumagalli
27. La machine à café Gaggia de la collection Fumagalli attribuée à Gaggia, 1948.

L’autre piste bien plus intrigante, est cette machine de la collection Fumagalli datée de 1948 dont le châssis rappelle grandement celui de la Classica, mais avec un mécanisme très similaire, semble-t-il, à celui de la Gilda (dont les deux modèles à un et deux bras ne sortiront respectivement qu’en 1952 et 1954). C’était peut-être là un balbutiement avant l’éclair de génie. Il est plaisant de se dire qu’il y a eu jaillissements d’idées dans ces années d’après-guerre, certaines expérimentées tout de suite avec un succès retentissant et d’autres plus ou moins achevées, gardées dans les cartons pour plus tard.

 

En route pour la gloire

Gare Centrale de Milan 1931
28. Vue de la Gare Centrale de Milan en 1931, quartier Abbadesse.

Contrairement à sa première invention, l’ambition de Gaggia est clairement de se séparer des machines à colonne et de proposer une machine complète, à l’instar des Cimbali, Pavoni et Arduino de ce monde. Achille, qui travaille à son nouveau prototype, se rend bien compte que ce n’est pas avec son petit atelier et ses connaissances certainement limitées en mécanique qu’il pourra parachever un modèle complet, et surtout le produire en grand nombre. Pour cela il lui faut une personne capable de l’aider… une personne d’expérience, propriétaire d’un atelier mécanique de préférence. On peut dire que cette année 1947 a été bien particulière et le succès retentissant provient aussi d’un autre évènement : c’est en cette même année, que Gaggia croise le chemin de Valente.

Ernesto Valente et Antonio Segni vers 1960
29. Poignée de main entre Ernesto Valente (à gauche) et le président Antonio Segni (à droite), datant vraisemblablement du début des années 60. C’est une des rares photos connues de Valente.
Quartier de la Gare Centrale de Milan 1951
Quartier de la Gare Centrale de Milan 1950
30. Vue du quartier de la Gare Centrale datant de 1950 et 1951. L’adresse où se trouvait le premier atelier FAEMA (2, via Progresso), et où furent assemblées les premières Classica, est indiquée par une flèche rouge. Avec un peu d’imagination, on peut retrouver les formes de la Classica dans ce l’architecture de la Gare.

Originaire du quartier d’Abbadesse, voisin de celui de Porta Vittoria où habitait Gaggia, Carlo Ernesto Valente, né en 1913, avait quitté l’école à 12 ans, perdu son père à 13 et déjà roulé pas mal sa bosse dans différentes activités avant 1947 (relieur, fabricant d’instruments de musique, lui-même joueur de trombone, il sera père de 7 enfants). À 18 ans, alors qu’il travaille pour une compagnie de fournitures pour hôtels, il perd trois doigts de la main droite dans un accident de travail sur une scie circulaire, ce qui ne l’empêche pas de continuer sur sa lancée. Possédant déjà l’âme d’un entrepreneur, il investit l’argent des assurances dans une entreprise et en 1945, avec deux partenaires (Cantini et Peralla), il fonde la compagnie FAEMA («Fabbrica Articoli Elettromeccanici Meccanici Affini»), un atelier mécanique situé via del Progresso, près de la gare Centrale de Milan. L’entreprise est spécialisée dans la fabrication d’appareils électroménagers allant du réchaud électrique aux accessoires pour l’équipement des trains, en passant par des sèche-cheveux.

Publicité Gaggia Modèle Classica vers 1950
31. Publicité Gaggia pour la toute première machine espresso, modèle «Classica», datant de 1950.

Achille Gaggia qui vient certainement le voir avec son idée de machine à café à la recherche d’un partenaire, ou qui le reçoit dans son bar de via Premudale où il devait avoir un groupe de démonstration, trouve en lui quelqu’un qui le comprend. Non seulement il saisit le potentiel de son invention, mais il a ce qu’il faut pour donner jour au premier modèle et débuter une production en série. Il s’agit aussi de ne pas répéter l’erreur de Moriondo qui avait gardé son invention pour son propre bar : il faut la diffuser le plus possible pour conquérir les clients. Une première machine « made in FAEMA » voit le jour à la fin de 1947 et, pour démonstration, elle est installée dans un des cafés les plus en vue de Milan, le Donini de San Babila (dans un bâtiment complètement refait à neuf suite aux bombardements, qui est devenu par la suite le Ginrosa, un lieu emblématique qui existe encore aujourd’hui).

Bar Donini Piazza San Babila avant et après guerre
Etablissement Ginrosa Piazza San Babila
32. Photo du bar Donini (avant et après guerre), le lieu où a été installé la toute première Gaggia Classica.

C’est le tout début d’une grande aventure, et Giancarlo Fusco a déjà décrit ce moment historique mieux que personne:⁹ «Un matin de décembre 1947, dans un des bars les plus fréquentés de Milan, le Donini de San Babila, les consommateurs habituels de café et de cappuccino furent retardés de cinq minutes à cause d’une importante nouveauté. Sur le comptoir, à la place de la vieille machine soufflante et récalcitrante, se trouvait une toute nouvelle : et pas n’importe laquelle, une d’un modèle jamais vu auparavant. Au lieu d’avoir la forme verticale habituelle, celle d’une ogive, elle était horizontale; et alors, plus de sifflements de vapeur, plus de nuage de fumée et de sourds marmonnements. Le café coulait depuis les becs, silencieusement et lentement comme la première pluie, entraîné par une force obscure et mystérieuse. Le Barista, fier de l’attention suscitée, se limitait à abaisser un levier qui se relevait de lui-même…» (traduction libre).

Modèle Gaggia Classica 1 Groupe
33. Gaggia Classica 1 groupe.
Modèle Gaggia Classica 2 Groupes
34. Gaggia Classica 2 groupes. [Photo de CW Gebrauchtgeräete]
Brochure Gaggia Classica 1948
35. Brochure de Gaggia pour les modèles Classica, datant certainement de 1950.

… ecce la « crema di caffè ». Le succès va s’étendre rapidement et ce nouveau type de machine va ainsi trouver sa place sur les comptoirs de nombreux lieux populaires à travers la ville. Malgré les premières réticences, comme celles du patron du Caffè Taveggia qui accepte d’installer la machine à condition de la cacher derrière le comptoir,⁶ les machines fleurissent chez Biffi⁶ et Campari¹⁰ de la Galleria Vittorio Emanuele, chez Motta⁶ ⁷ et Alemagna,⁶ plus tard au fameux Club Astoria¹⁰ et dans de nombreuses villes d’Italie. Des machines de modèle « Classica» qui porte l’inscription «Officine Faema Brevetti Gaggia».

Liste cafés Gaggia Classica 1948
36. Liste des bars, cafés et restaurants où étaient installées des machines espresso Gaggia en 1948, avec des photos de certains de ces lieux (Taveggia, Alemagna, Biffi, Caffé Torino et Motta).

La nouvelle machine est aussi présentée à la foire de Milan de 1948. Si l’on se fie à l’une des rares photos de cet évènement, elle devait se trouver non loin du stand Fiorenzato et d’un autre fabricant de machines à café au style plutôt carré (non identifié). La machine de Valente et Gaggia, avec ses formes arrondies et sa tôle crénelée, et surtout ce levier inhabituel surmontant le groupe a dû attirer plus d’un regard, au moins curieux, et séduit des dizaines de visiteurs par le goût incomparable du café produit.

 

Affiche Foire de Milan 1948
Billet Foire de Milan 1948
37. Affiche et billet d’entrée de la foire internationale de Milan de 1948.
Stand Gaggia Foire de Milan 1948?
38. Stand Gaggia, possiblement à la foire internationale de Milan (entre 1948 et 1950).
Fiorenzato Foire de Milan 1948
39. Pavillon des objets ménagers et équipement pour les bars, foire internationale de Milan 1948.

À la fin de l’année 1948, plus de 90 machines ont été vendues et le succès est exponentiel. La collaboration entre Gaggia et Valente va tranquillement prendre fin en 1950, date à laquelle chacun poursuit sa route selon sa propre stratégie commerciale. Cette année-là, Gaggia déménage dans un nouvel atelier (au 3, via Rodolfo Carabelli) pour y faire cavalier seul et déménage aussi son bureau commercial du 69, via Archimède (tout à côté des ateliers Pavoni, situés au 26 de la même rue) au 18, via Angelo Maj, plus près de la nouvelle usine. Valente s’apprête à sortir ses propres modèles de machine à café, sous licence Gaggia, déménageant lui aussi dans un atelier beaucoup plus imposant au 7, via Casella (ancien emplacement de la S.I.L.PA., Società Industriale Laminati Profilati Alluminio).

