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Ascenseur pour l’expresso (Episode 24)

Les précurseurs (4/5)

On a déjà parlé en détail de Bezzera et La Pavoni mais peu de La Cimbali, cette entreprise de Milan qui est aujourd’hui l’un des plus grands groupes de machines à café espresso du monde depuis son rachat de FAEMA en 1995. C’est le groupe ayant financé le MUMAC, ce grand musée étalage de machines à café anciennes.

Cimbali atelier via Caminadella 1912
53. Giuseppe Cimbali (au centre) devant ce qui était son premier atelier, vers 1912.

L’arrivée tambour et trompette de La Cimbali ²³

Son histoire est celle d’une ascension assez phénoménale. Giuseppe Cimbali, débute en 1912 à Milan comme étameur de cuivre et réparateur général («Giuseppe Cimbali – Ramiere idraulico – Riparazioni in genere»), une échoppe d’à peine 30 m² avec deux employés située au 6, via Caminadella. Il répare et entretient les toutes premières machines «a colonna». Les affaires vont plutôt bon train: en 1922, l’entreprise s’agrandit et déménage au 82, via Savona. Elle compte parmi ses clients la SITI (Società Italiana Tecnico Industriale), qui produit des machines à café et des saturateurs à eau de Seltz (de marque Eterna, étrangement, comme la marque des machines de Torriani). La SITI connaît des difficultés au début des années 30, et Cimbali reprend le flambeau. Il centre alors son activité non plus sur la réparation mais sur la production de machines à café. Le modèle Rapida, machine express à colonne aux formes épurées, est la première à sortir de ses ateliers. Il y fabrique aussi des appareils à eau de Seltz, des chauffe-eau, des fours, des électroménagers et des ustensiles pour la cuisine.

Rapida 1930
54. Un des tout premiers modèles de La Cimbali, la Rapida, 1930.

 

Marque Cimbali 1945
Annonce Cimbali 1945
55. Dépôt de marque de Giuseppe Cimbali, 1945 et publicité dans la Gazzetta del Mezzogiorno, 21 décembre 1945.

 

En 1945, est déposée la marque « OCG (Officine Cimbali Giuseppe, alors située au 14-16 via Antonio Lecchi) – La Cimbali », date à laquelle est construit un modèle assez révolutionnaire (et assez massif) : l’Albadoro. Machine à deux chaudières verticales, situées de chaque côté de la machine, avec les groupes alignés sur la façade avant et un chauffe-tasse au milieu (le premier du genre). Elle facilite grandement le travail du serveur et représente la première étape avant le renversement complet de la machine express à colonne (de la verticale à l’horizontale).²⁴

Modèle Albadoro 1945
56. Photo et publicité pour le modèle Albadoro, 1945.

 

Modèle Ala 1947-1948
57. Modèle Ala, possiblement le sujet du brevet pour dessin et modèle N. 36450 (intitulé simplement «Macchina per caffé espresso», déposé par Mario Cimbali et obtenu le 11/01/1947).²⁵

 

La plupart des brevets déposés par la marque sont des brevets pour dessin et modèles (pas moins de 19 entre 1947 et 1965). Les efforts sont mis sur le « design » des machines, qui inspire la modernité et évoque le luxe tout en facilitant grandement l’utilisation. Le modèle Ala, premier modèle à chaudière horizontale est construit autour de 1947-1948. Leur modèle de 1950, horizontal lui aussi, est appelé « Gioiello » (le joyau) et est présenté dans un écrin sur le stand de la foire de Milan. Le succès est au rendez-vous et la compagnie ne lésine pas sur sa promotion. À grand renfort de publicité Cimbali cherche même à s’approprier l’emblématique tasse de café italien, la rebaptisant « un cimbalino ».

Foire de Vienne, 1948-1949
58. Foire de Vienne, 1948-1949 : modèles à colonne (à gauche), Albadoro (deux colonnes et chauffe-tasse, à droite et au fond) et Ala (sur l’îlot central).

 

Foire de Milan de 1950
59. Foire de Milan de 1950, présentation du nouveau modèle « Gioiello ».

 

Publicité Cimbali 1951
60. Publicité La Cimbali de 1951.

