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Archives de Catégorie: Histoires et Histoire

Ascenseur pour l’expresso (Episode 29)

Le talent d’Achille (3/6)

1950, cinq ans après la célèbre conférence au palais de Livadia qui a vu les «vainqueurs» de la Seconde Guerre Mondiale se partager le monde, on peut imaginer qu’Achille Gaggia et Ernesto Valente se sont, eux aussi, offert leur rencontre au sommet. Le Yalta de la machine espresso, en quelque sorte, afin de se répartir le marché mondial. L’Angleterre pour toi, la France pour moi. L’Italie et l’Espagne moitié-moitié. On raconte que les deux hommes se sont séparés à cause de visions différentes, certains disent qu’ils étaient en guerre… une guerre froide peut-être. Durant les dix années suivantes, leurs parcours resteront extrêmement liés.

Ils étaient en effet associés depuis la fin de la guerre et avaient réussi le pari de produire en grand l’invention de Cremonese améliorée par Gaggia et étaient ainsi parvenus à détrôner les machines «express» à colonnes. Le brevet Cremonese de 1936, possession de Gaggia, qui signait la fin de l’ère initiée par Moriondo en 1884 et lancée par le duo Bezzera/Pavoni, devait normalement expirer en juin 1951.

Fiera di Milano 1952
42. Banderole annonçant la foire de Milan de 1952, Via Carlo Maria Martini en direction du Duomo.
Publicité Gaggia Classica
43. Publicité Gaggia pour le modèle Classica, 1950.
Voiture Gaggia
44. Voiture publicitaire ou de service Gaggia, vers 1950.

Normalement… car le 14 décembre 1950, Achille Gaggia dépose une requête auprès de la Commission des recours en matière de Brevets, profitant d’une toute nouvelle loi passée seulement deux mois plus tôt.¹¹ Celle-ci l’autorise à demander une prolongation d’une durée maximale de 5 ans en démontrant que la guerre l’a privé de la jouissance de son invention. La décision est rendue le 12 octobre 1951 et accorde le prolongement du brevet jusqu’au 24 juin 1956. Voilà une décision qui a dû en enrager plus d’un. Cela veut aussi dire qu’il y a eu une période de flottement entre juin et octobre 1951, où certains ont dû tenter de s’engouffrer. Suite à la même requête, le brevet Gaggia de 1938 est, lui aussi, prolongé jusqu’au 5 septembre 1958.

C’est peut-être la fin de ce brevet que Valente avait anticipé puisqu’il a tout fait pour que ses premières machines sortent en 1951. Toujours est-il qu’avec les prolongements, sachant qu’il était le seul à avoir une relation aussi privilégiée avec Gaggia, il a bien dû trouver un accord commercial avec lui pour continuer son ambitieuse production.

Brevet Valente FR1047736
45. Brevet pour un groupe levier déposé en Italie le 12 mai 1950 par Ernesto Valente et Felice Arosio (ici «Pompe à double effet pour cafetière», brevet FR1047736A du 12 mai 1951).
Publicité FAEMA Nettuno
46. Une des premières apparitions dans la presse de la machine à «Hydrocompression» FAEMA (Gazzetta del Mezzogiorno – Cremona, 31 mars et 4 avril 1951).
Brevet Valente IT513080
47. Brevet italien 513.080, déposé pour FAEMA en Octobre 1953 (estimé d’après le numéro du brevet).

Une chose est sûre, en 1950 il y a certainement de la place pour deux car si les deux comparses ont commencé à s’imposer en Italie, il reste le monde à conquérir. Jusqu’en juin 1956, cela fait une longue période où les deux hommes auront le champ libre pour s’imposer dans l’ère naissante de la «crema di caffe naturale». Achille Gaggia a déjà son modèle depuis 1947, la Classica. Valente, aidé de Felice Arosio qui sera son ingénieur jusqu’à la fin des années 50, commence par développer un groupe espresso dont le levier est centré et les joints montés sur le piston plutôt que sur la chemise. Le groupe présenté dans le brevet, qui introduit aussi des roulements plutôt qu’une crémaillère, est déposé en Italie le 12 mai 1950 (d’après une mention dans le brevet français). Le dessin montre un groupe identique à celui qui se retrouvera sur les premières machines FAEMA. La naissance de ce groupe est peut-être légèrement antérieure puisqu’on retrouve un brevet FAEMA pour modèle ornemental intitulé «Rubinetto per macchine da caffè con chiusura senza guarnizione», obtenu le 14 décembre 1949 (numéro 32803).

Valente crée ensuite ses propres modèles, à l’allure très différente des modèles Gaggia et portant des noms inspirés du système solaire. Les Nettuno et Saturno, avec leurs groupes en forme de monstre à deux têtes, commencent à être fabriqués par l’usine FAEMA de via Casella fin 1950 – début 1951, en parallèle avec la production des Classica de Gaggia. Un autre brevet pour modèle ornemental («Macchina per caffè espresso con basamento rivestito a griglia verso il consumatore con specchio retrostante e interposta sorgente luminosa irradiante anche su lastra di cristallo sovrapposta al basamento», numéro 35009), déposé cette fois par Valente et Arosio et obtenu le 9 septembre 1950, semble correspondre à ces premiers modèles.

FAEMA brochure Nettuno
48. Dépliant publicitaire de FAEMA pour le modèle 2 groupes Nettuno, vers 1951.
Brevet modèle Nettuno
Brevets modèles Marte et Mercurio
49. Modèles Nettuno, Marte et Mercurio (de haut en bas) déposés à l’INPI par FAEMA Nice le 23 septembre 1953 (ref. 47548).
Voiture publicitaire FAEMA
50. Camionnette publicitaire FAEMA avec l’arrière vitré, concept qui a fait l’objet d’un brevet déposé en juillet 1952.

Pour se démarquer de Gaggia, la firme utilise le terme «Idrocompressionne» pour désigner la technologie de sa nouvelle machine. On peut voir dans un brevet de 1953 que la base des Nettuno est très imposante pour pouvoir renfermer la fameuse chaudière à deux cylindres brevetée par Gaggia, positionnée horizontalement. La disposition permet de mieux voir les groupes et la préparation de l’espresso. L’arrière de la machine est aussi étudié, il peut être illuminé pour mettre en relief la calandre faisant face au client et la marque FAEMA écrite sur fond blanc.

Valente s’y connait en affaires. La compagnie développe un véhicule publicitaire vitré dont elle se sert pour montrer ses machines et offrir des cafés à travers la ville. Le concept est même brevetté en 1952 («Autoveicolo-saloncino per esposizione e vendita per macchine da caffé e per assaggio della bevanda», modèle d’utilité validé le 11 juillet 1952 sous le numéro 41219). Les nouvelles machines se promènent ainsi dans les rues de Milan, puis dans de nombreuses autres villes d’Italie. Les Nettuno et Saturno sont rapidement rejointes par les modèles Marte et Mercurio, plus proches esthétiquement de la Classica.

Pub FAEMA 1953
51. Publicité de FAEMA dans la Gazzetta del Mezzogiorno – Bari, 20 septembre 1953.
Usine logo FAEMA via Ventura
Usine FAEMA via Ventura
52. Couverture d’un fascicule de la société FAEMA montrant sa nouvelle usine de Via Giovanni Ventura ainsi que le nouveau logo de la marque, et photo de l’entrée de l’usine vers 1952.

Les ventes décollent et, vers 1952, FAEMA déménage sa production du 7 via Casella aux 3-5 via Giovanni Ventura, dans une nouvelle usine très spacieuse, capable de produire une machine toutes les 16 minutes (selon une publicité de l’époque). Elle adopte un nouveau logo, qui incorpore la Nettuno et le Duomo de Milan, en plus du célèbre biscone milanais (comme sur les logos de Bezzera et de Fiat). Dans un journal de 1953, elle annonce posséder des fabriques en France,¹² en Suisse et en Autriche, en plus d’agences commerciales dans de nombreuses villes italiennes puis européennes.

Fabrique FAEMA Avenue Trident Nice
53. Camionnette FAEMA et groupe d’employés posant devant la fabrique de Nice, située 1 avenue du Trident (vers 1950).
Agence FAEMA Espagne
54. Groupe d’employés posant devant une agence commerciale espagnole, vers 1955.
Pub FAEMA Torino 1952
55. Publicité de FAEMA dans la Gazzetta del Mezzogiorno – Cremona, 2 février 1952.

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Billet Fiera di Milano 1951
Fiera di Milano 1951
56. Banderole annonçant la foire de Milan de 1951, Piazza del Duomo.

Pour Gaggia, 1951 est aussi une année charnière. Il lance cette année-là un nouveau modèle, l’«Esportazione», présenté pour la première fois à la XXIXe foire de Milan. En Italie, elle fait l’objet d’un brevet pour modèle ornemental intitulé «Macchina per caffè espresso con corpo sopraelevato avente estremità semicilindriche» (obtenu le 9 juin 1951, sous le numéro 38145). Des brevets pour dessins et modèles sont aussi déposés en France et aux États-Unis. L’Esportazione est une machine aux lignes originales, qui sera surnommée la «boîte de sardine» à cause de sa forme arrondie et sa facture en tôle ondulée. Ses côtés semi-cylindriques, qui lui donnent cette ressemblance, sont en fait utilisés comme compartiments pour ranger les tasses.

Gaggia Esportazione Fiera di Milano 1951
57. Publicité soulignant le lancement de la «Tipo Esportazione» de Gaggia, Gazzetta del Mezzogiorno – Bari, 8 mai 1951.
Pub Gaggia Esportazione 1951
58. Publicité Gaggia pour le modèle Esportazione, La Stampa, 30 août 1951.
Brevet Gaggia Esportazione USD169842
59. Brevet pour modèle déposé aux Etats-Unis par Achille Gaggia le 19 juin 1951 (numéro USD 169.842).
Brevet Gaggia Esportazione INPI
60. Modèle Esportazione déposé à l’INPI par Gaggia le 22 mai 1951 (ref. 43381).

Achille Gaggia, qui travaille de concert avec son fils Camillo, vient de s’associer à l’ingénieur Armando Migliorini pour lancer sa propre production dans de nouveaux ateliers situés 3, Via Rodolfo Carabelli, à Milan. Il partage avec lui 50% de la compagnie Gaggia, dont le siège est transféré du 69, via Archimede (soit à deux pas de la fabrique La Pavoni où étaient produites les Lilliput) au 18, Via Angelo Maj. Courant 1951, l’usine commence à produire les Esportazione. Un autre ingénieur, Capsoni, est aussi évoqué comme étant un personnage clé de la réussite de ce lancement.

Le nom choisi pour le modèle, ainsi que le visuel utilisé pour la promotion publicitaire sont clairement tournés vers la conquête du marché international. Des machines sont vendues en Afrique (à travers les anciennes colonies) et, grâce à la diaspora italienne, jusqu’en Amérique et en Australie.