 

Annonce Gaggia La Stampa 12/1950
Annonce Gaggia La Stampa 02/1951
40. Publicité Gaggia montrant la configuration de la nouvelle usine (La Stampa, 12 décembre 1950 et 20 février 1951).
Brochure FAEMA 1950
41. Brochure FAEMA de 1950.

Anecdote plutôt intéressante, la première brochure pour les machines à café espresso de la société FAEMA (qui date certainement de 1950) montre des photos d’un atelier où l’on distingue, sur les établis, des modèles Classica de Gaggia. Elle porte aussi, en couverture, une représentation d’une des premières « Macchina ad idrocompressione » FAEMA, la Saturno (identique à la Nettuno mais avec, à l’arrière, une grille horizontale plutôt que verticale). À côté, une pin-up tendant une tasse de café d’une main tout en caressant un levier de l’autre. Ce qui choque, ce n’est pas tant la lascivité de la scène, ou la crema très faible sur le café de grand volume, mais plutôt le fait que l’illustration est signée Boccacile. Gino Boccacile, l’auteur des affiches de propagande du régime fasciste italien durant la Seconde Guerre mondiale… une faute de goût qui n’aura certainement pas échappée à Camillo, lui qui a connu la prison pour ses prises de position politique au début de la guerre et qui travaille alors au futur modèle de la société Gaggia.

 

 

À suivre…

_________________________________

⁵. C’est à Milan, sur la Piazza Loreto où le régime fasciste avait fait fusiller quinze partisans un an plus tôt que son corps est exhibé pour l’exemple, suspendu à la structure d’une station Esso avec six autres personnes (dont sa maîtresse Claretta Petacci).
⁶. «L’anima dell’industria: un secolo di disegno industriale nel Milanese», Anty Pansera (1996), p.142
⁷. «Coffee floats, tea sinks», Ian Bersten (1993).
⁸. Photo que Paul Pratt a d’abord postée sur Home-Barista, avec son aimable autorisation.
⁹. Passage retranscrit dans «La buone società Milano industria», de Ugo Bertone, Roberto Camagni et Marco Panara (1987). Dans le texte: « Una mattina di dicembre del 1947, in uno dei bar più frequentati di Milano, il Donini di San Babibla, i soliti consumatori di caffè e cappuccini ritardarono di cinque minuti i loro affari, avvinti da una importante novita. Sul banco, al posto della vecchia macchina sbuffante e bisbetica, ve n’era una nuova: non solo, ma di modello mai visto. Anzitutto invece di avere la solita forma verticale, ad ogiva, era orizzontale; poi, niente fischi di vapore, niente nuvole di fumo e sordi borbottii. Il caffè gocciolava dai becchi, silenzioso e lento come le prime piogge, spinto da una forza oscura e misteriosa. Il barista, fiero dell’attenzione prestatagli, si limitava ad abbassare certe leve, le quali si rialzavano da sole… ». Così molti anni fa scriveva Giancarlo Fusco.
¹⁰. «Tea & Coffee Trade Journal» (April 1st 1990).
 
Poster un commentaire

Publié par le 23 juin 2017 dans Histoires et Histoire

 

Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ascenseur pour l’expresso (Episode 27)

Le Talent d’Achille (1/4)

L’histoire retient bien trop souvent les vainqueurs. Non que ces vainqueurs ne méritent pas d’attention, mais que les récits laissent croire à des sauts quantiques dans la naissance des idées marquantes. Giovanni Achille Gaggia, figure emblématique de l’espresso mérite certainement l’attention qu’on lui porte : le chemin qu’il a fait à partir de l’invention de Cremonese a, à lui seul, changé le cours de l’histoire du café. Mais comme toujours, cela n’est pas arrivé d’un seul coup ni surgi de nulle part. Il y a eu des essais, des erreurs, et une époque qui se prêtaient particulièrement à ce changement. La légende de l’espresso a ainsi été construite autour de ce personnage sympathique, toujours souriant, qui a su saisir l’opportunité au bon moment mais en ne gardant de l’histoire que celle du ressort qui l’a fait surgir de sa boîte. En fouillant un peu, on peut entrevoir que le parcours d’Achille et de sa famille est naturellement plus riche que ce que certains clichés ne le laissent croire, ce qui me permettra de faire durer le plaisir de cette fin de parcours.

Brouillard Milan 1950
01. «Quando si beveva un caffè, sembrava di entrare in una Milano nebbiosa»
(«Quand quelqu’un prenait un café, c’était comme entrer dans la brume de Milan»),
Achille Gaggia à propos des machines à café express.

Giovanni Achille Gaggia a à peine 20 ans lorsque l’Italie s’engage dans la Première Guerre mondiale aux côtés de la Triple Entente. Né dans le quartier populaire de Porta Vittoria à Milan en 1895, il a précisément l’âge des conscrits en 1915.¹ L’histoire ne dit pas s’il a été tiré au sort et envoyé au front près de Venise et de Trieste, dans la région de Veneto… mais c’est en tout cas la région d’origine de sa femme Luigia (née Modolo à Polcenigo, près d’Udine, le 2 octobre 1906). Elle est beaucoup plus jeune qu’Achille et ils se marient sûrement dans la hâte, autour de 1923, pour une raison bien particulière : Luigia a 17 ans à peine lorsqu’elle donne naissance à leur fils Camillo (né le 13 octobre 1923).

La petite famille vit alors à Milan, dans le quartier d’origine d’Achille où il ouvre un café qui porte son nom, le « Bar Achille » situé au numéro 14 de la Viale Premuda. Nous sommes au début de 1930, en plein dans la montée en puissance de Benito Mussolini, installé au pouvoir depuis octobre 1922. Le Duce vient de mettre sur pied l’OVRA (Organizzazione per la Vigilanza e la Repressione dell’Antifascismo fondée en 1927) et après la répression des mouvements de grèves par les chemises noires, ce sont les citoyens qui sont mis sous surveillance pour dissuader toute opposition par le biais de condamnations et d’emprisonnements. Une répression qui va toucher de près l’histoire familiale, quelques années plus tard.

Marché Porta Vittoria 1906
02. Le quartier populaire de Porta Vittoria (Mercato di Porta Tosa, 1906), où Achille Gaggia a grandi et ouvert son café.
Achille Gaggia et Luigia Modolo
03. Achille Giovanni Gaggia et sa femme Luigia Modolo.
Bar Achille 1939
04. L’emplacement du bar « Achille » sur viale Premuda (flèche rouge), fin des années 30.

Pour l’heure, Achille s’affaire derrière le comptoir de son bar, aux commandes d’une rutilante Victoria Arduino. On raconte aussi qu’il n’était pas vraiment satisfait du café sortant de cette machine qui était pourtant le nec plus ultra à l’époque. Assez déçu, à vrai dire, pour chercher un moyen d’améliorer le résultat. A-t-il ou n’a-t-il pas rencontré Antonio Cremonese dans ces années-là, a-t-il ou n’a-t-il pas expérimenté avec lui différentes façons de parvenir à ses fins. Il avait un certain penchant pour le septième art, et a donc pu passer la porte du Moka Sanani à la sortie d’une séance de cinéma de la via Torino et engagé la conversation avec son propriétaire. On ne peut que spéculer… mais pas sur le fait qu’il s’est approprié l’invention de Cremonese après son décès et qu’il s’attèle alors à peaufiner l’invention.

Très peu de temps après avoir racheté les droits du brevet à Rosetta Scorza (voir épisode précédent), Achille Gaggia dépose à son tour un brevet intitulé «Rubinetto a stantuffo per macchine per produrre istantaneamente infusi in genere (per esempio caffè, té, camomila e simili)» (numéro IT365726 déposé le 5 septembre 1938). Il fonde aussi la société «Brevetti Gaggia G.A.» (G.A. pour Giovanni Achille) dotée d’un petit atelier situé à deux pas de son café, au n.2 de via Pietro Calvi.

Signature Gaggia
Titre Brevet 1938
Brevet 1938
05. Brevet IT365726 intitulé «Rubinetto a stantuffo per macchine per produrre istantaneamente infusi in genere
(per esempio caffè, té, camomila e simili)» déposé par Achille Gaggia le 5 septembre 1938.

Il y fabrique les premiers groupes à vis en aluminium et en laiton. Leur principe de fonctionnement, décrit dans son premier brevet, correspond trait pour trait à celui de Cremonese. La différence réside seulement dans le manche qui permet d’actionner le piston (par rotation de la vis), qui a une courbure ramenant la poignée au niveau du filtre et qui possède un plus grand bras de levier. Le maintien en température du groupe, grâce à une circulation autour du groupe, est toujours présent mais utilise de la vapeur plutôt que de l’eau, passant par l’admission d’eau et par la cavité annulaire entourant le piston. Cette circulation peut être activée par l’ouverture d’un robinet situé à l’arrière du groupe.