 

Juste après-guerre il existe ainsi trois châssis de la marque (Ala, Albadoro, Gioiello), on les retrouve couplés, sous différentes combinaisons, à trois groupes distincts : un dans le style des machines à colonne (illustration 57, sur un modèle Ala), un classique avec un robinet à poignée directement sur le dessus du porte-filtre (illustrations 56 et 58 sur Albadoro) et un autre très particulier, avec une grosse protubérance à 45° d’angle avec le groupe (illustrations 61 et 62, sur Gioiello et Ala).

Modèle Gioiello, groupe de 1950
61. Modèle Gioiello sur le comptoir d’un bar, dans le reflet du miroir on distingue les groupes particuliers conçus en 1950.

 

Modèle Ala, groupe de 1950
Modèle Ala, groupe de 1950
Modèle Ala, groupe de 1950
62. Modèle Ala avec le groupe très particulier de La Cimbali, années 50. [photos de Ram A. Evgi, avec son autorisation]

Je me suis longtemps interrogé sur ce groupe peu commun, j’ai même pensé un moment qu’il contenait un piston actionné par la manivelle. J’ai posé la question au seul collectionneur que je connaisse qui possède cette machine, puis trouvé plus tard les dessins du groupe dans un catalogue d’exposition.²¹ Les deux abondaient dans le même sens : le groupe n’est en fait qu’un robinet à 3 positions plus ou moins classique. Le rôle de la protubérance est de garder une température constante durant les extractions. On peut aussi supposer qu’il permettait d’abaisser légèrement la température de l’eau arrivant sous pression de la chaudière. On le retrouve, dans une forme modifiée, sur un dessin de 1952 montrant une nouvelle carrosserie sur la thématique des bijoux : un châssis entourant la chaudière et incrusté de décorations rappelant des pierres précieuses.

Brevet Cimbali 1949
Brevet Cimbali 1950
63. «Gruppo per la preparazione di caffé espresso», 20/06/1949 et «Gruppo per macchine da caffé espresso atto a essere mantenuto sempre caldo, quando la caldaia é in pressione», 20/04/1950.²¹

 

Brevet Cimbali 1952
64. «Macchina per la preparazione del caffè in tazza con gemme decorative iridescenti», 18/06/1952.²¹

 

C’est cette audace en matière de design qui amènera La Cimbali à remporter le prestigieux «Compasso d’Oro» en 1962, pour une machine dessinée par les architectes Achille et Pier Giacomo Castiglioni : la Pitagora. Ses lignes pures, carrées, et l’emploi (pour la première fois) d’acier inoxydable associé à des panneaux peints de couleur vive font véritablement entrer les machines espresso dans l’ère moderne et consacrera La Cimbali comme l’un de ses grands acteurs.²⁶

Modèle Pitagora 1962
65. Modèle Pitagora de 1962.

Cimbali n’était pas un grand innovateur des méthodes d’extraction mais il avait un sens aigu de l’esthétique et de l’ergonomie des machines, c’est par ce biais qu’il les aura fait évoluer. Il est sans conteste celui qui a littéralement renversé sur les comptoirs les machines à colonnes. Il était loin de se douter que se préparait dans sa propre ville une révolution technologique qui allait légèrement bouleverser sa trajectoire toute tracée.

Ce sont ses fils qui feront face à ce nouveau défi. Dans les années 50, la barre est passée à Mario, Carlo et Vittorio Cimbali qui vont continuer l’activité de l’entreprise qui déménage à Binasco (au sud de Milan) dans les années 60. Devenue aujourd’hui Gruppo Cimbali S.p.A., elle est présidée par le petit-fils Maurizio et le siège est toujours situé à Binasco (17, Via Manzoni). Giuseppe Cimbali meurt d’un infarctus à l’âge de 86 ans le 12 décembre 1966, il y a donc tout juste 50 ans (à quelques jours près). Voilà qui aurait été une belle occasion pour le groupe (à travers le MUMAC, ouvert pour le 100e anniversaire des débuts de Cimbali) de revenir sur ce personnage plus grand que nature, fondateur d’un empire… si seulement le géant se souciait un tant soit peu de faits historiques.