Achille Gaggia Esportazione
61. Achille Gaggia (à droite, possiblement accompagné de Migliorini) posant fièrement devant un modèle Esportazione 6 groupes flambant neuf, 1951.
Pub Esportazione 1951
62. Publicité Gaggia pour le modèle Esportazione, Gazzetta del Mezzogiorno – Cremona, 5 décembre 1951.
Camillo Gaggia Esportazione
63. Camillo Gaggia (à droite) discutant avec des collaborateurs autour de la machine à café du bureau.
Gaggia Fiera di Roma 1951
64. Stand Gaggia à la foire de Rome de 1951.
Gaggia Fiera di Milano 1951
65. Stand Gaggia à la foire de Milan de 1951.
Stand Gaggia Esportazione
66. Employés de Gaggia (dont possiblement Migliorini à droite), posant sur un stand aux commandes d’une Esportazione 6 groupes.
Fiera di Milano 1952
67. Kiosque d’information à l’entrée de la foire de Milan, 1952.
FAEMA Fiera di Milano 1952
68. Publicité FAEMA pour la présentation de son groupe «Isotermico» à la foire de Milan, Gazzetta del Mezzogiorno – Cremona, 9 et 12 avril 1952. On remarquera le prénom prédestiné du représentant pour Cremona et Mantova.
Stand FAEMA Nettuno
69. Stand FAEMA dans une foire commerciale, présentant son modèle Nettuno.
Fiera di Milano 1953
70. Affiche pour la foire de Milan de 1953.
Gaggia Fiera di Milano 1953
71. Stand Gaggia à la foire de Milan de 1953 où sont présentés des modèles Esportazione, Classica, Spagna et Gilda.

La «boîte de sardine» de Gaggia se retrouve bientôt dans tous les restaurants et bars à la mode. Il est de toutes les foires commerciales, où il côtoie sa désormais concurrente FAEMA qui livre une bataille féroce, allant jusqu’à organiser sur leur stand un concours permettant de gagner une voiture ou un scooter. En 1953, de nouveaux modèles s’ajoutent à la Classica et l’Esportazione : la Spagna et la Gilda. À l’instar de FAEMA, un camion publicitaire Gaggia sillonne les rue d’Italie avec la particularité d’être une réplique géante de l’Esportazione. Petit camion ira loin, on le retrouve même au Danemark, roulant pour la marque Oluf Brønnum & Co.

Camion FAEMA piazza del Duomo Milan
72. Camion publicitaire FAEMA, piazza del Duomo, Milan, vers 1953.
Camion Gaggia Luigia Molodo
73a. Camion publicitaire de Gaggia, en forme de modèle Esportazione géant, vers 1951. A l’intérieur une Classica et une Esportazione. En avant, Luigia Molodo (à droite, la femme d’Achille Gaggia) certainement accompagnée de la femme de Camillo et du petit-fils Giampiero.
Camion Gaggia Esportazione
73b. Le même camion servant des espressi aux passants…
Camion Gaggia Esportazione Spagna Danemark
73c. … jusque sur les routes du Danemark, vers 1953 : la Classica a été remplacée par un modèle Spagna.

Gaggia a une très forte présence en Angleterre (nous y reviendrons) et en Espagne où la Société «Gaggia Española» est créée à Barcelone dès 1952. Comment avoir réussi à s’implanter dans l’Espagne Franquiste? C’est une histoire qui semble plutôt relever du hasard. Le riche homme d’affaire Estaban (Esteve) Sala Soler, propriétaire d’hôtels et de bars, est contraint de s’exiler momentanément à Milan après s’être brouillé avec le gouverneur de Barcelone, Eduardo Baeza Alegría. Il est tellement conquis par l’espresso qu’en 1951, il ramène dans ses bagages une machine Gaggia et finit par acquérir les droits de production et d’utilisation du nom Gaggia pour l’Espagne. Cette association est assez étrange car Sala Soler était phalangiste, ce qui ne s’accorde pas vraiment avec le passé anti-fasciste de Camillo. Mais les affaires ont certainement leurs raisons que la raison ne connait point. La relation entre les deux sociétés finira cependant assez mal puisque Gaggia Italie intentera un procès à la compagnie espagnole dans les années 80, pour utilisation frauduleuse de son nom.¹³

Gaggia Espanola 1952
Gaggia Espanola 1952
74. La nouvelle société Gaggia Española cherche des concessionnaires pour l’Espagne. Journaux ABC et La Vangardia, 25 et 30 septembre 1952.
SIATA Formichetta Gaggia
75. Fourgonnette publicitaire Gaggia pour l’Espagne, Siata modèle «Formichetta», vers 1955-1960.

Gaggia Española avait sa propre usine de production et une certaine indépendance vis-à-vis de la maison mère, jusqu’à produire ses propres modèles et sécuriser ses propres inventions. Il existe ainsi de nombreux brevets de Sala Soler, déposés avec son gendre, Carlos de Villalonga Taltavull. C’est d’ailleurs avec lui qu’il créera plus tard la société Italcrem (marque déposée en 1957, qui produira aussi les Visacrem). Sala Soler sera également à l’origine de SIATA Española en 1955, une marque de voitures basée à Turin (Società Italiana Auto Trasformazioni Accessori) qu’il implante aussi chez lui. Cela vaudra à la tradition de la voiture publicitaire Gaggia de se perpétuer en Espagne.

Comme on peut le voir sur une pleine page de journal en 1953, la société fabriquait semble-t-il des modèles Classica à ses débuts. De sorte qu’il existe aujourd’hui des machines Gaggia de différente facture. Pour rajouter à la confusion, la société italienne produira à partir de 1952 un modèle appelé «Spagna» avec le dos plat (rainuré, gaufré ou lisse), les poignées marrons ou noires¹⁴ (et même un levier centré sur quelques rares machines). On peut distinguer des Spagna sur le stand Gaggia de la foire de Milan de 1953. Ce modèle correspond certainement à celui déposé sous l’interminable titre «Macchina per caffè espresso comprendente una base a piatto con modanature verticali, un corpo centrale rettangolare ad angoli curvi con motivo, nella parte superiore, che si richiama al motivo del piatto, ai lati del detto corpo centrale essendo applicati…» (obtenu en Italie le 14 mai 1952 sous le numéro 41331). Ces machines seront aussi produites en partie à Barcelone.

Gaggia Espanola Classica
76. Publicité Gaggia Española, journal ABC – Sevilla, 4 septembre 1953.
Gaggia Esporatzione 1
Gaggia Esporatzione 2&3
77. Modèles Gaggia Esportazione, versions avec tôle ondulée et lisse.
Gaggia Spagna 1
Gaggia Spagna 2&3
78. Modèles Gaggia Spagna, versions avec tôle ondulée et lisse (la machine à droite porte l’inscription «Barcelona»).
Pub FAEMA Espagne 1954
79. Publicité FAEMA dans un journal espagnol, ABC, 17 novembre 1954.

La compagnie FAEMA est aussi présente très tôt en Espagne, elle annonce dans une publicité de 1954 avoir sa propre fabrique à Barcelone (en plus de Milan, Nice, Vienne, Munich, Caracas, Lausanne, Londres, New-York, Bogota et Casablanca). Dès 1953, Valente avait personnellement déposé auprès des autorités espagnoles des brevets pour ses modèles Nettuno, Mercurio et Marte.

Quelles étaient alors les relations entre Gaggia, Gaggia Española et FAEMA ? La réponse se trouve peut-être, au moins symboliquement, dans une anecdote rattachée aux trois compagnies. Il s’agit d’un groupe levier sans chaudière, destiné à une machine compacte ou murale. Brevetti Gaggia et Gaggia Española déposent le même brevet à des dates légèrement différentes (14 octobre 1953 en Italie, d’après une mention sur le brevet GB751687A, et 26 mars 1954 en Espagne). Ce qui est assez étrange, c’est le dessin apparaissant sur un (autre ?) brevet italien de Gaggia déposé dans les mêmes dates (le numéro le situerait en juillet de la même année). L’espagnol présente un levier décentré, signature de Gaggia, alors que l’italien a un levier centré. Il y en a même deux versions : une très similaire au levier FAEMA, avec les joints sur le piston, et l’autre plutôt hybride, avec les joints sur la chemise. Les deux dessins ont le même système de chauffage et d’injection d’eau froide, ainsi que la poignée typique de Gaggia. Or, aucune des deux compagnies ne semble avoir commercialisé ce type de machine. C’est plutôt FAEMA qui produira un tel modèle à partir de la fin des années 50,¹⁵ dont il fera un succès : la Veloxtermo, machine murale avec un groupe levier intégrant une résistance.

Brevet Gaggia Espanola 1954
80a. «Un aparato para la preparación de café exprés», brevet espagnol numéro 214531, déposé le 26 mars 1954 par Gaggia Española S.A.
Brevet Brevetti Gaggia 1954
80b. Brevet italien numéro 523.099 déposé par Gaggia en juillet 1954 (date estimée d’après le numéro du brevet).
Schema Velox 1959
80c. Groupe Velox, commercialisé par FAEMA dans les années 1960.
Valente-Arosio Murale 1952
80d. «Aparato sin caldera para la preparación del café», brevet ES-0208416 de Felice Arosio et Ernesto Valente déposé le 13 mars 1953.

Mais rendons à Arosio et Valente ce qui leur appartient: ils avaient proposé une machine à levier murale en 1952 (déposé en Italie le 14 mars 1952 d’après la mention dans le brevet US 2,755,733) mais qui tient plus de la Velox embryonnaire : la fixation du groupe sur une plaque métallique et le porte-tasse ajustable sont semblables mais elle comprend aussi deux réservoirs placés sur les côtés (un pour le café moulu, l’autre pour la vapeur). Elle avait même un tasse-mouture et une « knock box » intégrée (éléments 81, 83 et 82 du brevet). Cela en fait, esthétiquement, une machine plus proche des premières Reneka électriques que de la version que l’on connaît. À la lecture du brevet, on peut interpréter que le chauffage électrique est intégré à l’arrière du groupe mais celui-ci n’est pas clairement représenté sur le dessin… qui a, de plus, un levier ridiculement disproportionné (élément 71). Voilà ce qui a peut-être permis à Gaggia de déposer son propre brevet.

Des idées qui fusent, reprises de part et d’autre, un brevet d’Achille Gaggia qui a un petit air de défi vis-à-vis de Valente, une compagnie espagnole laissée partiellement en-dehors de la bataille, et FAEMA qui en fera finalement un succès commercial… voilà une belle parabole de leurs relations.

Autre trouvaille insolite du côté de Gaggia Española, cette coupure de journal montrant une photo prise à Madrid fin 1953. On y remarque, sur la table autour de laquelle le groupe de collaborateurs est rassemblé, une petite machine à nulle autre pareille. Si c’est bien une machine espresso, elle possède deux groupes leviers très rapprochés, avec des poignées atypiques, semblables à celles des Gilda’54 plutôt que celles des Gaggia classiques. La carrosserie, de forme trapézoïdale, est faite de tôle rainurée et le nom de la marque, «Gaggia», se découpe en lettres allongées sur la face arrière. Attention, cette machine est un ovni qui pourrait réveiller les ardeurs de collectionneurs. Une machine qui reste à découvrir dans le fond d’un grenier, tout comme les deux suivantes.

Machine OVNI Gaggia Espanola 1953
81. Article de journal sur la réunion des collaborateurs de Gaggia Española, ABC, 8 décembre 1953.

Voici maintenant la Gaggia Frankenstein, issue d’un brevet pour dessins et modèles italiens de 1954. Comme indiqué dans l’intitulé, la machine possède deux rangées de groupes alignés de chaque côté de la chaudière, se trouvant donc dos à dos. Cette machine, comme la précédente, a bien été construite puisqu’elle apparait là en photo. Jamais je n’avais vu auparavant de configuration de ce type. C’est peut-être une commande spéciale d’un bar ou d’un hôtel car cela demandait un comptoir spécial, en forme d’îlot, pour pouvoir l’opérer. Mais alors, pourquoi la protéger par un brevet ? Mystère.