Photos groupe Lampo
06. Photo du premier groupe à piston d’Achille Gaggia conservé par la famille de l’inventeur.²

Ces groupes sont commercialisés sous le nom de «Lampo» dont on retrouve la marque, associée à des machines à café espresso, déposée par la Milanaise «Società in nome Collettivo Fabbrica Italiana Articoli Casalinghi in allumino» de Rigamonti & Co. Ce dépôt de marque est effectué tout juste avant le brevet de Gaggia, le 21 février 1938, ce qui indique peut-être une collaboration entre les deux (entre Gaggia et Emilio Rigamonti, un nom aussi associé à des appareils pour eau de Seltz) pour la fabrication des groupes en aluminium. Enfin, rien n’est vraiment sûr, on retrouve aussi sous ce nom de petites cafetières et le graphisme de la marque ne correspond pas à celui utilisé par Gaggia. Ce graphisme est d’ailleurs assez particulier : en dessous du mot « Lampo » apparaît un cœur dans lequel se trouve ce qui semble être un portrait assez maladroitement dessiné… de la main de Camillo enfant, possiblement.

Publicité Groupe Lampo
07. Publicité pour le groupe à vis de Gaggia, 1939.
Logo Lampo
08. Logo apparaissant sur les groupes Lampo de Gaggia.

Ces groupes révolutionnaires «Lampo», fonctionnant sans vapeur (du moins pour l’extraction), sont présentés à la Foire de Milan de 1939. Cette « Fiera », comme les jeux Olympiques de Berlin en 1936, est une vitrine extraordinaire pour l’état fasciste italien qui est en train de s’aligner sur Berlin : Benito Mussolini vient d’instaurer les lois raciales (le 18 septembre 1938, à la surprise de certains juifs impliqués dans l’administration fasciste), et s’apprête à signer avec l’Allemagne le pacte de l’acier (22 mai 1939). La suite est alors inéluctable, Hitler envahit la Pologne le 1e septembre et Mussolini déclare la guerre à l’Angleterre et à la France le 10 mai 1940. Milan sera une des premières villes italiennes bombardées avec des raids ciblés les 15-16 juin 1940, mettant en veilleuse toute activité industrielle et plongeant la population dans une logique de survie.

Hitler - Mussolini
09. Un timbre des années 40 montrant Hitler et Mussolini avec la devise
«Due Popoli, Una Guerra» (« Deux peuples, Une guerre »).
Fiera Milano 1939
10. Une affiche de la foire de Milan de 1939 où Achille Gaggia présente son groupe Lampo.
Camillo Gaggia
11. Photo de Camillo Gaggia prise dans les années 50.³

Chez les Gaggia, il est question d’un autre groupe révolutionnaire. En 1941, c’est au tour de Camillo, le fils Gaggia, d’être en âge de combattre. Il va avoir 18 ans en 1941 et est étudiant, membre en règle de l’organisation fasciste. Mais ce n’est là qu’une façade : avec d’autres étudiants, il fonde en avril 1941 une association clandestine antifasciste.⁴ Il fallait un certain cran à l’époque pour se lancer dans une telle aventure qui sera, malheureusement pour lui, d’assez courte durée : son groupe se fait surprendre en décembre 1941 en train de distribuer des tracts dans le Galleria Vittorio Emmanuele de Milan. Camillo Gaggia, en compagnie d’Armando Ferrari, Pietro Caremoli, Luigi Borlé, Franco Vidossich, Mirto Silvestri et Marco Ottone sont arrêtés.⁵ Ils seront jugés par un tribunal spécial en juillet 1942 pour «Associazione sovversiva, istigazione all’insurrezione, propaganda» («Association subversive, incitation à l’insurrection, propagande»). Les peines vont de 15 ans et 4 mois à 5 ans de prison. Camillo, dit Nino, est condamné à 10 ans et 4 mois, et est envoyé à la prison de Castelfranco Emilia, près de Modène.

Prison Castelfranco Emilia
12. L’entrée de la prison de Castelfranco Emilia où a séjourné Camillo Gaggia de 1942 à 1943.

Un coup dur pour les parents qui poursuivent tant bien que mal leur vie à Milan séparés de leur fils. Ils ont tout de même de la chance dans leur malheur, car le vent commence à tourner pour le régime fasciste vers la fin 1942-début 1943. Le 24 octobre 1942, un raid de bombardiers laisse de nombreuses ruines à Milan et représente un coup dur pour le régime. Suivent la défaite d’El Alamein (novembre 1942) et le débarquement anglo-américain au Maghreb qui finit par chasser Allemands et Italiens de l’Afrique (mai 1943). Sur le front russe, l’armée italienne est mise en déroute lors de la bataille de Stalingrad (janvier 1943), un tournant majeur de la guerre. Les Alliés débarquent en Sicile le 10 juillet 1943 et ont vite fait de libérer l’île, ils commencent leur remontée de l’Italie par la pointe de la botte. Mussolini, démoralisé, est renversé puis emprisonné par le roi d’Italie.

C’est dans ce revirement de situation historique que Camillo est libéré par le nouveau gouvernement Badoglio et transféré en Suisse, dans le camp de réfugiés d’Adliswil où il côtoie une figure importante de la résistance italienne : Luciano Bolis, avec qui il entretiendra plus tard une correspondance. Le renversement est cependant de courte durée, car Mussolini est libéré par un commando Allemand le 12 septembre 1943 et il reprend les rênes du pouvoir. L’Italie se retrouve alors séparée en deux : la «République sociale italienne» est instaurée au Nord (le 23 septembre 1943) et contrôlée par les fascistes, alors qu’au Sud se trouve le Royaume d’Italie. En 1943 et 1944 de nombreux raids sont menés sur Milan, qui devient la ville la plus bombardée d’Italie. On raconte qu’Achille Gaggia aurait perdu sa petite production de groupes Lampo durant un de ces raids mais c’est un moindre mal.

Affiche propagande Boccacile
13. Une des nombreuses affiches de propagande dessinée par Gino Boccacile durant la guerre.
Elle met en scène la campagne de bombardement sur Milan du 20 octobre 1944 ayant touché l’école primaire de Gorla.
Bomabardement Galleria Vittorio Emmanuele
14. Un des raids sur Milan d’août 1943 détruit complètement le toit de la Gallerie Vittorio Emmanuele où avait été arrêté le groupe antifasciste de Camillo Gaggia.
Bomabardement Bar Turin
15. Un café ayant subi de lourds dommages durant les bombardements, épargnant tout de même la machine à café
(Caffè Raymondi de Turin, via Rodi 2 bis, 11-12 janvier 1941).

 

Le plus important est que la famille, elle, est épargnée par les bombes et se retrouve de nouveau réunie à la fin de la guerre, prête à reprendre ses activités dans l’effervescence de la Libération, pour le plus grand bonheur des amateurs de café.

À suivre…

_________________________________

¹ L’armée italienne s’engage dans le conflit en 1915. Elle subit une cuisante défaite à Caporetto durant l’automne 1917, puis une victoire en novembre 1918 à Vittorio Veneto qui est un des tournants de la guerre.
² Photos du livre d’Ambrogio Fumagalli («Coffeemakers», 1990) et de Ian Bersten («Coffee floats, tea sinks», 1993), avec son aimable autorisation.
³ Chose assez amusante sur le site de Gaggia, la photo qui est présentée comme étant celle de « M. et Mme Gaggia » est en fait une photo de Camillo et non d’Achille.
⁴ Vous ne trouverez cette anecdote dans aucune histoire de Gaggia, seulement le nom d’un certain «Camillo Gaggia» dans quelques récits de cette répression. C’est, entre autres, le récit de Bruno Sacerdoti (qui a connu personnellement le groupe antifasciste) qui permet d’établir de façon certaine le lien avec Achille Gaggia.
⁵ Camillo Gaggia va garder un lien étroit avec ses compagnons de la résistance italienne. Il voyage plusieurs fois au Brésil dans les années 50, certainement pour y rendre visite à Armando Ferrari (1924-2006), journaliste devenu anthropologue, psychologue et sociologue à l’Université de São Paulo, et Franco Vidossich, ingénieur électrique et mécanique devenu économiste reconnu, spécialiste du secteur des machines-outils et membre de l’ONU pour le développement industriel.