Mort de Giuseppe Cimbali, 1966
66. Annonce de la mort de Giuseppe Cimbali dans le journal « La Stampa », 14 décembre 1966.

 

Rue Caminadella angle Correnti début XXe
67. Rue Caminadella à l’angle Correnti, début XXe. La flèche indique le lieu du premier atelier de Cimbali, un bâtiment détruit durant les bombardements de 1943 comme le palais qui lui faisait face.

Avant de quitter les machines express et parlant de faits historiques, je vous propose un petit retour rue Caminadella, lieu du premier atelier de Giuseppe Cimbali et de cette photo qui ouvre l’épisode. À l’instar de Richard Powers avec la photo d’August Sanders,²⁷ il y aurait un roman à écrire sur ce cliché. Il y a là quelque chose de fascinant, et pas seulement parce que j’ai passé beaucoup de temps à scruter le moindre détail à la loupe. On est en droit de penser que derrière toute photo, existe une mise en scène et un sens caché : le personnage assis sur la chaise (souvent sorti du cadre pour ne garder que le personnage central), l’air déterminé du fondateur tout juste âgé de 32 ans, le regard lointain, et surtout le choix des machines en arrière-plan.

On est peu après 1912, les constructeurs de machines express se comptent sur les doigts d’une main, et Giuseppe a certainement choisi scrupuleusement les machines qui allaient constituer le décor de son atelier. Des machines rutilantes,²⁸ des machines symboliques, destinées à être immortalisées comme lui par le photographe.

Pour celle du fond, bien qu’elle puisse être confondue avec une La Pavoni Ideale (et pour cause), la poignée verticale du groupe et les boulons sur le haut de la cuve, avec le manomètre en flèche et la base arrondie ne laissent aucun doute : c’est un des tout premiers modèle Bezzera, la Gigante, dont le brevet avait été déposé en 1901 (et dont il n’existe que deux autres photos, d’un modèle quasi identique, présentes dans le livre de Ian Bersten). Cette même machine que Pavoni a coproduite, si on peut dire, à des centaines d’exemplaires pour la diffuser à travers le monde, marquant ainsi le départ d’une nouvelle ère dans le monde du café. C’est déjà une belle surprise, mais qui continuera certainement de passer inaperçu, éclipsée par la deuxième.

Pour cette machine au premier plan, on ne peut que spéculer mais quelques petits détails laissent deviner une merveille : le haut de la bouilloire qui a tout d’une sortie de cheminée, le groupe assez volumineux qui descend plus bas que la base de la chaudière, elle-même surélevé sur un brûleur. Il y a aussi la forme des robinets, et particulièrement celui du groupe avec la poignée de bakélite, horizontale et en forme de goutte, ainsi que le système de fermeture sur le haut du groupe. Que dire de la courbure du tuyau à la sortie du groupe : on pourrait superposer parfaitement la photo au dessin d’un brevet… et pas n’importe lequel.

Les machines dans l'atelier Cimbali, 1912
68. Détail de la première photo où on distingue deux machines dans l’atelier de Cimbali, mises en comparaison avec deux dessins de brevets (Moriondo 1885 et Bezzera 1901).

 

Il subsistera toujours un doute, mais c’est certainement là ma plus belle découverte : le cliché de Giuseppe Cimbali contient la première (et certainement unique) photo d’une machine à café Moriondo, l’inventeur même du café express (dont le premier brevet date de 1884). Moriondo était toujours actif en 1912, il avait même déposé un nouveau brevet deux ans plus tôt (il meurt peu de temps après l’avoir prolongé et juste avant de fêter ses 63 ans, en 1914). Une machine Moriondo à Milan ? Cela renforcerait la thèse selon laquelle il aurait produit des machines en plus grand nombre que pour ses propres établissements, comme le montrait déjà ses brevets déposés en France et celui déposé à Barcelone par José Molinari.²⁹

Et puis, quoi de plus logique pour Giuseppe Cimbali, futur grand parmi les grands de l’espresso, que d’avoir choisi la compagnie des deux pères fondateurs du café express pour entrer à son tour dans la légende ? L’histoire est trop belle pour ne pas être vraie… et voilà qui boucle parfaitement la boucle des machines à café express.