Machine Frankenstein Gaggia 1954
82. «Macchina per caffè espresso con gruppi per la preparazione del caffè disposti su due pareti opposte del corpo della macchina», brevet pour modèle numéro 47615, obtenu par Gaggia le 5 janvier 1954.¹⁶

La dernière machine est beaucoup plus intéressante. Présentée à la foire de Milan de 1952, c’est un modèle Gaggia encore non répertorié à ce jour. La «Pandora», c’est son nom, est une machine très élégante, munie d’une auto-régulation (électrique) de température et d’un auto-ajustement du niveau d’eau. Elle comprend donc deux innovations correspondant à des brevets pour modèles déposés en 1952 et 1953 («Dispositivo di autoregolazione per macchine per la preparazione di caffé o infuse», numéro 41982 du 16/07/1952 et «Regolatore magnetico di livello a galleggiante per caldaie per macchine da caffè», numéro 45255 du 30/05/1953). Disponible en un ou deux groupes, elle était certainement destinée aux petits cafés, voire à l’usage domestique. Elle ne trouvera apparemment pas sa place sur le marché car il n’en existe aucun exemplaire connu à ce jour.

Gaggia tipo Pandora 1952
83. Publicité Gaggia pour la XXXe foire de Milan et la présentation de son modèle «Pandora». Gazzetta del Mezzogiorno – Cremona, 25 avril 1952.

Elle préfigure peut-être les modèles «Treno» (ces machines Gaggia destinées à être fixées à un mur, de côté, sur les lignes de wagons-lits Rome ou Venise-Paris) et «Spagna 3L» (rares machines avec un levier centré, produites autour de 1955). Il existe un autre modèle apparenté, mais destiné à être fixé dos au mur, qu’il faudrait peut-être appeler «Navi» puisque le seul brevet qui semble y correspondre s’intitule «Macchina per crema di caffè espresso, atta ad essere installata a bordo di navi» (numéro 70913 du 05/01/1959). Là encore, il ne semble rester qu’une photo de ce modèle. Avis aux chercheurs d’or.

Gaggia tipo Treno
84. Modèles Gaggia «Treno» équipant la compagnie de wagons-lits, dans sa version italienne (à gauche) et espagnole (à droite).
Gaggia tipo Spagna 3L
85. Modèle Gaggia Spagna 3L (en bas et en haut à gauche) et un modèle mural non identifié («Navi» ?, en haut à droite), tous deux possédant une cuve à remplir et un levier centré et courbé.

Pour ma part, je me contenterai d’aller un jour à Rome feuilleter ces brevets pour dessins et modèles dont on a que de trop rares photos, afin de clarifier tout ça…

À suivre…

_________________________________

¹¹. Art. 1 de la legge 10 ottobre 1950 n. 842 in matere di prolungamento del periodo di validita della durata dei brevetti per invenzioni industriali (reference).
¹². Certains font remonter en 1949-1950 l’implantation de FAEMA à Nice, avenue du Trident. Rien ne semble le confirmer (seul le dépôt à l’INPI montre qu’elle y déjà était début 1953). La seule trace que l’on peut trouver dans des archives est le rachat par FAEMA (S.A.R.L. Société française des machines à café F.A.E.M.A., au capital de 5 millions de francs – Fabrication, commerce, réparation des machines à café et tous autres appareils) pour plus de 200 mille francs, du 1 av. du Trident pour des fins «d’établissement industriel et commercial de fabrication et vente de machines à café et d’accessoires», et «exploité à dater du 12 avril 1955(1953?)». Elle y déménage aussi son siège social français qui se trouvait précédemment au 2, boulevard Prince-de-Galles, Villa «La Merette».
¹³. Le jugement confirmé en appel, sera finalement annulé en cassation à cause des termes de l’entente initiale de 1952.
¹⁴. Une théorie veut que les poignées marrons étaient le signe de fabrication italienne alors que les poignées noires étaient pour l’export et/ou des productions française ou monégasques. L’origine était normalement indiquée sur la machine.
¹⁵. Enrico Maltoni date une brochure de la Velox en 1952 mais cette date est plus que douteuse étant donné les brevets Gaggia de 1953-1954, ainsi que la marque «Veloxtermo», qui n’est déposée par Valente que le 8 juin 1959. [VELOXTERMO, Registro No 144845, «MACCHINE DA CAFFE’ ELETTRICHE», data deposito 08/06/1959, data registrazione 29/07/1959]. De plus, il existe un brevet pour modèle de 1960 qui semble y correspondre: «Gruppo lisciviatore a stantuffo per la preparazione istantanea del caffè, su pannello a muro», brevet 77993, obtenu le 29/04/1960.
¹⁶. «BAR – Bellezza | Arte | Ristoro – Architettura cibo e design nell’Italia del ‘900», ed. De Luca Editori d’Arte (2015), p.64.
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Publié par le 16 décembre 2017 dans Histoires et Histoire

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 28)

Le talent d’Achille (2/6)

La longue guerre et l’attente de Gaggia sont sur le point de se terminer. Au printemps 1944, alors que Manlio Marzetti est nommé adjoint au maire de Milan, les alliés libèrent Rome. Les combats continuent plus au Nord et la répression des partisans est sans pitié. Il faudra encore près d’un an pour que les villes de Milan et Turin soient libérées à leurs tours. Le 27 avril 1945, c’est enfin le dénouement: Mussolini qui tente de fuir vers la Suisse dans une colonne allemande est arrêté et exécuté.⁵

 

Libération de Milan 1945
16. Annonce de la libération de Milan et Turin à la une du journal l’Unità, 27 avril 1945.

 

Dans cette Europe débarrassée de l’extrême droite et contrôlée par les forces victorieuses, majoritairement de gauche, une toute nouvelle ère commence. Suite à la nationalisation des grands groupes industriels ayant profité de la guerre et au harnachement de la finance, de grandes réformes sociales sont mises en place. De cette expérience inédite vont naître les trente glorieuses, une période de prospérité sans précédent qui touche des pays pourtant dévastés et ruinés par la guerre.

Milan en est un exemple frappant : la ville qui avait été pilonnée de milliers de bombes va littéralement renaître de ses cendres et devenir en peu de temps un des symboles du « miracle italien ». La hausse du niveau de vie s’accompagne d’une transition vers une société de consommation où la « Dolce Vita » prend une part de plus en plus importante. C’est dans ce contexte très particulier que va naître l’espresso, un des symboles de ce renouveau à l’italienne.

Jeep Willys libération de Rome
17. Libération de Rome par les Alliés le 4 juin 1944.

À la libération, ce sont des Jeep Willys qui rentrent dans les villes italiennes tout juste derrière les partisans. On raconte qu’Achille Gaggia aurait monté son premier prototype de piston à ressort grâce aux pièces d’un de ces véhicules, symboles de l’armée américaine.⁶ Il y a bien des pistons sur ces engins, mais pas vraiment de ressorts. Or, c’est bien là que réside l’idée de génie de Gaggia et, de fait, son invention n’a que peu à voir avec l’Amérique, dont les soldats trouvent le café italien trop fort et lui préfèrent les « luongo ». La nouvelle invention de Gaggia est simplement la continuation directe de ses travaux d’avant-guerre. Cette guerre qui a plutôt été un frein et un facteur de stress important pour Gaggia. Avec le retour d’exil du fils Camillo, l’antifasciste, on imagine la famille de nouveau réunie et l’activité de l’entreprise reprendre tranquillement au sein du petit atelier de la rue Pietro Calvi. La production de groupes à vis « Lampo » se poursuit pour un temps, dans une version en laiton et amiante…⁷ jusqu’à la fameuse épiphanie du printemps 1947, il y a tout juste 70 ans.

Atelier Gaggia rue Pietro Calvi
18. Vue de la Piazza Risorgimento vers 1950. L’adresse où se trouvait l’atelier de Gaggia (2, rue Pietro Calvi) est indiquée par la flèche.
Camillo Gaggia vers 1950
19. Photo de Camillo Gaggia, certainement prise dans les bureaux de l’entreprise familiale qu’il rejoint en 1948 et où il travaillera jusqu’en 1989. (Cette photo est souvent présentée à tort comme étant une photo d’Achille, notamment sur le site de Gaggia).³

Crema caffè di caffè naturale

En juin et août 1947, Achille Gaggia dépose coup sur coup deux brevets qui sont les fondations de son futur succès : un brevet pour une nouvelle chaudière et le brevet pour son célèbre piston à ressort. Pour la chaudière, la chose est un peu anecdotique, sauf qu’elle préfigure la forme qu’auront ses premières machines (les «Classica»), ce choix d’une forme haute et horizontale. Elle montre aussi le désir de présenter une machine complète et plus seulement un groupe qui se monte sur les chaudières existantes, comme les «Lampo». On trouve dans le brevet une conception particulière à deux étages séparant eau chaude et vapeur, dans des versions verticales et horizontales. C’est surtout cette dernière qui sera finalement retenue pour les machines de deux groupes et plus.

La véritable bombe est plutôt contenue dans le deuxième brevet : le nouveau groupe piston à ressort. En inspectant le dessin, on retrouve clairement la filiation avec le premier groupe à vis de Gaggia (1938, épisode 27), lui-même directement issu de l’invention de Cremonese (1936, épisode 26). Ce qui est surprenant, c’est qu’en cet été de 1947, le groupe possédait déjà sa forme caractéristique, reconnaissable entre toutes, avec la partie supérieure vissée à l’aide d’un énorme écrou, sa calotte arrondie et le levier placé sur le côté, avec la poignée de bakélite noire constituée de quatre boules de diamètre croissant. Un casse-tête assemblé de près de 100 pièces, qui fait encore la fierté de ses heureux propriétaires, comme on peut le voir sur la magnifique photo de Paul Pratt.

Brevet Gaggia IT 432148 - 20 juin 1947
20. Brevet Gaggia numéro IT 432148, intitulé «Caldaia per macchine da caffé espresso», déposé le 20 juin 1947.
 Brevet Gaggia IT 432321 - 8 aout 1947
21 Brevet Gaggia numéro IT 432321, intitulé «Robinetto per macchine da caffé espresso», déposé le 8 août 1947.
Groupe Gaggia en pièces détachées
22. Photo d’un groupe Gaggia en pièces détachées [Photo de Paul Pratt].⁸
Cuve Gaggia
23. Photo d’une chaudière Gaggia, telle que celle décrite dans le brevet.[Photo de Doctor Espresso]
Brevet Gaggia DE938804C - 1950
24. Brevet Gaggia déposé en Allemagne le 31 mars 1950 (numéro DE938804C).