 

 
Poster un commentaire

Publié par le 5 mars 2017 dans Histoires et Histoire

 

Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Ascenseur pour l’expresso (Episode 26)

«Ma folie à moi c’est la recherche du temps perdu. L’effort tendu pour rattraper des bouts d’existences éparpillés dans l’infini de l’oubli me prend toute mon énergie. Je cherche, recherche, lis et relis des passages de vieux livres et des bribes de textes anciens, je regarde des photographies prises il y a cent ans, mon regard s’éternise sur des instants arrêtés, pris sur le vif par un appareil doté du pouvoir d’emprisonner en une seule image tous les détails, toutes les subtilités d’un moment fuyant.»*
Je connais ce besoin irrépressible évoqué par Serge Bouchard. Je connais le plaisir incomparable de sauver des eaux des broutilles, des bouteilles; et, de lien en lien, d’en restituer un tableau. Je suis aussi défenseur de l’esprit critique, adepte du «fact checking». En ces débuts historiques de la post-vérité, raconter, démentir, partager, est un devoir doublé d’un acte de résistance. Aussi, je n’irai pas d’une version «Twittée» de la genèse de l’espresso, ce sera long et détaillé. J’espère avoir restitué assez de bribes dans ce qui suit pour que chacun bâtisse sa propre version de l’histoire… à la hauteur de son personnage clé.

La crème de la crème : Antonio Cremonese

 

Affiche Illy années 50
01. Affiche publicitaire de Ferenc Pintér pour la marque Illy, fin des années 50.

 

L’espresso, ce café court et riche avec une belle crème dorée, est sur le point d’être livré sur un plateau d’argent. Côtoyant pour un temps le café express, il supplantera bientôt le petit noir amer sorti des grosses machines à vapeur, allant jusqu’à abattre l’aigle surplombant les chaudières. Un renversement de situation qui aura pris par surprise de nombreux fabricants après-guerre, encore abasourdis par les pluies de bombes. L’origine de ce changement se prépare pourtant au milieu des années 30, d’abord dans la tête d’un illustre inconnu, puis derrière le comptoir d’un petit bar milanais.

 

L’histoire de l’invention de l’espresso par Gaggia a été racontée tellement de fois et en tellement de versions qu’il y a de quoi bâtir à l’infini de nouvelles variantes. Et il y a aussi de quoi s’y perdre. Chaque fois, sont rajoutés de petits éléments, des on-dit ou de nouvelles vérités, ainsi que des erreurs qui se répercutent sur les versions suivantes. Variations sur le même thème qui viennent toujours de «sources fiables», peut-être un peu trop souvent les mêmes, rarement de documents cités et vérifiables.

Terrasse Caffè Espresso, années 20
02. Terrasse du Caffè Svizzero à Chiavenna, dans l’Italie des années 20.

 

Commençons d’abord par l’étymologie de la mythologie.

Le premier à évoquer Cremonese et Gaggia dans un ouvrage est Ambrogio Fumagalli en 1990.¹ Vient ensuite Ian Bersten,² référence parmi les références, dont la version de 1993 correspond trait pour trait à celle qui apparaissait sur le site web de Gaggia de fin 2005 à mi-2012 (a suivi une version occultant complètement le rôle de Cremonese). Enrico Maltoni³ et Franco Capponi⁴ sont les deux derniers à avoir publié leur version de l’histoire (en 2009 et 2011).

Tous s’entendent pour dire que l’invention du groupe levier par Gaggia est liée à celle du groupe piston à vis d’avant-guerre, venant d’un autre inventeur. On retrouve cependant des variantes sur la passation de savoir, ainsi que sur le nom de l’inventeur lui-même: Cremonesi,¹ Cremonese² ³ et Marco Cremona.⁴ ⁵

On lit qu’il était Milanais,¹ qu’il était marié à Scorza,¹ Rosetta de son prénom²⁻⁴ et qu’il meurt pendant la guerre¹ ou juste avant.²⁻⁴ Que son invention date de 1938¹ ou du 24 juin 1936.⁴ Qu’il était technicien dans une entreprise de moulins à café où il faisait des tests sur l’uniformité de mouture et qu’il serait responsable de l’introduction des moulins à meules coniques en Italie, dans les années 30;² et serait même inventeur du moulin avec doseur Molidor.⁴ Qu’il aurait rencontré Gaggia¹ ou que seulement sa veuve aurait rencontré Gaggia²⁻⁴ après que celle-ci ait cherché en vain à faire adopter ce système par différents fabricants.² ³ Gaggia aurait eu un groupe à vis dans son bar, soit venant de Cremonese¹ ⁴ ou de sa propre invention.² Gaggia se serait entendu avec Signora Scorza,¹ veuve de Cremonese, et lui aurait acheté le brevet pour 1000 Lires,² ⁴ voire 12.000 Lires.³

L’histoire la plus complète de Gaggia a été écrite à l’occasion du 75e anniversaire des débuts de l’entreprise et publiée en septembre 2013 sur le site comunicaffe.⁶ Parmi leurs sources se trouve Giampiero Gaggia, le petit-fils d’Achille. L’article est très riche en détails et sont même donnés les numéros de brevets qui correspondent bien à ceux des archives italiennes. Il contient des renseignements que l’on ne retrouve nulle part ailleurs : un prénom et des dates, soit Antonio Cremonese né en 1892 et mort en 1936.⁷ Y est aussi précisé qu’en revenant du front, Cremonese avait investi tous ses avoirs dans un bar de via Torino, le Mokasanani. Achille Gaggia l’aurait rencontré et aurait acheté le brevet de piston à vis à sa veuve (Rosetta Scorza) pour 12.000 Lires (tout en précisant qu’il n’existe aucun document pour l’attester). Étrangement, il n’y a aucune mention d’un lien entre Cremonese et les moulins à café.

 

Bar avec Pavoni et Molidor, Bologne 1933
03. Jeune femme posant fièrement devant le comptoir d’un café où trônent des machines Pavoni et des moulins Molidor, Bologne, 1933.

 

Bref, après avoir parcouru ces différentes histoires et repris moi-même l’enquête, hormis le fait qu’il y a quelques contradictions, il est possible de tirer plusieurs conclusions. D’abord, que beaucoup des informations disponibles viennent de l’entreprise ou de la famille Gaggia elle-même. Ensuite, que la plupart des personnes qui relatent l’histoire n’ont jamais eu en main les brevets ou ne les ont jamais étudiés attentivement. Plus important encore, Cremonese qui y est mentionné succinctement n’a certainement pas, dans ces différentes versions, la place qu’il mérite vraiment. Quant à moi, s’il y avait un nouveau mausolée à bâtir, il faudrait que son nom y apparaisse en lettres capitales. Mais il faut croire que les morts ont toujours tort, surtout quand les survivants bâtissent un empire au-dessus de leur tombe.

Dans les faits que l’on peut vérifier, il y a d’abord le brevet de Cremonese lui-même. Ce brevet du piston à vis, déposé à Milan par «Rosetta Scorza ved. Cremonese» le 24 juin 1936. Il a pour titre «Rubinetto a stantuffo per macchina da caffè espresso» (numéro 343.230) et n’est disponible qu’aux archives Italiennes. «Ved.» est l’abréviation de «vedova» (veuve) et le domicile mentionné n’est peut-être qu’électif car elle est représentée par le cabinet «Barzano et Zanardo de Milan» (via San Spirito, 14) le même cabinet qui sera plus tard celui de Gaggia.

 

Signature Rosetta Scorza
04. Signature de Rosetta Scorza sur le brevet IT 343.230 du 24 juin 1936.

 

En effet, on retrouve dans la Gazette Officielle le transfert de licence d’usage de Rosetta Scorza de Gênes à Giovanni Achille Gaggia de Milan, le 21 juin 1938 pour le brevet obtenu le 24 juin 1930 (sic), même numéro. «License d’usage» laisse croire qu’elle n’est pas l’inventeuse mais bien la veuve de l’inventeur. Dans ces différents documents, Cremonese n’apparaît que comme le mari décédé de Rosetta Scorza et son prénom n’est jamais mentionné, ce qui explique l’apparition tardive du prénom dans les récits. On reviendra sur ce brevet et son transfert un peu plus loin.

 

Transfert Brevet Cremonese à Gaggia 1938
05. Annonce du transfert de brevet de Rosetta Scorza à Achille Gaggia, «Gazzetta Ufficiale del Regno d’Italia» du 9 janvier 1939.

 

À présent, si l’on s’intéresse au lien unissant Cremonese aux moulins à café, l’information peut vraiment avoir du sens… surtout qu’il existe un autre brevet «Cremonese». Ian Bersten et Enrico Maltoni rapportent essentiellement la même information, le premier moulin à meule conique introduit en Italie étant le Molidor. Dans l’épisode 20 qui relate l’histoire, j’avais présenté l’invention comme ayant été déposée par Vittorio Sacerdoti, ce qui est bien le cas pour la France… mais j’avais volontairement omis de mentionner un autre nom apparaissant sur le brevet Allemand (numéro DE 519395, dont le dessin est présenté dans l’épisode): Antonio Cremonesi…

Brevet Cremonese Sacerdoti 1930
06. En-tête du brevet pour le moulin à doseur (futur Molidor) déposé en Allemagne par Antonio Cremonesi et Vittotio Sacerdoti. Brevet DE 519.395 du 20 mars 1930.