À suivre…

_________________________________

²¹ «Bellezza Arte Ristoro. Architettura, cibo e design nell’Italia del ‘900». Catalogue de l’exposition tenue à Rome du 22 décembre 2015 au 26 mars 2016, Archivio Centrale dello Stato.
²³ La Cimbali a publié un livre sur son entreprise («Grupo Cimbali» de Decio Giulio et Riccardo Carugati). À l’instar du MUMAC et des autres livres du groupe, il fait piètre figure en matière historique, et renferme à peu près autant d’informations et documents utiles que la chronologie de leur site internet, ce qui n’est pas peu dire.
²⁴ Ce design sera repris par le copieur par excellence, Rancilio, avec son modèle «Ideale» en 1948. La chronologie de Rancilio est présentée sur le site web du groupe.
²⁵ Photos de la collection Wolfsonian
²⁶ Voir le superbe travail de Stéphane [2carrés] sur l’influence du design sur les machines à café. Les frères Castiglioni ont aussi participé à une petite machine domestique de La Cimbali en 1960. Il est possible de visionner le flash d’information d’époque sur la remise du Compasso d’Oro sur youtube.
²⁷ Photo de 1914, trame de fond du magnifique roman de Richar Powers «Trois fermiers s’en vont au bal». Les amoureux de littérature trouveront aussi leur bonheur dans son autre grand roman «Le temps où nous chantions».
²⁸ Les machines sont tellement rutilantes que l’on peut voir sur l’un des dômes le reflet du Palazzo Visconti, qui faisait face à l’atelier de la rue Caminadella, détruit durant la guerre. Voir le blog Urban File pour une remontée dans le temps sur cette rue.
²⁹ L’histoire d’Angelo Moriondo est racontée dans l’épisode 9 et l’épisode 10. Le brevet de José Molinari est présenté dans l’épisode 11.

 

 
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Publié par le 23 décembre 2016 dans Histoires et Histoire

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 8)

Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Affiche Expo Milan 1906La machine à vapeur à l’honneur, sur l’affiche de l’Exposition internationale de Milan de 1906.

Un express peut en cacher un autre

Pour ceux qui ont déjà parcouru des résumés de l’histoire des machines expresso, il est une photo que l’on voit immanquablement : le stand de Bezerra à l’exposition internationale de Milan en 1906 qui présente « la première machine à espresso de bar ». Cette photo est effectivement très intéressante car elle est emblématique de ce que l’on pourrait appeler la surface des choses. Lorsque l’on s’attarde à ses détails (ce qu’a fait Ian Bersten* avec l’original), elle révèle un peu plus que ce qu’elle semble dire, un peu plus sur l’histoire qui a permis à cette machine de voir le jour et se rendre jusqu’à nous.

Stand Bezzera Milan 1906Stand du « Caffè Espresso » à l’Exposition internationale de Milan, 1906.¹

En fait, la nouvelle invention de Bezzera refait le coup de Loysel, un demi-siècle plus tard, en s’offrant 5 millions de testeurs potentiels. Son nom apparait en grand, avec ce qui est une des premières (sinon la première) mention écrite du mot « espresso » rattaché au breuvage caféiné. S’il est effectivement l’inventeur d’une machine à café en 1901, le récipiendaire d’une médaille d’or à cette exposition n’est autre qu’un certain Desiderio Pavoni. Pourtant pas de trace de Pavoni sur la photo… à moins de prendre une loupe : sur la colonne à gauche, sur l’affiche, il est écrit:
« IDEALE » (Brevetto Bezzera). Apparechio per preparare e servire istantaneamente il caffè in bevanda. Desedirio Pavoni, Milano. Via Dante Ang. via Giuliani.

Sur le brevet de Bezzera déposé aux Etats-Unis le 10 juin 1902 («Coffee-making machine», US 726793A), Luigi Bezerra est présenté comme l’inventeur et Desiderio Pavoni comme le demandeur.

Bezzera, sur ce même brevet US, est déclaré comme étant un fabriquant de liqueurs («maker of liquors»), résidant 13, Via Orso à Milan… soit à deux pas du «Caffè Commercio» de la Piazza Duomo dont Pavoni était propriétaire. Desiderio Pavoni l’entrepreneur (il possédait aussi quelques cinémas de Milan) et Bezerra l’inventeur étaient tous deux en étroite relation et avaient certainement plus qu’une relation d’affaire.