Comme dans le cas du modèle à vis, l’eau arrive de la chaudière lorsque le piston est en position haute (levier baissé et piston entraîné par la rotation d’un engrenage sur une crémaillère), mais plus besoin de forcer pour le retour : c’est le ressort comprimé qui applique la force nécessaire au passage de l’eau à travers la mouture. Le café n’est plus âcre, car il n’y a plus de vapeur et, conséquence miraculeuse de ce nouveau système, dans des conditions particulières de pression et de température, une « crème naturelle » se forme et coiffe le café. Il se trouve que ces conditions sont aussi celles où le café exprime au mieux ses arômes, le Graal de tout barista qui se respecte. Sûr de son coup cette fois-ci, le brevet est déposé dans la quasi-totalité des pays européens environnants (numéros CH262232A, FR986124A, BE489053A, AT179620B, DE938804C déposés entre 1947 et 1950) et Achille Gaggia inscrit fièrement sur la devanture de son bar « caffè crema di caffè naturale funziona senza vapore ».

Il a certainement fallu de nombreux essais pour en arriver au prototype final, ne serait-ce que pour régler la finesse de la mouture et la force du ressort. Y a-t-il eu d’autres prototypes avant cette version définitive qui a traversé les âges?

On est en droit de le penser si l’on se fie à une publicité publiée dans les journaux de 1951 (La provincia, Cremona, 31 octobre 1951 et La Stampa, 28 décembre 1951) on découvre en effet une sorte de chaînon manquant entre le groupe à vis de 1938 et le groupe à ressort de 1947. La publicité, qui présente une histoire du café façon Gaggia, commence avec l’éternelle (et fausse) légende de Kaldi, puis arrive à la révolution dans le monde du café évoquant le fait qu’« Achille Gaggia a été le premier à avoir l’idée de mécaniser la cafetière Napolitaine [sic], et en 1938 naît le premier groupe de filtration fonctionnant sans vapeur ».

L’image serait donc censée illustrer ce premier groupe à vis, sauf que c’est une sorte d’hybride entre le modèle à vis et le modèle à ressort, avec une poignée courbée au lieu du levier droit. Peut-être n’était-ce là qu’un dessin sorti de l’imagination d’un publicitaire. L’encart reprend en tout cas le parallèle entre la cafetière Napolitaine et le groupe de Gaggia, comme sur le célèbre logo déposé en 1949 (celui qui apparaît encore aujourd’hui sur les modèles « Classic »). Il manque simplement les dates « 1848-1948 », souvent présentes, qui ne semblent pas être un clin d’œil à l’histoire des machines à café, comme on le lit parfois, mais plutôt à l’histoire tout court.

Logos Gaggia 1949 et publicité 1951
25. Dépôts de marques 95632 et 95633 de 1949 (papier ocre) et dessins (groupe et signature) issus d’une publicité de 1951.
Logos Gaggia avant et après 1950
26. Logo apparaissant sur les machines Gaggia (à gauche avant 1950, à droite après).

En effet, 1848 ne correspond à aucune date particulière relative au café… si ce n’est précéder de 100 ans la sortie du groupe à ressort de Gaggia. La cafetière Napolitaine est selon toute vraisemblance une création française de Morize en 1819 (donc plus tôt), celle de Rabaut, ancêtre de la Moka, est de 1822 (antérieure aussi) et la cafetière hydrostatique géante de Loysel de la Lantais date, quant à elle, de 1853 (donc plus tard). À priori, il faut plutôt chercher du côté de l’histoire de l’Italie, et plus précisément celle de Milan : 1848 est l’année du printemps des peuples et des cinq journées de Milan, ces évènements qui annonce la première guerre d’indépendance de l’Italie. Le message publicitaire serait donc le suivant : le nouveau groupe de Gaggia est une véritable révolution, au moins aussi importante que la révolution de 1848. Avec le recul, caféologues que nous sommes, on ne peut pas vraiment lui donner tort.

Machine Gaggia collection Fumagalli
27. La machine à café Gaggia de la collection Fumagalli attribuée à Gaggia, 1948.

L’autre piste bien plus intrigante, est cette machine de la collection Fumagalli datée de 1948 dont le châssis rappelle grandement celui de la Classica, mais avec un mécanisme très similaire, semble-t-il, à celui de la Gilda (dont les deux modèles à un et deux bras ne sortiront respectivement qu’en 1952 et 1954). C’était peut-être là un balbutiement avant l’éclair de génie. Il est plaisant de se dire qu’il y a eu jaillissements d’idées dans ces années d’après-guerre, certaines expérimentées tout de suite avec un succès retentissant et d’autres plus ou moins achevées, gardées dans les cartons pour plus tard.

 

En route pour la gloire

Gare Centrale de Milan 1931
28. Vue de la Gare Centrale de Milan en 1931, quartier Abbadesse.

Contrairement à sa première invention, l’ambition de Gaggia est clairement de se séparer des machines à colonne et de proposer une machine complète, à l’instar des Cimbali, Pavoni et Arduino de ce monde. Achille, qui travaille à son nouveau prototype, se rend bien compte que ce n’est pas avec son petit atelier et ses connaissances certainement limitées en mécanique qu’il pourra parachever un modèle complet, et surtout le produire en grand nombre. Pour cela il lui faut une personne capable de l’aider… une personne d’expérience, propriétaire d’un atelier mécanique de préférence. On peut dire que cette année 1947 a été bien particulière et le succès retentissant provient aussi d’un autre évènement : c’est en cette même année, que Gaggia croise le chemin de Valente.

Ernesto Valente et Antonio Segni vers 1960
29. Poignée de main entre Ernesto Valente (à gauche) et le président Antonio Segni (à droite), datant vraisemblablement du début des années 60. C’est une des rares photos connues de Valente.
Quartier de la Gare Centrale de Milan 1951
Quartier de la Gare Centrale de Milan 1950
30. Vue du quartier de la Gare Centrale datant de 1950 et 1951. L’adresse où se trouvait le premier atelier FAEMA (2, via Progresso), et où furent assemblées les premières Classica, est indiquée par une flèche rouge. Avec un peu d’imagination, on peut retrouver les formes de la Classica dans ce l’architecture de la Gare.

Originaire du quartier d’Abbadesse, voisin de la Gare Centrale et pas très loin de celui de Porta Vittoria où habitait Gaggia, Carlo Ernesto Valente, né en 1913, avait quitté l’école à 12 ans, perdu son père à 13 et déjà roulé pas mal sa bosse dans différentes activités avant 1947 (relieur, fabricant d’instruments de musique, lui-même joueur de trombone, il sera père de 7 enfants). À 18 ans, alors qu’il travaille pour une compagnie de fournitures pour hôtels, il perd trois doigts de la main droite dans un accident de travail sur une scie circulaire, ce qui ne l’empêche pas de continuer sur sa lancée. Possédant déjà l’âme d’un entrepreneur, il investit l’argent des assurances dans une entreprise et en 1945, avec deux partenaires (Cantini et Peralla), il fonde la compagnie FAEMA («Fabbrica Articoli Elettromeccanici Meccanici Affini»), un atelier mécanique situé via del Progresso, près de la gare Centrale de Milan. L’entreprise est spécialisée dans la fabrication d’appareils électroménagers allant du réchaud électrique aux accessoires pour l’équipement des trains, en passant par des sèche-cheveux.

Publicité Gaggia Modèle Classica vers 1950
31. Publicité Gaggia pour la toute première machine espresso, modèle «Classica», datant de 1950.

Achille Gaggia qui vient certainement le voir avec son idée de machine à café à la recherche d’un partenaire, ou qui le reçoit dans son bar de via Premudale où il devait avoir un groupe de démonstration, trouve en lui quelqu’un qui le comprend. Non seulement il saisit le potentiel de son invention, mais il a ce qu’il faut pour donner jour au premier modèle et débuter une production en série. Il s’agit aussi de ne pas répéter l’erreur de Moriondo qui avait gardé son invention pour son propre bar : il faut la diffuser le plus possible pour conquérir les clients. Une première machine « made in FAEMA » voit le jour à la fin de 1947 et, pour démonstration, elle est installée dans un des cafés les plus en vue de Milan, le Donini de San Babila (dans un bâtiment complètement refait à neuf suite aux bombardements, qui est devenu par la suite le Ginrosa, un lieu emblématique qui existe encore aujourd’hui).

Bar Donini Piazza San Babila avant et après guerre
Etablissement Ginrosa Piazza San Babila
32. Photo du bar Donini (avant et après guerre), le lieu où a été installé la toute première Gaggia Classica.

C’est le tout début d’une grande aventure, et Giancarlo Fusco a déjà décrit ce moment historique mieux que personne:⁹ «Un matin de décembre 1947, dans un des bars les plus fréquentés de Milan, le Donini de San Babila, les consommateurs habituels de café et de cappuccino furent retardés de cinq minutes à cause d’une importante nouveauté. Sur le comptoir, à la place de la vieille machine soufflante et récalcitrante, se trouvait une toute nouvelle : et pas n’importe laquelle, une d’un modèle jamais vu auparavant. Au lieu d’avoir la forme verticale habituelle, celle d’une ogive, elle était horizontale; et alors, plus de sifflements de vapeur, plus de nuage de fumée et de sourds marmonnements. Le café coulait depuis les becs, silencieusement et lentement comme la première pluie, entraîné par une force obscure et mystérieuse. Le Barista, fier de l’attention suscitée, se limitait à abaisser un levier qui se relevait de lui-même…» (traduction libre).

Modèle Gaggia Classica 1 Groupe
33. Gaggia Classica 1 groupe.
Modèle Gaggia Classica 2 Groupes
34. Gaggia Classica 2 groupes. [Photo de CW Gebrauchtgeräete]
Brochure Gaggia Classica 1948
35. Brochure de Gaggia pour les modèles Classica, datant certainement de 1950.

… ecce la « crema di caffè ». Le succès va s’étendre rapidement et ce nouveau type de machine va ainsi trouver sa place sur les comptoirs de nombreux lieux populaires à travers la ville. Malgré les premières réticences, comme celles du patron du Caffè Taveggia qui accepte d’installer la machine à condition de la cacher derrière le comptoir,⁶ les machines fleurissent chez Biffi⁶ et Campari¹⁰ de la Galleria Vittorio Emanuele, chez Motta⁶ ⁷ et Alemagna,⁶ plus tard au fameux Club Astoria¹⁰ et dans de nombreuses villes d’Italie. Des machines de modèle « Classica» qui porte l’inscription «Officine Faema Brevetti Gaggia».

Liste cafés Gaggia Classica 1948
36. Liste des bars, cafés et restaurants où étaient installées des machines espresso Gaggia en 1948, avec des photos de certains de ces lieux (Taveggia, Alemagna, Biffi, Caffé Torino et Motta).

La nouvelle machine est aussi présentée à la foire de Milan de 1948. Si l’on se fie à l’une des rares photos de cet évènement, elle devait se trouver non loin du stand Fiorenzato et d’un autre fabricant de machines à café au style plutôt carré (non identifié). La machine de Valente et Gaggia, avec ses formes arrondies et sa tôle crénelée, et surtout ce levier inhabituel surmontant le groupe a dû attirer plus d’un regard, au moins curieux, et séduit des dizaines de visiteurs par le goût incomparable du café produit.

 

Affiche Foire de Milan 1948
Billet Foire de Milan 1948
37. Affiche et billet d’entrée de la foire internationale de Milan de 1948.
Stand Gaggia Foire de Milan 1948?
38. Stand Gaggia, possiblement à la foire internationale de Milan (entre 1948 et 1950).
Fiorenzato Foire de Milan 1948
39. Pavillon des objets ménagers et équipement pour les bars, foire internationale de Milan 1948.