 

«Cremonesi» co-inventeur au lieu de «Cremonese» inventeur, c’est plutôt mince… sauf qu’un autre morceau de preuve rend la thèse un peu plus crédible. Elle apparait de nouveau dans la Gazette Officielle : on peut y lire que le brevet a d’abord été déposé en Italie (le 6 novembre 1929, sous le numéro 284.198 et le titre «Macinello per caffè accoppiato con un apparecchio dosatore») par Antonio Cremonese, seul, et a presque tout de suite été transféré à Vittorio Sacerdoti (le 28 novembre 1929). C’est donc bien Antonio Cremonese⁶ ⁷ qui est l’inventeur du moulin vendu plus tard sous la marque Molidor…² ³ et voilà deux branches d’information différentes enfin fusionnées en une seule.

 

Transfert Brevet Cremonese a Sacerdoti 1929
07. Annonce du transfert de brevet d’Antonio Cremonese à Vittorio Sacerdoti, «Gazzetta Ufficiale del Regno d’Italia» du 8 mai 1935.

 

Déjà, ça n’est pas rien. L’inventeur du premier moulin à doseur (devenu Molidor), pièce essentielle de «l’espresso», ne serait autre que le même inventeur à l’origine de la pièce maîtresse de l’espresso, soit le groupe à piston. Bien que logique, c’est tout simplement phénoménal !

Un détail de l’acte est intriguant : Antonio Cremonese est déclaré domicilié à Mestre en 1929, ville par excellence du moulin à café (siège des marques Mazzer et Fiorenzato). Cela pourrait donc effectivement en faire un technicien travaillant pour un fabricant de moulins qui s’installe plus tard à Milan pour la promotion de son propre modèle ou pour y faire des affaires tout en se rapprochant de son lieu d’origine, grâce à l’argent du brevet.

La seule autre trace concordante d’un «Cremonese» dans la «Gazzetta ufficiale» est cette société anonyme Milanaise appelée «Brevetti Cremonese», au capital de 10.000 Lires et liquidée sans dissolution à la fin de 1936… une situation juridique qui peut se produire en l’absence d’activité ou en cas de décès d’un des partenaires.⁸ Or, on sait que Cremonese est mort peu de temps avant juin 1936 puisque c’est sa veuve qui présente le brevet du groupe piston à vis à sa place. Il y a là matière à réflexion.

 

Liquidation Brevetti Cremonese 1936
08. Annonce de la liquidation de la Société Anonyme «Brevetti Cremonese», «Gazzetta Ufficiale del Regno d’Italia» du 18 décembre 1936.

 

Avec tout ça, qu’en est-il de la relation entre Cremonese et Gaggia ? Il n’y a évidemment pas de preuves écrites mais si Cremonese était vraiment un spécialiste des moulins à café, voire un représentant de la nouvelle marque Molidor à Milan, il est fort probable qu’il ait rencontré Achille Gaggia dans son bar, ne serait-ce que pour lui apporter et lui régler son moulin. Il avait sensiblement le même âge que lui (Cremonese et Gaggia étant nés respectivement en 1892 et 1895), ils auraient même pu se rencontrer à l’école. De plus, si Cremonese possédait un café sur via Torino, il était à moins de 2km du «Bar Achille» de Gaggia (situé au 14, viale Premuda).

Parlant de bar, il n’existe pas de trace d’un bar nommé «Mokasanani»… par contre il existait en 1936 (et au moins jusqu’en 1938) un café appelé «Bar Sanani», situé au 51 via Torino.⁹ Cette adresse est en plein centre-ville de Milan et dans un quartier vraiment en vogue: dans les années 30, il y avait pas moins de cinq cinémas opérant sur cette rue (le «Modernissimo», le «Mondial», le «Regina», le «Torino» et le «Roma»).¹⁰ Une place de choix pour y ouvrir un café.

 

Timbre Café Moka Yemen
09. Timbre du Yémen de 1947 rendant hommage au café Moka.
Gravure marchands de café Mocha 1850
10. Illustration montrant des marchands de café du Yémen en route vers Mocha. Gravure de 1850.¹¹
Maison de Café Palestine 1900
11. Une maison de café en Palestine vers 1900.

 

Il y a aussi dans cette anecdote le nom évocateur de «Sanani». Ce serait là le dernier élément du fondement de l’espresso, auquel Cremonese aurait aussi pris part : la connaissance et la qualité du café utilisé. Sanani est en effet un café arabica venant de la capitale du Yémen, Sana’a, et exporté via la ville de Mocha, sur le bord de la mer Rouge, depuis les origines de son commerce au XVIe siècle.¹¹ Il se distingue par ses grains ronds, irréguliers et de petite taille, son arome distinctif, riche et épicé aux notes de chocolat et d’une acidité plus faible que les autres cafés du Yémen. Un café de connaisseur, intimement relié à l’histoire.

C’est aussi le signe que des cafés d’origines connues ou exotiques étaient offerts et appréciés, et que les consommateurs recherchaient de plus en plus des cafés de qualité. Nombres d’entreprises italiennes étaient passées maîtres dans l’art de torréfier. C’est la période d’expansion de marques de café devenues de véritables institutions, telles Filippetti (Rome, 1864), Costadoro (Turin, 1890), Cagliari (Modena, 1909), Lavazza (Turin, 1927), Diemme (Padova, 1927), Illy (Trieste, 1933), mais aussi des noms un peu moins connus qui représentent encore aujourd’hui le savoir-faire Italien: Danesi (Rome, 1903), Mattioni (Gorizia, 1922), Carraro (Vincenza, 1927), Zicaffè (Marsala, 1929), Moka Efti (Milan, 1930),⁹ Vergnano (Turin, 1930), Martella (Rome, 1940), Molinari (Modena, 1944), Miscela d’Oro (Messina, 1947), Haïti (Milan, 1947), etc.. Aussi, les goûts en matière de café se sont beaucoup affinés au fil des années, d’où la recherche d’une méthode d’extraction beaucoup plus respectueuse des arômes. Cremonese était de cette quête plus que tout autre.

 

Dégustation de café Torréfaction Haiti 1947 - Molidor
12. Salle de dégustation des cafés de la maison de torréfaction Haïti, années 40-50. L’entreprise milanaise produisait aussi des machines à café de marque «HMC» (comme celle entre les deux moulins). On distingue dans le fond, posé sur un radiateur, un moulin à café Molidor.
Affiche Café Haiti, années 50
13. Affiche de Gino Boccasile pour la maison de torréfaction Haïti de Milan, 1950.

 

Acte notarié Scorza - Gaggia, 1938. En-tête.
14. En-tête de l’acte notarié consignant le transfert de brevet de Rosetta Scorza à Achille Gaggia, 21 juin 1938.


La dernière information précise que l’on peut tirer du brevet et des documents qui l’accompagne aux archives est la compensation financière versée par Gaggia pour l’acquisition des droits. Contrairement à ce qui est écrit sur comunicaffe,⁶ la transaction est bel et bien inscrite dans un acte notarié daté du 21 juin 1938. Il stipule qu’Achille Gaggia a versé la somme de 1000 Lires (et non 12.000) pour l’acquisition des droits exclusifs.

 

Billet de 1000 Lires, verso
Acte notarié Scorza - Gaggia, 1938. Extrait.
Billet de 1000 Lires, recto
15. Passage de l’acte notarié (transfert du brevet 343.230 de Rosetta Scorza à Achille Gaggia en date du 21 juin 1938) mentionnant le montant de la compensation financière, encadré par la vue recto et verso d’un billet de 1000 Lires de l’époque.

Mille Lires en 1938, contrairement là aussi à ce qui est raconté,² ne représentait pas une si grosse somme d’argent. Il existait des billets de banque de ce montant à l’époque et l’on peut estimer, en tenant compte du taux d’inflation, que 1000 Lires de 1938 correspondent à peu près à 1000 € actuels. Par ailleurs, Rosetta Scorza originaire de La Spezia et résidente en plein centre de Gênes est déclarée «fortunée» («agiata») dans l’acte notarié, elle n’avait donc nul besoin de cet argent pour vivre. Une fortune qui lui venait potentiellement de l’activité de son mari, ou de la vente de ses actifs après son décès (parts dans Molidor, fonds de commerce du Bar Sanani).