Carte de Milan 1913Carte de Milan de 1913 avec l’emplacement des adresses du 13, via Dell’Orso (1) et du Caffè Commercio (2).

via Dell'Orso 1
via Dell'Orso 2
Le 13, via Dell’Orso à Milan, adresse de Luigi Bezzera correspond soit aux vieux bâtiment au centre de la première photo (disparu vers 1900, en face apparaît l’enseigne « Liquori »), soit à celui qui se trouvait en arrière (faisant l’angle sur la deuxième photo).
Cette adresse n’existe plus aujourd’hui.

Caffè di Commercio, piazza Duomo
«Caffè Commercio», Piazza Duomo, dont Pavoni était propriétaire début XXe

On trouve le nom de Bezzera rattaché à divers brevets italiens : ²
– «Innovazieni nelle scale aeree dette Scale Porta», IT 36884, du 20 Juillet 1894 (durée de 3 ans mais en défaut de paiement après la première année)
– «Innovazioni negli apparecchi per preparare e servire istantaneamente il caffè in bevanda», IT 61707, du 19 novembre 1901 (3 ans)
– «Disposiziono di comando meccanico degli apparecchi di riempimento delle bottiglie, specialmente quello di acque gazose», IT 63701, du 10 mai 1902 (3 ans)

– «Robinetto a dosatore sistema Bezzera per gli apparecchi destinati a preparare e servire il caffè e simili in bevanda», IT 74977, du 24 décembre 1904 (3 ans)
– «Nuovo apparecchio di’ refrigerazione per liquidi, quali birra e simili», IT 80938, du 10 février 1906 (3 ans)

Brevet US Bezzera 1 Brevet US Bezzera 2
«Coffee-making machine», Brevet US 726793 de Bezerra/Pavoni 1902

Pavoni comprend le potentiel de la machine à café de Bezerra et lui rachète ses droits sur les deux brevets qui la concerne (IT 61707 et IT 74977). Le premier lui est transféré le 5 juin 1902, le deuxième à la fin des trois ans de priorité (soit le 24 décembre 1907). Dès le 17 mai 1902, Pavoni dépose d’ailleurs un brevet en France pour cette même machine (FR321492A), d’une durée de 15 ans. Le deuxième brevet (celui du robinet doseur) est aussi déposé en son nom, sous forme d’ajout au premier, le 1e mars 1905 (FR6003E).

Transfert Bezzera à Pavoni 1 Transfert Bezzera à Pavoni 2
Inscription à la Gazette officielle italienne des transferts de brevets de Bezzera à Pavoni (1902 et 1907). ²

Brevet Pavoni 1902 aDessin du brevet Français de Pavoni de 1902.

Brevet Pavoni 1902 bAjout au brevet Français de Pavoni en 1906.

Il prolongera les deux brevets italiens, qui feront sa fortune, jusqu’au 1e trimestre de 1915 et ajoutera de nombreux autres en son nom, tous plus ou moins liés aux machines à café ²,³ (comme la tasse à anse à détachable et à part peut-être ce qui semble être un brevet pour une presse hydraulique d’imprimerie : «Torchio copialettere a pressione d’acqua», IT 76318).

Brevet Pavoni 1911Projet original de tasse à anse détachable – FR430611A Pavoni, 1911.

C’est donc une belle entente entre les deux milanais: Bezerra continue de construire ses propres machines à café avec l’aide financière de Pavoni et Pavoni offre une production en grand de l’invention de Bezerra et s’occupe de la publicité et de la vente à l’étranger. Les modèles Bezzera et Pavoni portent d’ailleurs plus ou moins les mêmes noms et ne présentent que des différences très subtiles.