À la fin de l’année 1948, plus de 90 machines ont été vendues et le succès est exponentiel. La collaboration entre Gaggia et Valente va tranquillement prendre fin en 1950, date à laquelle chacun poursuit sa route selon sa propre stratégie commerciale. Cette année-là, Gaggia déménage dans un nouvel atelier (au 3, via Rodolfo Carabelli) pour y faire cavalier seul et déménage aussi son bureau commercial du 69, via Archimède (tout à côté des ateliers Pavoni, situés au 26 de la même rue) au 18, via Angelo Maj, plus près de la nouvelle usine. Valente s’apprête à sortir ses propres modèles de machine à café, sous licence Gaggia, déménageant lui aussi dans un atelier beaucoup plus imposant au 7, via Casella (ancien emplacement de la S.I.L.PA., Società Industriale Laminati Profilati Alluminio).

 

Annonce Gaggia La Stampa 12/1950
Annonce Gaggia La Stampa 02/1951
40. Publicité Gaggia montrant la configuration de la nouvelle usine (La Stampa, 12 décembre 1950 et 20 février 1951).
Brochure FAEMA 1950
41. Brochure FAEMA de 1950.

Anecdote plutôt intéressante, la première brochure pour les machines à café espresso de la société FAEMA (qui date certainement de 1950) montre des photos d’un atelier où l’on distingue, sur les établis, des modèles Classica de Gaggia. Elle porte aussi, en couverture, une représentation d’une des premières « Macchina ad idrocompressione » FAEMA, la Saturno (identique à la Nettuno mais avec, à l’arrière, une grille horizontale plutôt que verticale). À côté, une pin-up tendant une tasse de café d’une main tout en caressant un levier de l’autre. Ce qui choque, ce n’est pas tant la lascivité de la scène, ou la crema très faible sur le café de grand volume, mais plutôt le fait que l’illustration est signée Boccacile. Gino Boccacile, l’auteur des affiches de propagande du régime fasciste italien durant la Seconde Guerre mondiale… une faute de goût qui n’aura certainement pas échappée à Camillo, lui qui a connu la prison pour ses prises de position politique au début de la guerre et qui travaille alors au futur modèle de la société Gaggia.

 

 

À suivre…

_________________________________

⁵. C’est à Milan, sur la Piazza Loreto où le régime fasciste avait fait fusiller quinze partisans un an plus tôt que son corps est exhibé pour l’exemple, suspendu à la structure d’une station Esso avec six autres personnes (dont sa maîtresse Claretta Petacci).
⁶. «L’anima dell’industria: un secolo di disegno industriale nel Milanese», Anty Pansera (1996), p.142
⁷. «Coffee floats, tea sinks», Ian Bersten (1993).
⁸. Photo que Paul Pratt a d’abord postée sur Home-Barista, avec son aimable autorisation.
⁹. Passage retranscrit dans «La buone società Milano industria», de Ugo Bertone, Roberto Camagni et Marco Panara (1987). Dans le texte: « Una mattina di dicembre del 1947, in uno dei bar più frequentati di Milano, il Donini di San Babibla, i soliti consumatori di caffè e cappuccini ritardarono di cinque minuti i loro affari, avvinti da una importante novita. Sul banco, al posto della vecchia macchina sbuffante e bisbetica, ve n’era una nuova: non solo, ma di modello mai visto. Anzitutto invece di avere la solita forma verticale, ad ogiva, era orizzontale; poi, niente fischi di vapore, niente nuvole di fumo e sordi borbottii. Il caffè gocciolava dai becchi, silenzioso e lento come le prime piogge, spinto da una forza oscura e misteriosa. Il barista, fiero dell’attenzione prestatagli, si limitava ad abbassare certe leve, le quali si rialzavano da sole… ». Così molti anni fa scriveva Giancarlo Fusco.
¹⁰. «Tea & Coffee Trade Journal» (April 1st 1990).
 
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Publié par le 23 juin 2017 dans Histoires et Histoire

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 27)

Le Talent d’Achille (1/6)

L’histoire retient bien trop souvent les vainqueurs. Non que ces vainqueurs ne méritent pas d’attention, mais que les récits laissent croire à des sauts quantiques dans la naissance des idées marquantes. Giovanni Achille Gaggia, figure emblématique de l’espresso mérite certainement l’attention qu’on lui porte : le chemin qu’il a fait à partir de l’invention de Cremonese a, à lui seul, changé le cours de l’histoire du café. Mais comme toujours, cela n’est pas arrivé d’un seul coup ni surgi de nulle part. Il y a eu des essais, des erreurs, et une époque qui se prêtaient particulièrement à ce changement. La légende de l’espresso a ainsi été construite autour de ce personnage sympathique, toujours souriant, qui a su saisir l’opportunité au bon moment mais en ne gardant de l’histoire que celle du ressort qui l’a fait surgir de sa boîte. En fouillant un peu, on peut entrevoir que le parcours d’Achille et de sa famille est naturellement plus riche que ce que certains clichés ne le laissent croire, ce qui me permettra de faire durer le plaisir de cette fin de parcours.

Brouillard Milan 1950
01. «Quando si beveva un caffè, sembrava di entrare in una Milano nebbiosa»
(«Quand quelqu’un prenait un café, c’était comme entrer dans la brume de Milan»),
Achille Gaggia à propos des machines à café express.

Giovanni Achille Gaggia a à peine 20 ans lorsque l’Italie s’engage dans la Première Guerre mondiale aux côtés de la Triple Entente. Né dans le quartier populaire de Porta Vittoria à Milan en 1895, il a précisément l’âge des conscrits en 1915.¹ L’histoire ne dit pas s’il a été tiré au sort et envoyé au front près de Venise et de Trieste, dans la région de Veneto… mais c’est en tout cas la région d’origine de sa femme Luigia (née Modolo à Polcenigo, près d’Udine, le 2 octobre 1906). Elle est beaucoup plus jeune qu’Achille et ils se marient sûrement dans la hâte, autour de 1923, pour une raison bien particulière : Luigia a 17 ans à peine lorsqu’elle donne naissance à leur fils Camillo (né le 13 octobre 1923).

La petite famille vit alors à Milan, dans le quartier d’origine d’Achille où il ouvre un café qui porte son nom, le « Bar Achille » situé au numéro 14 de la Viale Premuda. Nous sommes au début de 1930, en plein dans la montée en puissance de Benito Mussolini, installé au pouvoir depuis octobre 1922. Le Duce vient de mettre sur pied l’OVRA (Organizzazione per la Vigilanza e la Repressione dell’Antifascismo fondée en 1927) et après la répression des mouvements de grèves par les chemises noires, ce sont les citoyens qui sont mis sous surveillance pour dissuader toute opposition par le biais de condamnations et d’emprisonnements. Une répression qui va toucher de près l’histoire familiale, quelques années plus tard.

Marché Porta Vittoria 1906
02. Le quartier populaire de Porta Vittoria (Mercato di Porta Tosa, 1906), où Achille Gaggia a grandi et ouvert son café.
Achille Gaggia et Luigia Modolo
03. Achille Giovanni Gaggia et sa femme Luigia Modolo.
Bar Achille 1939
04. L’emplacement du bar « Achille » sur viale Premuda (flèche rouge), fin des années 30.

Pour l’heure, Achille s’affaire derrière le comptoir de son bar, aux commandes d’une rutilante Victoria Arduino. On raconte aussi qu’il n’était pas vraiment satisfait du café sortant de cette machine qui était pourtant le nec plus ultra à l’époque. Assez déçu, à vrai dire, pour chercher un moyen d’améliorer le résultat. A-t-il ou n’a-t-il pas rencontré Antonio Cremonese dans ces années-là, a-t-il ou n’a-t-il pas expérimenté avec lui différentes façons de parvenir à ses fins. Il avait un certain penchant pour le septième art, et a donc pu passer la porte du Moka Sanani à la sortie d’une séance de cinéma de la via Torino et engagé la conversation avec son propriétaire. On ne peut que spéculer… mais pas sur le fait qu’il s’est approprié l’invention de Cremonese après son décès et qu’il s’attèle alors à peaufiner l’invention.

Très peu de temps après avoir racheté les droits du brevet à Rosetta Scorza (voir épisode précédent), Achille Gaggia dépose à son tour un brevet intitulé «Rubinetto a stantuffo per macchine per produrre istantaneamente infusi in genere (per esempio caffè, té, camomila e simili)» (numéro IT365726 déposé le 5 septembre 1938). Il fonde aussi la société «Brevetti Gaggia G.A.» (G.A. pour Giovanni Achille) dotée d’un petit atelier situé à deux pas de son café, au n.2 de via Pietro Calvi.

Signature Gaggia
Titre Brevet 1938
Brevet 1938
05. Brevet IT365726 intitulé «Rubinetto a stantuffo per macchine per produrre istantaneamente infusi in genere
(per esempio caffè, té, camomila e simili)» déposé par Achille Gaggia le 5 septembre 1938.

Il y fabrique les premiers groupes à vis en aluminium et en laiton. Leur principe de fonctionnement, décrit dans son premier brevet, correspond trait pour trait à celui de Cremonese. La différence réside seulement dans le manche qui permet d’actionner le piston (par rotation de la vis), qui a une courbure ramenant la poignée au niveau du filtre et qui possède un plus grand bras de levier. Le maintien en température du groupe, grâce à une circulation autour du groupe, est toujours présent mais utilise de la vapeur plutôt que de l’eau, passant par l’admission d’eau et par la cavité annulaire entourant le piston. Cette circulation peut être activée par l’ouverture d’un robinet situé à l’arrière du groupe.

Photos groupe Lampo
06. Photo du premier groupe à piston d’Achille Gaggia conservé par la famille de l’inventeur.²

Ces groupes sont commercialisés sous le nom de «Lampo» dont on retrouve la marque, associée à des machines à café espresso, déposée par la Milanaise «Società in nome Collettivo Fabbrica Italiana Articoli Casalinghi in allumino» de Rigamonti & Co. Ce dépôt de marque est effectué tout juste avant le brevet de Gaggia, le 21 février 1938, ce qui indique peut-être une collaboration entre les deux (entre Gaggia et Emilio Rigamonti, un nom aussi associé à des appareils pour eau de Seltz) pour la fabrication des groupes en aluminium. Enfin, rien n’est vraiment sûr, on retrouve aussi sous ce nom de petites cafetières et le graphisme de la marque ne correspond pas à celui utilisé par Gaggia. Ce graphisme est d’ailleurs assez particulier : en dessous du mot « Lampo » apparaît un cœur dans lequel se trouve ce qui semble être un portrait assez maladroitement dessiné… de la main de Camillo enfant, possiblement.

Publicité Groupe Lampo
07. Publicité pour le groupe à vis de Gaggia, 1939.
Logo Lampo
08. Logo apparaissant sur les groupes Lampo de Gaggia.

Ces groupes révolutionnaires «Lampo», fonctionnant sans vapeur (du moins pour l’extraction), sont présentés à la Foire de Milan de 1939. Cette « Fiera », comme les jeux Olympiques de Berlin en 1936, est une vitrine extraordinaire pour l’état fasciste italien qui est en train de s’aligner sur Berlin : Benito Mussolini vient d’instaurer les lois raciales (le 18 septembre 1938, à la surprise de certains juifs impliqués dans l’administration fasciste), et s’apprête à signer avec l’Allemagne le pacte de l’acier (22 mai 1939). La suite est alors inéluctable, Hitler envahit la Pologne le 1e septembre et Mussolini déclare la guerre à l’Angleterre et à la France le 10 mai 1940. Milan sera une des premières villes italiennes bombardées avec des raids ciblés les 15-16 juin 1940, mettant en veilleuse toute activité industrielle et plongeant la population dans une logique de survie.