 

Acte notarié Scorza - Gaggia, 1938. Adresses.
16. Coordonnées de Rosetta Scorza et Achille Gaggia apparaissant sur l’acte notarié du 21 juin 1938.
Jardin Corso Magenta, années 30.
17. Le parc du funiculaire de Corso Magenta à Gênes dans les années 30 (situé juste en arrière du 54, Salita di Santa Maria della Sanità, l’adresse de Rosetta Scorza en 1938).

 

Venise - Rome - Milan - Gênes
18. Les différents lieux de l’histoire de Cremonese: Mestre puis Rome en 1929-1930 (moulin Molidor), Milan jusqu’en 1936, puis Gênes où vivait Rosetta Scorza en 1938.


C’est là que s’arrêtent les indices récoltés ou vérifiés. Ils complètent un parcours d’Est en Ouest de l’Italie : de Mestre (où l’on croise Cremonese fin 1929) à Gênes (où l’on retrouve Rosetta Scorza en 1938), en passant par Rome (société Molidor de Vittorio Sacerdoti) et Milan (bars Achille et Sanani, brevet en 1936). Reste à savoir ce qui aurait amené Cremonese à Mestre, et de Mestre à Milan un peu plus tard. S’il avait mis tous ses avoirs dans le Bar Sanani en revenant du front,⁶ de quel front s’agit-il ? Certainement pas la première guerre Mondiale, les dates ne collent pas à l’histoire. On peut à la rigueur imaginer que la première guerre l’aurait amené à Mestre, où se situait le front Austro-Hongrois. En fait, il est beaucoup plus crédible que ce soit l’invention du moulin à doseur qui lui ait rapporté les fonds nécessaires à l’ouverture du café Sanani en plein cœur de Milan.  Le parcours s’expliquerait par sa volonté de revenir vers son lieu d’origine. Sa femme, native de La Spezia, était en tout cas pressée de revenir dans sa région natale puisqu’elle s’y était déjà réinstallée en 1938.

 

Guerre d'Éthiopie 1935-1936
19. La conquête de l’Abyssinie (actuelle Éthiopie) par l’armée italienne, octobre 1935 – mai 1936.
Empire Italien en Afrique, 1936
20. Affiche de Benito Mussolini après la conquête de l’Éthiopie, 1936.
Fascisme à Addis Abeba, 1936
21. Des éthiopiens saluant une affiche du «Duce» à Addis Abeba après l’annexion du pays, 1936.

 

Le dernier mystère est la cause de la mort prématurée de ce mari hors du commun. Selon toute vraisemblance, son décès se situe au début de 1936, alors qu’il n’avait que 44 ans. Est-ce que sa quête du meilleur café l’aurait amené en plein cœur de la Guerre d’Éthiopie (menée par l’Italie d’octobre 1935 à mai 1936)? Aurait-il été sacrifié sur l’autel du moka ? Ce qui est sûr, c’est qu’il a été fauché en plein dans sa lancée. Son implication très crédible dans la naissance du moulin à café moderne et celle, incontestée, dans l’invention du groupe à piston montrent qu’il avait une ambition très claire pour l’avenir du café et qu’il aurait certainement poussé l’idée jusqu’au bout s’il en avait eu le temps.

Il avait laissé des instructions très claires à sa femme pour qu’elle s’occupe du dépôt de brevet du piston à vis à sa place. Et les détails de ce fameux brevet Cremonese révèlent beaucoup plus que ce qu’on voudrait nous laisser croire. Il concerne avant tout un nouveau groupe pour machine à café, destiné à être adapté sur les chaudières existantes. Son allure générale ressemble fortement aux systèmes déjà en place (avec une poignée sur le dessus), c’est le principe qui est radicalement différent. Une transition en douceur en quelque sorte, discrète. On peut aussi attester que ce n’est pas une pâle copie du brevet d’Arduino² (brevet de 1913, voir épisode 12) dont le système à vis servait seulement à «épuiser» le marc de café et non à pousser l’eau au travers, ni une piètre version du premier brevet de Gaggia griffonné sur le dos d’une enveloppe… ce serait plutôt l’inverse.

Brevet IT 343.230: Groupe piston Cremonese, 1936
22. «Rubinetto a stantuffo per macchina da caffè espresso», brevet IT 343.230 déposé par Rosetta Scorza ved. Cremonese le 24 juin 1936.


Il n’y a qu’à lire attentivement le brevet pour réaliser son importance capitale pour la suite des choses et s’apercevoir que c’est le fruit d’une longue réflexion et une véritable innovation :

– D’abord par le système d’admission d’eau qui est conçu pour l’injecter dans la chambre du piston (lorsque celui-ci est en position haute) à travers un anneau métallique et les trous d’une douchette originelle (disque percé de trous et fermé par une grille, vissé sur le bas du piston).

– Ensuite par le système d’étanchéité, constitué d’anneaux métalliques et de joints successifs, placé sur les parois de la chambre plutôt que sur le piston lui-même.

– Enfin, le souci d’uniformité de température, amené par une cavité enroulée autour du groupe et permettant à l’eau de la chaudière de circuler pour préchauffer le groupe et le maintenir à température constante.

– L’extraction est effectuée en tournant la vis du groupe d’un demi-tour, ce qui ne devait pas être très aisé (dépendamment de la taille de la mouture) vu le bras de levier limité de la poignée. Cela dit, le système devait déjà permettre d’atteindre des pressions d’extraction assez élevées (beaucoup plus que les 1.5-2 bars des machines express de l’époque et à une température inférieure à 100°C) pour voir apparaitre la première «crema» de l’histoire. Pale peut-être, cette crema, et seulement quand il n’y avait pas trop de fuites, mais née d’une première extraction «Senza vapore».

– Pour finir, la formulation du dernier paragraphe du brevet lui permet de couvrir non seulement le mécanisme à vis proposé, mais aussi tout autre actionnement du piston au moyen d’un levier avec ou sans engrenage («in cui il comando dello stantuffo puo essere ottenuto per mezzo di leva con o senza ingranagi»), ce qui incluent les brevets postérieurs déposés par Gaggia (et qui feront l’objet des prochains épisodes).

Ce que l’on peut dire d’ores et déjà c’est que beaucoup des éléments du brevet de Cremonese ont été repris par Gaggia non seulement dans le brevet qui a tout de suite suivit (en 1938) mais aussi dans son brevet principal de groupe levier (en 1947). S’il a acheté les droits de ce brevet, ce n’est pas uniquement pour éviter de l’enfreindre mais parce qu’il y croyait et qu’il pouvait s’en servir comme base. Autrement dit, si Gaggia et Cremonese ont échangés sur le sujet, voire mené des expériences ensemble pour améliorer le système, Achille Gaggia tient plus de l’apprenti de génie que du vrai maître d’œuvre. Avec le recul, force est de constater que le prix obtenu pour l’invention qui allait bientôt révolutionner le monde du café ressemble à s’y méprendre à un prix d’ami.

Via Torino, bombardement 1943
23. Via Torino à Milan durant les bombardements de 1943, le bâtiment arrosé est celui où se trouvait le bar Sanani en 1936. [Photo de Franco Rizzi, Voir la même vue aujourd’hui].

 

L’Italie maître de l’Abyssinie, actuelle Éthiopie et berceau du café, allait devenir maître dans l’art du café lui-même et conquérir le monde de façon paisible et immuable. Cremonese, le Prométhée puni par les dieux dans cette histoire, avait cette flamme en lui et avait eu le temps de la transmettre. Gaggia aura à peine le temps d’en profiter car ce sont d’autres flammes qui attendent l’Italie. Pour l’heure, de victoires en Afrique en rêves d’Empires, c’est la folie destructrice de personnages forgés par la Première Guerre, comme celle du «Duce», qui va plonger de nouveau l’Italie dans l’horreur de la guerre, cette fois-ci aux côtés de l’Allemagne.