Luigi BEZZERA

Signature Bezzera

Brevet Bezzera 1901
Dessin du brevet original de Bezzera, 1901.*

Bezzera Gigante 1902 a Bezzera Gigante 1902 b
Un des premier modèle de Gigante, 1902.*

La « Gigante » est le premier modèle créé par Bezerra, la machine fonctionne avec de l’eau sous pression, qui sous l’ouverture d’un robinet, passe à travers de ce qui constitue le premier vrai porte-filtre de l’histoire. La vanne permettant l’admission d’eau chaude comportait une troisième position destinée à finir la préparation de « l’espresso » par une bouffée de vapeur (ce qui était perçue comme la seule façon d’extraire tout le potentiel du café, sûrement par soucis d’imitation du procédé de la cafetière italienne). La chaudière était aussi munie de deux sorties vapeur sans doute destinées à chauffer (voire à faire mousser) le lait. Le sommet de la chaudière était fermé par une plaque serrée par 6 boulons et comportait un manomètre.

Voilà, la première machine à café express, permettant de préparer pour chaque client une tasse individuelle était née! Un grand pas pour l’expresso.

Blason Bezzera

Bezerra choisit comme marque de reconnaissance, le « Biscione », blason de la famille Visconti (qui a régné sur le duché de Milan au moyen-âge). Il représente un serpent engloutissant un enfant, symbole de la ville de Milan (identique à celui de la marque Alfa-Roméo) que la marque arbore encore aujourd’hui, de façon beaucoup plus stylisée.

Brochue Bezzera
Brochue Gigante

Bezzera continue son aventure dans les machines à café, et voit ses machines installées dans différents cafés italiens. La machine à café express est offerte en plusieurs tailles de chaudière: Liliput, Mignon, Moyen et Géant (comptant jusqu’à 6 porte-filtres).

Bezzera Bar 1  Bezzera Bar 2

Bezzera Bar 3   Bezzera Bar 4 ¹

Il participe à plusieurs foires commerciales, améliore ses machines (il dépose même un nouveau brevet le 27 juin 1912 intitulé «Innovazione nelle macchine per preparare e servire il caffè», IT 126712, d’une durée de 3 ans²) faisant un effort particulier sur la présentation : il produit une affiche publicitaire qui traversera le temps et marquera les esprits (celle du conducteur de voiture de course se servant un café express en roulant) et ajoute Victoire, la déesse ailée (comme celle du « spirit of ecstasy » de Rolls-Royce), sur le dessus de son nouveau modèle : la «Vittoria Alata».

Ce qu’il aura apporté au monde de l’expresso est en effet une belle victoire.

Bezzera Expo Lyon
Exposition à la foire de Lyon (on reconnaît en arrière-plan la célèbre affiche à la voiture de course de Bezzera) ¹

Bezzera Vittoria Alata
Modèle “Vittoria Alata” ¹

Desiderio PAVONI

Pavoni Portrait
Portrait de Desiderio Pavoni

Pavoni Signature

Le premier modèle de Pavoni s’appelle l’Idéale, très similaire à la Gigante de Bezzera elle s’en distingue seulement par le fait que la calotte de la chaudière est maintenue par 8 boulons au lieu de 6 et possède une innovation au niveau des porte-filtres : les tuyaux que l’on voit partir des groupes. Ceux-ci ne sont autres que l’ancêtre d’une valve trois voies manuelle, destinée à relâcher la surpression de vapeur à la fin de l’extraction.

Pavoni Photo Ideale 1902

Pavoni Dessin Ideale 1902

Pavoni Brochure Ideale 1906Machines à café « Ideale » de Desiderio Pavoni, 1906.

Les pressions utilisées était de l’ordre de 1.5 bar donc l’absence de ce système relevait plus du désagrément que du réel danger pour l’opération de la machine. Cette innovation est présente dans le brevet de 1902 mais ne semble pas être présente sur les machines de Bezzera. L’idée venait peut-être de Pavoni lui-même (le premier dessin de l’Idéale ne l’avait pas) ou cela faisait-il partie de l’entente sur le rachat du brevet ? Les machines de Bezzera étaient-elles équipées du nouveau robinet doseur dont il détenait le brevet jusqu’en 1907 (et où ce système était intégré) ? Toujours est-il que, connaissant ces différences (surtout sur les boulons), on peut noter un autre détail de la célèbre photo du stand Bezzera : les machines présentes sur le comptoir sont certainement deux modèles de l’Ideale de Pavoni et non la Gigante de Bezzera.