Hitler - Mussolini
09. Un timbre des années 40 montrant Hitler et Mussolini avec la devise
«Due Popoli, Una Guerra» (« Deux peuples, Une guerre »).
Fiera Milano 1939
10. Une affiche de la foire de Milan de 1939 où Achille Gaggia présente son groupe Lampo.
Camillo Gaggia
11. Photo de Camillo Gaggia prise dans les années 50.³

Chez les Gaggia, il est question d’un autre groupe révolutionnaire. En 1941, c’est au tour de Camillo, le fils Gaggia, d’être en âge de combattre. Il va avoir 18 ans en 1941 et est étudiant, membre en règle de l’organisation fasciste. Mais ce n’est là qu’une façade : avec d’autres étudiants, il fonde en avril 1941 une association clandestine antifasciste.⁴ Il fallait un certain cran à l’époque pour se lancer dans une telle aventure qui sera, malheureusement pour lui, d’assez courte durée : son groupe se fait surprendre en décembre 1941 en train de distribuer des tracts dans le Galleria Vittorio Emmanuele de Milan. Camillo Gaggia, en compagnie d’Armando Ferrari, Pietro Caremoli, Luigi Borlé, Franco Vidossich, Mirto Silvestri et Marco Ottone sont arrêtés.⁵ Ils seront jugés par un tribunal spécial en juillet 1942 pour «Associazione sovversiva, istigazione all’insurrezione, propaganda» («Association subversive, incitation à l’insurrection, propagande»). Les peines vont de 15 ans et 4 mois à 5 ans de prison. Camillo, dit Nino, est condamné à 10 ans et 4 mois, et est envoyé à la prison de Castelfranco Emilia, près de Modène.

Prison Castelfranco Emilia
12. L’entrée de la prison de Castelfranco Emilia où a séjourné Camillo Gaggia de 1942 à 1943.

Un coup dur pour les parents qui poursuivent tant bien que mal leur vie à Milan séparés de leur fils. Ils ont tout de même de la chance dans leur malheur, car le vent commence à tourner pour le régime fasciste vers la fin 1942-début 1943. Le 24 octobre 1942, un raid de bombardiers laisse de nombreuses ruines à Milan et représente un coup dur pour le régime. Suivent la défaite d’El Alamein (novembre 1942) et le débarquement anglo-américain au Maghreb qui finit par chasser Allemands et Italiens de l’Afrique (mai 1943). Sur le front russe, l’armée italienne est mise en déroute lors de la bataille de Stalingrad (janvier 1943), un tournant majeur de la guerre. Les Alliés débarquent en Sicile le 10 juillet 1943 et ont vite fait de libérer l’île, ils commencent leur remontée de l’Italie par la pointe de la botte. Mussolini, démoralisé, est renversé puis emprisonné par le roi d’Italie.

C’est dans ce revirement de situation historique que Camillo est libéré par le nouveau gouvernement Badoglio et transféré en Suisse, dans le camp de réfugiés d’Adliswil où il côtoie une figure importante de la résistance italienne : Luciano Bolis, avec qui il entretiendra plus tard une correspondance. Le renversement est cependant de courte durée, car Mussolini est libéré par un commando Allemand le 12 septembre 1943 et il reprend les rênes du pouvoir. L’Italie se retrouve alors séparée en deux : la «République sociale italienne» est instaurée au Nord (le 23 septembre 1943) et contrôlée par les fascistes, alors qu’au Sud se trouve le Royaume d’Italie. En 1943 et 1944 de nombreux raids sont menés sur Milan, qui devient la ville la plus bombardée d’Italie. On raconte qu’Achille Gaggia aurait perdu sa petite production de groupes Lampo durant un de ces raids mais c’est un moindre mal.

Affiche propagande Boccacile
13. Une des nombreuses affiches de propagande dessinée par Gino Boccacile durant la guerre.
Elle met en scène la campagne de bombardement sur Milan du 20 octobre 1944 ayant touché l’école primaire de Gorla.
Bomabardement Galleria Vittorio Emmanuele
14. Un des raids sur Milan d’août 1943 détruit complètement le toit de la Gallerie Vittorio Emmanuele où avait été arrêté le groupe antifasciste de Camillo Gaggia.
Bomabardement Bar Turin
15. Un café ayant subi de lourds dommages durant les bombardements, épargnant tout de même la machine à café
(Caffè Raymondi de Turin, via Rodi 2 bis, 11-12 janvier 1941).

 

Le plus important est que la famille, elle, est épargnée par les bombes et se retrouve de nouveau réunie à la fin de la guerre, prête à reprendre ses activités dans l’effervescence de la Libération, pour le plus grand bonheur des amateurs de café.

À suivre…

_________________________________

¹ L’armée italienne s’engage dans le conflit en 1915. Elle subit une cuisante défaite à Caporetto durant l’automne 1917, puis une victoire en novembre 1918 à Vittorio Veneto qui est un des tournants de la guerre.
² Photos du livre d’Ambrogio Fumagalli («Coffeemakers», 1990) et de Ian Bersten («Coffee floats, tea sinks», 1993), avec son aimable autorisation.
³ Chose assez amusante sur le site de Gaggia, la photo qui est présentée comme étant celle de « M. et Mme Gaggia » est en fait une photo de Camillo et non d’Achille.
⁴ Vous ne trouverez cette anecdote dans aucune histoire de Gaggia, seulement le nom d’un certain «Camillo Gaggia» dans quelques récits de cette répression. C’est, entre autres, le récit de Bruno Sacerdoti (qui a connu personnellement le groupe antifasciste) qui permet d’établir de façon certaine le lien avec Achille Gaggia.
⁵ Camillo Gaggia va garder un lien étroit avec ses compagnons de la résistance italienne. Il voyage plusieurs fois au Brésil dans les années 50, certainement pour y rendre visite à Armando Ferrari (1924-2006), journaliste devenu anthropologue, psychologue et sociologue à l’Université de São Paulo, et Franco Vidossich, ingénieur électrique et mécanique devenu économiste reconnu, spécialiste du secteur des machines-outils et membre de l’ONU pour le développement industriel.

 

 
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Publié par le 5 mars 2017 dans Histoires et Histoire

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 26)

«Ma folie à moi c’est la recherche du temps perdu. L’effort tendu pour rattraper des bouts d’existences éparpillés dans l’infini de l’oubli me prend toute mon énergie. Je cherche, recherche, lis et relis des passages de vieux livres et des bribes de textes anciens, je regarde des photographies prises il y a cent ans, mon regard s’éternise sur des instants arrêtés, pris sur le vif par un appareil doté du pouvoir d’emprisonner en une seule image tous les détails, toutes les subtilités d’un moment fuyant.»*
Je connais ce besoin irrépressible évoqué par Serge Bouchard. Je connais le plaisir incomparable de sauver des eaux des broutilles, des bouteilles; et, de lien en lien, d’en restituer un tableau. Je suis aussi défenseur de l’esprit critique, adepte du «fact checking». En ces débuts historiques de la post-vérité, raconter, démentir, partager, est un devoir doublé d’un acte de résistance. Aussi, je n’irai pas d’une version «Twittée» de la genèse de l’espresso, ce sera long et détaillé. J’espère avoir restitué assez de bribes dans ce qui suit pour que chacun bâtisse sa propre version de l’histoire… à la hauteur de son personnage clé.

La crème de la crème : Antonio Cremonese

 

Affiche Illy années 50
01. Affiche publicitaire de Ferenc Pintér pour la marque Illy, fin des années 50.

 

L’espresso, ce café court et riche avec une belle crème dorée, est sur le point d’être livré sur un plateau d’argent. Côtoyant pour un temps le café express, il supplantera bientôt le petit noir amer sorti des grosses machines à vapeur, allant jusqu’à abattre l’aigle surplombant les chaudières. Un renversement de situation qui aura pris par surprise de nombreux fabricants après-guerre, encore abasourdis par les pluies de bombes. L’origine de ce changement se prépare pourtant au milieu des années 30, d’abord dans la tête d’un illustre inconnu, puis derrière le comptoir d’un petit bar milanais.

 

L’histoire de l’invention de l’espresso par Gaggia a été racontée tellement de fois et en tellement de versions qu’il y a de quoi bâtir à l’infini de nouvelles variantes. Et il y a aussi de quoi s’y perdre. Chaque fois, sont rajoutés de petits éléments, des on-dit ou de nouvelles vérités, ainsi que des erreurs qui se répercutent sur les versions suivantes. Variations sur le même thème qui viennent toujours de «sources fiables», peut-être un peu trop souvent les mêmes, rarement de documents cités et vérifiables.

Terrasse Caffè Espresso, années 20
02. Terrasse du Caffè Svizzero à Chiavenna, dans l’Italie des années 20.

 

Commençons d’abord par l’étymologie de la mythologie.

Le premier à évoquer Cremonese et Gaggia dans un ouvrage est Ambrogio Fumagalli en 1990.¹ Vient ensuite Ian Bersten,² référence parmi les références, dont la version de 1993 correspond trait pour trait à celle qui apparaissait sur le site web de Gaggia de fin 2005 à mi-2012 (a suivi une version occultant complètement le rôle de Cremonese). Enrico Maltoni³ et Franco Capponi⁴ sont les deux derniers à avoir publié leur version de l’histoire (en 2009 et 2011).

Tous s’entendent pour dire que l’invention du groupe levier par Gaggia est liée à celle du groupe piston à vis d’avant-guerre, venant d’un autre inventeur. On retrouve cependant des variantes sur la passation de savoir, ainsi que sur le nom de l’inventeur lui-même: Cremonesi,¹ Cremonese² ³ et Marco Cremona.⁴ ⁵

On lit qu’il était Milanais,¹ qu’il était marié à Scorza,¹ Rosetta de son prénom²⁻⁴ et qu’il meurt pendant la guerre¹ ou juste avant.²⁻⁴ Que son invention date de 1938¹ ou du 24 juin 1936.⁴ Qu’il était technicien dans une entreprise de moulins à café où il faisait des tests sur l’uniformité de mouture et qu’il serait responsable de l’introduction des moulins à meules coniques en Italie, dans les années 30;² et serait même inventeur du moulin avec doseur Molidor.⁴ Qu’il aurait rencontré Gaggia¹ ou que seulement sa veuve aurait rencontré Gaggia²⁻⁴ après que celle-ci ait cherché en vain à faire adopter ce système par différents fabricants.² ³ Gaggia aurait eu un groupe à vis dans son bar, soit venant de Cremonese¹ ⁴ ou de sa propre invention.² Gaggia se serait entendu avec Signora Scorza,¹ veuve de Cremonese, et lui aurait acheté le brevet pour 1000 Lires,² ⁴ voire 12.000 Lires.³

L’histoire la plus complète de Gaggia a été écrite à l’occasion du 75e anniversaire des débuts de l’entreprise et publiée en septembre 2013 sur le site comunicaffe.⁶ Parmi leurs sources se trouve Giampiero Gaggia, le petit-fils d’Achille. L’article est très riche en détails et sont même donnés les numéros de brevets qui correspondent bien à ceux des archives italiennes. Il contient des renseignements que l’on ne retrouve nulle part ailleurs : un prénom et des dates, soit Antonio Cremonese né en 1892 et mort en 1936.⁷ Y est aussi précisé qu’en revenant du front, Cremonese avait investi tous ses avoirs dans un bar de via Torino, le Mokasanani. Achille Gaggia l’aurait rencontré et aurait acheté le brevet de piston à vis à sa veuve (Rosetta Scorza) pour 12.000 Lires (tout en précisant qu’il n’existe aucun document pour l’attester). Étrangement, il n’y a aucune mention d’un lien entre Cremonese et les moulins à café.