 

 

À suivre…

_________________________________

* «Les yeux tristes de mon camion», Serge Bouchard, Boréal (2016).
¹. «Macchine da caffè», Ambrogio Fumagalli (1990), p. 137.
². «Coffee floats, tea sinks», Ian Bersten (1993), p. 115.
³. «FAEMA Espresso 1945-2010», Enrico Maltoni (2009), p. 23.
⁴. «Nuova Simonelli and its roots», Franco Capponi (2011), p. 262.
⁵. Un nom qui se propage à d’autres versions dont celle de Mark Prince dans son podcast sur l’histoire de l’espresso et même jusqu’à celle du porte-étendard du café 3d wave.
⁶. Histoire de Gaggia sur comunicaffe (en italien).
⁷. Antonio Cremonese est aussi le nom repris par l’entreprise Gaggia-USA elle-même en octobre 2015.
⁸. L’enregistrement de compagnie pour gérer l’application de brevet était chose courante, on peut citer le cas de Brevetti Marzetti et Brevetti Gaggia, les sociétés de Manlio Marzetti et Achille Gaggia à la suite du dépôt de leur invention.
⁹. On retrouve le nom du Bar Sanani dans la jurisprudence italienne de 1939 car son tenancier Fernando Busecchini, homme de caractère, a brisé un contrat le liant à la marque «Moka Efti» de la Società Lombarda per l’Industria ed il Commercio del Caffè (S.L.I.C.C.) signé en mai 1936 (encore cette date fatidique). Un contrat d’approvisionnement de 1400kg de café à 32 Lires le kg accompagné de la pose de deux enseignes publicitaire lumineuses de la marque. C’est justement la non-livraison de ces enseignes lumineuses qui l’exaspère au point de quitter la S.L.I.C.C. après les premiers 430kg. La compagnie lui fait un procès mais la cour, puis la cour d’appel de Milan lui donne raison. [Monitore dei tribunali: giornale di legislazione e giurisprudenza, vol. 80 (1939), p18-19]
¹⁰. Il existe un site particulièrement bien documenté sur le sujet, tenu par Giuseppe Rausa, historien du cinéma et de la musique : giusepperausa.it
¹¹. «The rise of coffee in Dubai and the Gulf» par FNND, 11 Juillet 2016.

 

 
1 commentaire

Publié par le 20 janvier 2017 dans Histoires et Histoire

 

Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ascenseur pour l’expresso (Episode 25)

Les précurseurs (5/5)

Nous voilà arrivés au cœur de l’action : les origines de l’emploi du piston pour l’extraction du café…

 

Affiche Cassandre 1932-33
69. Affiche de Cassandre (Adolphe Jean Marie Mouron) pour le café « Le chat noir », 1932 et « La Maison du Café », 1933.

L’expansion du café en Europe à la fin du XVIIIe siècle coïncide avec l’avènement des sciences, en particulier la physique, la chimie et la pharmacologie. Une époque où de nombreux savants, tel Descroizilles, menaient toute sorte d’expériences pour l’obtention de composés et extraits de plantes. Il n’est pas surprenant de retrouver les premières utilisations du piston à cette époque. Il est plus étonnant de constater, pour le café,  que son emploi est si rare et que son arrivée à l’avant-scène prendra autant de temps.

Dictionnaire Chimie 1803 Cadet de Gassicourt
70. Appareil de filtration pour les huiles, Fig III du Dictionnaire de Chimie Charles-Louis Cadet de Gassicourt, Tome 3, 1803.³⁰

Pierre-François Réal (Comte Réal)

Signature Comte Réal

On connaissait depuis l’expérience du crève-tonneau de Blaise Pascal (menée en 1646 à la suite des travaux d’Evangelista Toricelli et l’invention du baromètre trois ans plus tôt), qu’une colonne d’eau assez haute pouvait développer une force capable d’agir comme une presse. Ce principe était utilisé depuis plusieurs années en Angleterre pour la filtration des huiles à travers du charbon³⁰ lorsque Pierre-François Réal eut l’idée de l’utiliser pour préparer des teintures et des extraits de plantes, dont le café.

Brevet Comte Réal 1815
71. «Appareils propres à clarifier les eaux, nommé filtre forcé», brevet 1BA867 de Pierre-François Réal, 1816. [Source : INPI]
Filtre-presse et Filtre-hydraulique de Réal
72. Dessin des filtres-presses de Réal dans une thèse de 1936.³¹

Pierre-François Réal, comte d’Empire, plus connu comme homme d’état, avait un lien assez fort avec les sciences dans sa vie privée.³² Révolutionnaire jacobin devenu proche de Napoléon Bonaparte, il dépose en France son invention intitulée « Filtre-Forcé » le 24 février 1815 (soit juste avant les «Cent Jours» et sa nomination comme préfet de Police). Elle est rapportée avec les honneurs en 1816, dans le Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, alors que Réal a fui aux États-Unis, changement de Régime oblige. C’est Charles-Louis Cadet de Gassicourt en personne (auteur du Dictionnaire de Chimie, membre de la Légion d’Honneur et secrétaire général de la société de pharmacie de Paris) qui se charge de rapporter l’invention auprès du conseil. On comprend à la lecture de ce compte-rendu que Gassicourt lui-même a beaucoup utilisé l’appareil, rebaptisée « Filtre-presse » ou « Presse-hydraulique ».

L’invention originale comprenait deux modèles différents : un filtre à colonne d’eau et un autre, plus compact à tube recourbé, à colonne de mercure. Les tuyaux étaient en plomb et même si le mercure n’était pas en contact direct avec le café mais poussait sur de l’eau ou de l’alcool dont était imbibé le café finement moulu et déposé sur un filtre (une plaque en métal percée de trous), on imagine mal un tel appareil utilisé aujourd’hui. Le but était de produire des extraits de façon tout aussi efficace mais plus rapide que les presses à vis, alors plus largement utilisées. La presse de Réal utilisait de l’eau froide et, dans son principe, est l’ancêtre direct de la machine à café géante de Loysel (1853).

Un troisième modèle présente un intérêt plus grand ici : il s’agit d’une des versions élaborée à la suite de discussions entre des membres du conseil et Réal. Pour moins d’encombrement et une plus grande mobilité, des modifications sont apportées au filtre-presse présenté : la colonne d’eau est remplacée par une sorte de pompe à eau avec un piston et un bras de levier (muni d’un poids). Il est spécifié que l’avantage supplémentaire de ce système était de pouvoir varier la pression au cours de l’extraction… et l’ancêtre de la « levier » à cuve ouverte était née, en même temps que le « pressure profiling ».

Extrait compte-rendu Bulletin de la Société d'encouragement
Dessin Bulletin de la Société d'encouragement
73. Extrait de la p. 206 et planche 141 de la « Description du filtre-presse ; ou filtre-hydraulique de M. le Comte Réal, par M. Hoyau». Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, vol, 15 (1816).

C’est là la première représentation d’une machine à piston et levier pour l’extraction du café. On peut la considérer comme la cousine éloignée de toutes les machines à levier.

Cette technique d’extraction semble avoir été très utilisée, reprise et améliorée par de nombreux autres inventeurs œuvrant dans le domaine de la pharmacologie, particulièrement en Allemagne. On peut signaler Doeberiner, Geiger, Wurzer, Senguerdsher et Brande entre 1817 et 1827.³¹ C’est cette lignée qui amènera à l’avant-scène Römershausen, dont on a déjà parlé, particulièrement pour l’utilisation de presses à vapeur et à air pour l’extraction du café, mais aussi pour un de ses montages (plutôt anecdotique) comprenant un piston actionné par une crécelle.³³

Filtre-presse et Filtre-hydraulique de Réal
Dessin du filtre-presse à piston de Römershausen dans une thèse de 1936.³¹

Voilà pour la préhistoire.

Étrangement cette idée, contrairement aux techniques de percolation développées par Descroizilles et autres, n’a pas été poussée (c’est le cas de le dire) et les brevets similaires sont rares. Ils apparaissent à intervalles de l’ordre de 50 ans, se rapprochant un peu plus chaque fois de la machine espresso à levier sans vraiment l’annoncer.

Ça commence par un petit tir groupé avec deux inventions en 1841 et 1864. Le premier est l’œuvre de William Ward Andrews, qui invente la première cafetière où l’eau chaude est forcée à travers le café à l’aide d’un piston. Du côté de la poignée de la cafetière se trouve un clapet qui permet de verser de l’eau chaude dans le conduit du piston. Celui-ci peut alors être abaissé pour pousser l’eau à travers la mouture, contenue dans un filtre fermé. Une Dubelloy pistonnée, la tête à l’envers. Un principe un peu similaire sera utilisé plus de 100 ans plus tard sur une cafetière OMG, mais de type exprès (la Columbia Crème), capable de produire une mousse abondante, ainsi que sur une La Cimbali (la Cimbalina de 1960), dessinée par les frères Castiglioni.²⁶

Brevet William Ward Andrews 1841
74. Brevet de William Ward Andrews déposé en Angleterre le 21 juillet 1841. [voir l’article de Lucio, apparaît aussi dans le livre de Bramah]

Celui de 1864 est, comme la presse de Réal, un travail d’équipe. Il vient de deux résidents de Cincinnati, dans l’Etat de l’Ohio : William Class et Ernst Rubenow. Le montage est très similaire à la presse de Réal mais utilisait de l’eau chaude. Il comporte un système beaucoup plus proche de la pompe et une arrivée d’eau sur le côté de la colonne du piston (munie d’une valve anti-retour). Le café, le thé ou autre substance est placé entre deux grilles métalliques dans la partie basse et l’extrait coule par le bas de l’appareil, qui peut aussi être utilisé pour filtrer des solutions.