 

Bar avec Pavoni et Molidor, Bologne 1933
03. Jeune femme posant fièrement devant le comptoir d’un café où trônent des machines Pavoni et des moulins Molidor, Bologne, 1933.

 

Bref, après avoir parcouru ces différentes histoires et repris moi-même l’enquête, hormis le fait qu’il y a quelques contradictions, il est possible de tirer plusieurs conclusions. D’abord, que beaucoup des informations disponibles viennent de l’entreprise ou de la famille Gaggia elle-même. Ensuite, que la plupart des personnes qui relatent l’histoire n’ont jamais eu en main les brevets ou ne les ont jamais étudiés attentivement. Plus important encore, Cremonese qui y est mentionné succinctement n’a certainement pas, dans ces différentes versions, la place qu’il mérite vraiment. Quant à moi, s’il y avait un nouveau mausolée à bâtir, il faudrait que son nom y apparaisse en lettres capitales. Mais il faut croire que les morts ont toujours tort, surtout quand les survivants bâtissent un empire au-dessus de leur tombe.

Dans les faits que l’on peut vérifier, il y a d’abord le brevet de Cremonese lui-même. Ce brevet du piston à vis, déposé à Milan par «Rosetta Scorza ved. Cremonese» le 24 juin 1936. Il a pour titre «Rubinetto a stantuffo per macchina da caffè espresso» (numéro 343.230) et n’est disponible qu’aux archives Italiennes. «Ved.» est l’abréviation de «vedova» (veuve) et le domicile mentionné n’est peut-être qu’électif car elle est représentée par le cabinet «Barzano et Zanardo de Milan» (via San Spirito, 14) le même cabinet qui sera plus tard celui de Gaggia.

 

Signature Rosetta Scorza
04. Signature de Rosetta Scorza sur le brevet IT 343.230 du 24 juin 1936.

 

En effet, on retrouve dans la Gazette Officielle le transfert de licence d’usage de Rosetta Scorza de Gênes à Giovanni Achille Gaggia de Milan, le 21 juin 1938 pour le brevet obtenu le 24 juin 1930 (sic), même numéro. «License d’usage» laisse croire qu’elle n’est pas l’inventeuse mais bien la veuve de l’inventeur. Dans ces différents documents, Cremonese n’apparaît que comme le mari décédé de Rosetta Scorza et son prénom n’est jamais mentionné, ce qui explique l’apparition tardive du prénom dans les récits. On reviendra sur ce brevet et son transfert un peu plus loin.

 

Transfert Brevet Cremonese à Gaggia 1938
05. Annonce du transfert de brevet de Rosetta Scorza à Achille Gaggia, «Gazzetta Ufficiale del Regno d’Italia» du 9 janvier 1939.

 

À présent, si l’on s’intéresse au lien unissant Cremonese aux moulins à café, l’information peut vraiment avoir du sens… surtout qu’il existe un autre brevet «Cremonese». Ian Bersten et Enrico Maltoni rapportent essentiellement la même information, le premier moulin à meule conique introduit en Italie étant le Molidor. Dans l’épisode 20 qui relate l’histoire, j’avais présenté l’invention comme ayant été déposée par Vittorio Sacerdoti, ce qui est bien le cas pour la France… mais j’avais volontairement omis de mentionner un autre nom apparaissant sur le brevet Allemand (numéro DE 519395, dont le dessin est présenté dans l’épisode): Antonio Cremonesi…

Brevet Cremonese Sacerdoti 1930
06. En-tête du brevet pour le moulin à doseur (futur Molidor) déposé en Allemagne par Antonio Cremonesi et Vittotio Sacerdoti. Brevet DE 519.395 du 20 mars 1930.

 

«Cremonesi» co-inventeur au lieu de «Cremonese» inventeur, c’est plutôt mince… sauf qu’un autre morceau de preuve rend la thèse un peu plus crédible. Elle apparait de nouveau dans la Gazette Officielle : on peut y lire que le brevet a d’abord été déposé en Italie (le 6 novembre 1929, sous le numéro 284.198 et le titre «Macinello per caffè accoppiato con un apparecchio dosatore») par Antonio Cremonese, seul, et a presque tout de suite été transféré à Vittorio Sacerdoti (le 28 novembre 1929). C’est donc bien Antonio Cremonese⁶ ⁷ qui est l’inventeur du moulin vendu plus tard sous la marque Molidor…² ³ et voilà deux branches d’information différentes enfin fusionnées en une seule.

 

Transfert Brevet Cremonese a Sacerdoti 1929
07. Annonce du transfert de brevet d’Antonio Cremonese à Vittorio Sacerdoti, «Gazzetta Ufficiale del Regno d’Italia» du 8 mai 1935.

 

Déjà, ça n’est pas rien. L’inventeur du premier moulin à doseur (devenu Molidor), pièce essentielle de «l’espresso», ne serait autre que le même inventeur à l’origine de la pièce maîtresse de l’espresso, soit le groupe à piston. Bien que logique, c’est tout simplement phénoménal !

Un détail de l’acte est intriguant : Antonio Cremonese est déclaré domicilié à Mestre en 1929, ville par excellence du moulin à café (siège des marques Mazzer et Fiorenzato). Cela pourrait donc effectivement en faire un technicien travaillant pour un fabricant de moulins qui s’installe plus tard à Milan pour la promotion de son propre modèle ou pour y faire des affaires tout en se rapprochant de son lieu d’origine, grâce à l’argent du brevet.

La seule autre trace concordante d’un «Cremonese» dans la «Gazzetta ufficiale» est cette société anonyme Milanaise appelée «Brevetti Cremonese», au capital de 10.000 Lires et liquidée sans dissolution à la fin de 1936… une situation juridique qui peut se produire en l’absence d’activité ou en cas de décès d’un des partenaires.⁸ Or, on sait que Cremonese est mort peu de temps avant juin 1936 puisque c’est sa veuve qui présente le brevet du groupe piston à vis à sa place. Il y a là matière à réflexion.

 

Liquidation Brevetti Cremonese 1936
08. Annonce de la liquidation de la Société Anonyme «Brevetti Cremonese», «Gazzetta Ufficiale del Regno d’Italia» du 18 décembre 1936.

 

Avec tout ça, qu’en est-il de la relation entre Cremonese et Gaggia ? Il n’y a évidemment pas de preuves écrites mais si Cremonese était vraiment un spécialiste des moulins à café, voire un représentant de la nouvelle marque Molidor à Milan, il est fort probable qu’il ait rencontré Achille Gaggia dans son bar, ne serait-ce que pour lui apporter et lui régler son moulin. Il avait sensiblement le même âge que lui (Cremonese et Gaggia étant nés respectivement en 1892 et 1895), ils auraient même pu se rencontrer à l’école. De plus, si Cremonese possédait un café sur via Torino, il était à moins de 2km du «Bar Achille» de Gaggia (situé au 14, viale Premuda).

Parlant de bar, il n’existe pas de trace d’un bar nommé «Mokasanani»… par contre il existait en 1936 (et au moins jusqu’en 1938) un café appelé «Bar Sanani», situé au 51 via Torino.⁹ Cette adresse est en plein centre-ville de Milan et dans un quartier vraiment en vogue: dans les années 30, il y avait pas moins de cinq cinémas opérant sur cette rue (le «Modernissimo», le «Mondial», le «Regina», le «Torino» et le «Roma»).¹⁰ Une place de choix pour y ouvrir un café.

 

Timbre Café Moka Yemen
09. Timbre du Yémen de 1947 rendant hommage au café Moka.
Gravure marchands de café Mocha 1850
10. Illustration montrant des marchands de café du Yémen en route vers Mocha. Gravure de 1850.¹¹
Maison de Café Palestine 1900
11. Une maison de café en Palestine vers 1900.

 

Il y a aussi dans cette anecdote le nom évocateur de «Sanani». Ce serait là le dernier élément du fondement de l’espresso, auquel Cremonese aurait aussi pris part : la connaissance et la qualité du café utilisé. Sanani est en effet un café arabica venant de la capitale du Yémen, Sana’a, et exporté via la ville de Mocha, sur le bord de la mer Rouge, depuis les origines de son commerce au XVIe siècle.¹¹ Il se distingue par ses grains ronds, irréguliers et de petite taille, son arome distinctif, riche et épicé aux notes de chocolat et d’une acidité plus faible que les autres cafés du Yémen. Un café de connaisseur, intimement relié à l’histoire.

C’est aussi le signe que des cafés d’origines connues ou exotiques étaient offerts et appréciés, et que les consommateurs recherchaient de plus en plus des cafés de qualité. Nombres d’entreprises italiennes étaient passées maîtres dans l’art de torréfier. C’est la période d’expansion de marques de café devenues de véritables institutions, telles Filippetti (Rome, 1864), Costadoro (Turin, 1890), Cagliari (Modena, 1909), Lavazza (Turin, 1927), Diemme (Padova, 1927), Illy (Trieste, 1933), mais aussi des noms un peu moins connus qui représentent encore aujourd’hui le savoir-faire Italien: Danesi (Rome, 1903), Mattioni (Gorizia, 1922), Carraro (Vincenza, 1927), Zicaffè (Marsala, 1929), Moka Efti (Milan, 1930),⁹ Vergnano (Turin, 1930), Martella (Rome, 1940), Molinari (Modena, 1944), Miscela d’Oro (Messina, 1947), Haïti (Milan, 1947), etc.. Aussi, les goûts en matière de café se sont beaucoup affinés au fil des années, d’où la recherche d’une méthode d’extraction beaucoup plus respectueuse des arômes. Cremonese était de cette quête plus que tout autre.

 

Dégustation de café Torréfaction Haiti 1947 - Molidor
12. Salle de dégustation des cafés de la maison de torréfaction Haïti, années 40-50. L’entreprise milanaise produisait aussi des machines à café de marque «HMC» (comme celle entre les deux moulins). On distingue dans le fond, posé sur un radiateur, un moulin à café Molidor.
Affiche Café Haiti, années 50
13. Affiche de Gino Boccasile pour la maison de torréfaction Haïti de Milan, 1950.

 

Acte notarié Scorza - Gaggia, 1938. En-tête.
14. En-tête de l’acte notarié consignant le transfert de brevet de Rosetta Scorza à Achille Gaggia, 21 juin 1938.


La dernière information précise que l’on peut tirer du brevet et des documents qui l’accompagne aux archives est la compensation financière versée par Gaggia pour l’acquisition des droits. Contrairement à ce qui est écrit sur comunicaffe,⁶ la transaction est bel et bien inscrite dans un acte notarié daté du 21 juin 1938. Il stipule qu’Achille Gaggia a versé la somme de 1000 Lires (et non 12.000) pour l’acquisition des droits exclusifs.

 

Billet de 1000 Lires, verso
Acte notarié Scorza - Gaggia, 1938. Extrait.
Billet de 1000 Lires, recto
15. Passage de l’acte notarié (transfert du brevet 343.230 de Rosetta Scorza à Achille Gaggia en date du 21 juin 1938) mentionnant le montant de la compensation financière, encadré par la vue recto et verso d’un billet de 1000 Lires de l’époque.

Mille Lires en 1938, contrairement là aussi à ce qui est raconté,² ne représentait pas une si grosse somme d’argent. Il existait des billets de banque de ce montant à l’époque et l’on peut estimer, en tenant compte du taux d’inflation, que 1000 Lires de 1938 correspondent à peu près à 1000 € actuels. Par ailleurs, Rosetta Scorza originaire de La Spezia et résidente en plein centre de Gênes est déclarée «fortunée» («agiata») dans l’acte notarié, elle n’avait donc nul besoin de cet argent pour vivre. Une fortune qui lui venait potentiellement de l’activité de son mari, ou de la vente de ses actifs après son décès (parts dans Molidor, fonds de commerce du Bar Sanani).

 

Acte notarié Scorza - Gaggia, 1938. Adresses.
16. Coordonnées de Rosetta Scorza et Achille Gaggia apparaissant sur l’acte notarié du 21 juin 1938.
Jardin Corso Magenta, années 30.
17. Le parc du funiculaire de Corso Magenta à Gênes dans les années 30 (situé juste en arrière du 54, Salita di Santa Maria della Sanità, l’adresse de Rosetta Scorza en 1938).

 

Venise - Rome - Milan - Gênes
18. Les différents lieux de l’histoire de Cremonese: Mestre puis Rome en 1929-1930 (moulin Molidor), Milan jusqu’en 1936, puis Gênes où vivait Rosetta Scorza en 1938.


C’est là que s’arrêtent les indices récoltés ou vérifiés. Ils complètent un parcours d’Est en Ouest de l’Italie : de Mestre (où l’on croise Cremonese fin 1929) à Gênes (où l’on retrouve Rosetta Scorza en 1938), en passant par Rome (société Molidor de Vittorio Sacerdoti) et Milan (bars Achille et Sanani, brevet en 1936). Reste à savoir ce qui aurait amené Cremonese à Mestre, et de Mestre à Milan un peu plus tard. S’il avait mis tous ses avoirs dans le Bar Sanani en revenant du front,⁶ de quel front s’agit-il ? Certainement pas la première guerre Mondiale, les dates ne collent pas à l’histoire. On peut à la rigueur imaginer que la première guerre l’aurait amené à Mestre, où se situait le front Austro-Hongrois. En fait, il est beaucoup plus crédible que ce soit l’invention du moulin à doseur qui lui ait rapporté les fonds nécessaires à l’ouverture du café Sanani en plein cœur de Milan.  Le parcours s’expliquerait par sa volonté de revenir vers son lieu d’origine. Sa femme, native de La Spezia, était en tout cas pressée de revenir dans sa région natale puisqu’elle s’y était déjà réinstallée en 1938.

 

Guerre d'Éthiopie 1935-1936
19. La conquête de l’Abyssinie (actuelle Éthiopie) par l’armée italienne, octobre 1935 – mai 1936.
Empire Italien en Afrique, 1936
20. Affiche de Benito Mussolini après la conquête de l’Éthiopie, 1936.
Fascisme à Addis Abeba, 1936
21. Des éthiopiens saluant une affiche du «Duce» à Addis Abeba après l’annexion du pays, 1936.

 

Le dernier mystère est la cause de la mort prématurée de ce mari hors du commun. Selon toute vraisemblance, son décès se situe au début de 1936, alors qu’il n’avait que 44 ans. Est-ce que sa quête du meilleur café l’aurait amené en plein cœur de la Guerre d’Éthiopie (menée par l’Italie d’octobre 1935 à mai 1936)? Aurait-il été sacrifié sur l’autel du moka ? Ce qui est sûr, c’est qu’il a été fauché en plein dans sa lancée. Son implication très crédible dans la naissance du moulin à café moderne et celle, incontestée, dans l’invention du groupe à piston montrent qu’il avait une ambition très claire pour l’avenir du café et qu’il aurait certainement poussé l’idée jusqu’au bout s’il en avait eu le temps.

Il avait laissé des instructions très claires à sa femme pour qu’elle s’occupe du dépôt de brevet du piston à vis à sa place. Et les détails de ce fameux brevet Cremonese révèlent beaucoup plus que ce qu’on voudrait nous laisser croire. Il concerne avant tout un nouveau groupe pour machine à café, destiné à être adapté sur les chaudières existantes. Son allure générale ressemble fortement aux systèmes déjà en place (avec une poignée sur le dessus), c’est le principe qui est radicalement différent. Une transition en douceur en quelque sorte, discrète. On peut aussi attester que ce n’est pas une pâle copie du brevet d’Arduino² (brevet de 1913, voir épisode 12) dont le système à vis servait seulement à «épuiser» le marc de café et non à pousser l’eau au travers, ni une piètre version du premier brevet de Gaggia griffonné sur le dos d’une enveloppe… ce serait plutôt l’inverse.

Brevet IT 343.230: Groupe piston Cremonese, 1936
22. «Rubinetto a stantuffo per macchina da caffè espresso», brevet IT 343.230 déposé par Rosetta Scorza ved. Cremonese le 24 juin 1936.


Il n’y a qu’à lire attentivement le brevet pour réaliser son importance capitale pour la suite des choses et s’apercevoir que c’est le fruit d’une longue réflexion et une véritable innovation :

– D’abord par le système d’admission d’eau qui est conçu pour l’injecter dans la chambre du piston (lorsque celui-ci est en position haute) à travers un anneau métallique et les trous d’une douchette originelle (disque percé de trous et fermé par une grille, vissé sur le bas du piston).

– Ensuite par le système d’étanchéité, constitué d’anneaux métalliques et de joints successifs, placé sur les parois de la chambre plutôt que sur le piston lui-même.

– Enfin, le souci d’uniformité de température, amené par une cavité enroulée autour du groupe et permettant à l’eau de la chaudière de circuler pour préchauffer le groupe et le maintenir à température constante.

– L’extraction est effectuée en tournant la vis du groupe d’un demi-tour, ce qui ne devait pas être très aisé (dépendamment de la taille de la mouture) vu le bras de levier limité de la poignée. Cela dit, le système devait déjà permettre d’atteindre des pressions d’extraction assez élevées (beaucoup plus que les 1.5-2 bars des machines express de l’époque et à une température inférieure à 100°C) pour voir apparaitre la première «crema» de l’histoire. Pale peut-être, cette crema, et seulement quand il n’y avait pas trop de fuites, mais née d’une première extraction «Senza vapore».

– Pour finir, la formulation du dernier paragraphe du brevet lui permet de couvrir non seulement le mécanisme à vis proposé, mais aussi tout autre actionnement du piston au moyen d’un levier avec ou sans engrenage («in cui il comando dello stantuffo puo essere ottenuto per mezzo di leva con o senza ingranagi»), ce qui incluent les brevets postérieurs déposés par Gaggia (et qui feront l’objet des prochains épisodes).

Ce que l’on peut dire d’ores et déjà c’est que beaucoup des éléments du brevet de Cremonese ont été repris par Gaggia non seulement dans le brevet qui a tout de suite suivit (en 1938) mais aussi dans son brevet principal de groupe levier (en 1947). S’il a acheté les droits de ce brevet, ce n’est pas uniquement pour éviter de l’enfreindre mais parce qu’il y croyait et qu’il pouvait s’en servir comme base. Autrement dit, si Gaggia et Cremonese ont échangés sur le sujet, voire mené des expériences ensemble pour améliorer le système, Achille Gaggia tient plus de l’apprenti de génie que du vrai maître d’œuvre. Avec le recul, force est de constater que le prix obtenu pour l’invention qui allait bientôt révolutionner le monde du café ressemble à s’y méprendre à un prix d’ami.

Via Torino, bombardement 1943
23. Via Torino à Milan durant les bombardements de 1943, le bâtiment arrosé est celui où se trouvait le bar Sanani en 1936. [Photo de Franco Rizzi, Voir la même vue aujourd’hui].

 

L’Italie maître de l’Abyssinie, actuelle Éthiopie et berceau du café, allait devenir maître dans l’art du café lui-même et conquérir le monde de façon paisible et immuable. Cremonese, le Prométhée puni par les dieux dans cette histoire, avait cette flamme en lui et avait eu le temps de la transmettre. Gaggia aura à peine le temps d’en profiter car ce sont d’autres flammes qui attendent l’Italie. Pour l’heure, de victoires en Afrique en rêves d’Empires, c’est la folie destructrice de personnages forgés par la Première Guerre, comme celle du «Duce», qui va plonger de nouveau l’Italie dans l’horreur de la guerre, cette fois-ci aux côtés de l’Allemagne.

 

 

À suivre…

_________________________________

* «Les yeux tristes de mon camion», Serge Bouchard, Boréal (2016).
¹. «Macchine da caffè», Ambrogio Fumagalli (1990), p. 137.
². «Coffee floats, tea sinks», Ian Bersten (1993), p. 115.
³. «FAEMA Espresso 1945-2010», Enrico Maltoni (2009), p. 23.
⁴. «Nuova Simonelli and its roots», Franco Capponi (2011), p. 262.
⁵. Un nom qui se propage à d’autres versions dont celle de Mark Prince dans son podcast sur l’histoire de l’espresso et même jusqu’à celle du porte-étendard du café 3d wave.
⁶. Histoire de Gaggia sur comunicaffe (en italien).
⁷. Antonio Cremonese est aussi le nom repris par l’entreprise Gaggia-USA elle-même en octobre 2015.
⁸. L’enregistrement de compagnie pour gérer l’application de brevet était chose courante, on peut citer le cas de Brevetti Marzetti et Brevetti Gaggia, les sociétés de Manlio Marzetti et Achille Gaggia à la suite du dépôt de leur invention.
⁹. On retrouve le nom du Bar Sanani dans la jurisprudence italienne de 1939 car son tenancier Fernando Busecchini, homme de caractère, a brisé un contrat le liant à la marque «Moka Efti» de la Società Lombarda per l’Industria ed il Commercio del Caffè (S.L.I.C.C.) signé en mai 1936 (encore cette date fatidique). Un contrat d’approvisionnement de 1400kg de café à 32 Lires le kg accompagné de la pose de deux enseignes publicitaire lumineuses de la marque. C’est justement la non-livraison de ces enseignes lumineuses qui l’exaspère au point de quitter la S.L.I.C.C. après les premiers 430kg. La compagnie lui fait un procès mais la cour, puis la cour d’appel de Milan lui donne raison. [Monitore dei tribunali: giornale di legislazione e giurisprudenza, vol. 80 (1939), p18-19]
¹⁰. Il existe un site particulièrement bien documenté sur le sujet, tenu par Giuseppe Rausa, historien du cinéma et de la musique : giusepperausa.it
¹¹. «The rise of coffee in Dubai and the Gulf» par FNND, 11 Juillet 2016.

 

 
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Publié par le 20 janvier 2017 dans Histoires et Histoire

 

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