Brevet US41974 Class-Rubenow 1864
75. «Improved apparatus for making extracts», brevet US41974 déposé par William Class et Ernst Rubenow le 22 mars 1864.

Alors que les brevets pour machines à café à percolation, puis les machines à café express pullulent, il ne se passe absolument rien du côté des pistons. Pour ne pas être en reste, on peut citer le brevet de Giovanni Calvino en 1928, qui propose une mini cafetière possédant un piston pour forcer l’eau à travers la mouture, directement au-dessus de la tasse. Un Aéropress bien avant l’heure… mais en métal. Autant dire que les pressions que l’on pouvait atteindre avec un tel dispositif n’étaient pas bien élevées et le café n’avait certainement rien à voir avec un espresso mais il devait tout de même être différent d’un café filtre. Un bel effort.

Brevet US1754146 Calvino 1928
76. «Coffee filter», brevet US1754146A déposé par Giovanni Calvino le 13 septembre 1928.

Plus étrange encore est la machine à levier proposée par Frederick E. Hummel de Chicago, en 1947. C’est le premier exemple de machine à café à levier pour bar, elle est automatique et utilise des « pods ». Pas sûr qu’elle ait vraiment vu le jour mais l’invention est assez originale pour être mentionnée.

Brevet US2529395 Hummel 1947
77. «Coffee maker and dispenser», brevet US2529395 déposé par Frederick Hummel le 19 décembre 1947.

La machine fonctionne comme un poinçon, venant prendre en sandwich des pochettes de café (exactement comme des « pods » présentés figures 4 et 5 du brevet) placées à intervalle régulier sur un ruban. Lorsqu’une pochette de café est coincée en dessous de la colonne par l’abaissement du levier, le piston vient forcer l’eau chaude à travers la mouture et le café coule dans la tasse placée dessous. Lorsque le piston est relevé la valve de sortie d’eau se ferme et la valve d’admission d’eau chaude (dans le milieu du piston) s’ouvre et vient remplir à nouveau la chambre du piston, tout en actionnant le rouleau de pods pour passer au suivant. C’est très ingénieux, ça demande un rouleau spécial pour fonctionner, que seul l’inventeur peut fournir, un concept qui fera la fortune de Nespresso un demi-siècle plus tard mais qui ne semble pas avoir fait grand bruit après-guerre.

Maintenant pour les pistons à vis, ça ne se bouscule pas non plus. Peut-être parce que c’était une technique courante avant même la presse de Réal. Il existe seulement deux inventions quasi-identiques et présentées là aussi à un demi-siècle d’intervalle : celle d’Angelo Bianchi, un Italien de Bologne, en 1869 et celle de Joseph Joachim Gallardo, un Salvadorien de Santa Tecla, en 1923.

Brevet Bianchi 1869 & Gallardo GB227877 1923
78. Planche 73 du Bolletino Industriale del Regno d’Italia de 1869 pour le brevet 239 d’Angelo Bianchi et «A new or improved apparatus for use in making extractions of tea, coffee, cocoa, and like substances», brevet GB227877A déposé par Joseph Joachim Gallardo le 24 juillet 1923.

Deux appareils d’assez grande taille destinés à obtenir des extraits concentrés de café (thé, cacao ou autre) en grande quantité. La différence entre les deux est que le premier fonctionne comme une presse à raisin, avec de l’eau chaude ou froide et le café placé dans un grand filtre cylindrique ouvert, alors que le deuxième est un système fermé et pouvant donc fonctionner aussi à la vapeur, avec une sortie par le dessous du cylindre.

Le seul autre inventeur à avoir utilisé une vis dans un système d’extraction (mais que n’a-t-il pas inventé?) est Pier Teresio Arduino. En 1913 (voir épisode 12), il avait en effet déposé un brevet pour un groupe avec une petite presse à vis. Celle-ci servait seulement à «épuiser» le marc de café en fin d’extraction et non à forcer l’eau à travers la mouture.

Voilà, s’il avait fallu retracer l’histoire des leviers avant d’en arriver à l’espresso, cela n’aurait pas pris 25 épisodes… mais à peine un seul. D’un côté des centaines de cafetières utilisant la percolation, la recirculation, la pression de vapeur, la pression hydrostatique, le vide, la pompe à air et j’en passe. Des cafetières de toutes tailles et de toutes formes. De l’autre quelques rares exemples de machines à café utilisant la force mécanique, et encore… la plupart destinées à préparer des extraits. Il faut y voir deux lignes totalement disjointes, qui mettent un peu plus en relief la grandeur de l’invention qui va suivre : ce point de jonction qui va totalement révolutionner le monde du café et permettre aux italiens de régner en maîtres sur le marché.

Macchina per imbottigliare 1921
79. « Macchina per imbottigliare», brevet pour dessin et modèle 3205 de Benedetto et Giuseppe Milani & Francesco Pallavicini, Turin, 27/09/1921.²¹
Machines à embouteiller début XXe
80. Modèles de machines à embouteiller du début XXe.

Les bars se sont beaucoup développés au début du XXe siècle avec l’arrivé des boissons gazeuses, eau de seltz et liqueurs.³⁴ On retrouve à travers l’évolution des machines à café plusieurs inventeurs qui travaillaient dans des bars ou étaient eux-mêmes liquoristes (Moriondo, Bezzerra, Vázquez del Saz, Arduino). Ils inventaient en étant confrontés aux problèmes posés par leur milieu de travail, souvent avec des solutions issues de leur environnement. Avec le recul, on peut se demander pourquoi personne n’a pensé plus tôt à utiliser un levier pour extraire efficacement le café alors que le principe du levier était couramment utilisé pour l’embouteillage… avec divers mécanismes que l’on retrouve encore aujourd’hui sur des machines à levier.

C’est dire à quel point les esprits étaient imprégnés, à part quelques précurseurs, par la seule force de la chaleur et de l’eau pour l’obtention du café. Cela demande souvent un changement complet de perspective pour arriver à de grandes inventions et c’est incontestablement le cas de ce qui va suivre.

À suivre…

_________________________________

³⁰ Appareil nommé filtre hydraulique. Dictionnaire de Chimie Charles-Louis Cadet de Gassicourt, Tome 3 p. 94, 1803.
³¹ «Theoretische und praktische Untersuchungen über das Perkolationsverfahren nebst einem Ueberblick über dessen Entwicklung», Kurt Feinstein, Buchdruckerei zur Alten Universität, Zürich, 1936.
³² Surnommé le policier de Napoléon, son éditeur le dit aussi chimiste et mécanicien. Il semble qu’il avait en France une entreprise de distillation de liqueurs, activité qui l’a certainement mené à l’invention du filtre-presse. Lorsqu’il part en exil aux États-Unis (après le retour de Louis XVIII en juillet 1815), il s’établit à Cape Vincent dans l’état de New-York où il semble qu’il ait eu une fabrique de purification d’huiles de poisson, mettant de nouveau en pratique son filtre-presse. Il mène dans sa résidence surnommée «cup-and-saucer» des expériences avec son ami Claude-Charles Pichon avec qui il déposera un brevet pour une machine à vapeur en 1827, juste après son retour à Paris. Il y meurt en 1834. [American Journal of Pharmacy, Volume 105, p. 294. Philadelphia College of Pharmacy and Science, 1933]
Pour l’anecdote, sa fille Eulalie Françoise Réal-Lacoué épousera en 1836 Léonor Fresnel, le frère d’Augustin Fresnel, fondateur de l’optique moderne et père spirituel de Jean-Baptiste François Soleil (dont nous avons parlé dans l’épisode 4).
³³ Les travaux de Römershausen ont donné de nombreux appareils d’extraction pouvant être considérées comme précurseurs de la machine expresso  (voir l’épisode 3). Bramah (p.88-89) avance que Römershausen avait, comme Réal, conçu une machine pour pousser l’eau à travers la mouture à l’aide d’un piston mais c’est certainement là une mauvaise compréhension de sa part du système à succion (si on en croit les schémas disponibles et les explications apparaissant dans la thèse de Kurt Feinstein).
³⁴ Le bouchon à capsule venait d’être inventé par William Painter en 1891 (brevets US468226, US468258 et US468259) après un déchaînement d’inventions sur différentes façon de boucher les bouteilles. Voir l’histoire sur The Virtual Corkscrew Museum et HutchBook.com.

 

 
Poster un commentaire

Publié par le 7 janvier 2017 dans Histoires et Histoire

 

Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,