Pavoni Expo Milan 1921
Présentation de l’Ideale lors de la foire de Milan, 1921.

Pavoni Ideale Maltoni 1 Pavoni Ideale Maltoni 2
Machines à café « Ideale », collection d’Enrico Maltoni.

Pavoni Depot Marque 1907

Pavoni Depot Marque 1911Dépôt de marque enregistré aux archives italiennes (3 avril 1907 et 1e juin 1911)⁵

L’emblème choisi par Pavoni pour ses machines est le paon (« pavoni » en italien), bien apparent sur la chaudière et sur les affiches publicitaires de l’époque. La marque de fabrique de l’Ideale, « Desiderio Pavoni – Milano » est déposée en 1911, nom qu’il avait déjà utilisé pour un cinéma en 1907 (comme en témoignent les enregistrements aux archives italiennes).

Pavoni Blason

Pavoni Pub
Emblème des machines à café Pavoni et affiche publicitaire.

De gros moyens sont déployés : un grand atelier de production pour les machines, des représentants pour la vente en Italie (où la plupart des bars en sont équipés) et à l’étranger… Pavoni réussit à placer de nombreuses machines dans des cafés Parisiens. La société fondée devient « La Pavoni S.A.» et les machines à café express se vendent à cette époque à un rythme d’une machine par jour. Peu d’innovations technologiques alors, mis à part la connexion directe à l’eau et au gaz, puis la conversion à l’électricité.

Pavoni Atelier 1920 a

Pavoni Atelier 1920 b Pavoni Atelier 1920 c
Atelier de fabrication de machine à café Pavoni.

Pavoni Mobile
Sur les routes pour le service et la livraison.

Pavoni Bar 1
Paris, Brasserie des facultés

.Pavoni Bar 2 Pavoni Bar 3
Pavoni Bar 4
Différentes Pavoni trônant sur des zincs de Paris et d’Alger.

Les modèles proposés, suivant le taille de chaudière, sont appelés «Liliput», «Mignon», «Mignon Lusso», «Normale», «Gigante» et «Gigante Lusso». Il modifie ensuite sa gamme suivant les modes tout en gardant les mêmes dénominations (même pour les premiers leviers).

Pavoni Brochure 1912Brochure publicitaire « La Pavoni » pour la France, 1912.
(C’est sur la page couverture qu’est mentionnée la médaille d’or à la foire de Milan de 1906).

Pavoni Brochure 1 Pavoni Brochure 2

Pavoni Brochure 3 Pavoni Brochure 4

Pavoni Brochure 5 Pavoni Brochure 6

Pavoni Brochure 7 Pavoni Brochure 8

Pavoni Brochure 9 Pavoni Brochure 10

Pavoni Brochure 11 Pavoni Brochure 13

Pavoni Eau Gaz Elec 1 Pavoni Eau Gaz Elec 2
Raccordement à l’eau, au gaz ou l’électricité.

Pavoni Pub 1939Modello “Esagonale”, 1939

La compagnie s’était relevée de la crise de 1929 (dont le pic eu lieu en 31 en Italie), était passée à travers le fascisme de Mussolini (dont la moindre des horreurs avait été d’imposer une taxe de 300 lires sur toutes les machines à café express – Regio decreto-legge 30 giugno 1926, n. 1096 ² ), La Pavoni se relèvera aussi de la seconde guerre mondiale durant laquelle elle a été durement touchée.

Pavoni Atelier 1945 a

Pavoni Atelier 1945 b  Pavoni Atelier 1945 c

Pavoni Atelier 1945 d
Les ateliers de Pavoni sont complètement détruits à la fin de la guerre de 39-45

Les ateliers La Pavoni, complètement détruits, seront reconstruits au lendemain de la guerre et la production reprend avec une nouvelle machine baptisée « la Cornuta », qui sort quelques année plus tard. On ne peut passer à côté de cette gamme dessinée en 1948 par Gio Ponti, un géant du design italien.

Pavoni Atelier 1949 a

Pavoni Atelier 1949 b Pavoni Atelier 1949 c

Pavoni Atelier 1949 d Pavoni Atelier 1949 e
L’usine est reconstruite et la production reprend de plus belle avec la Cornuta

Gio Ponti Pavoni Photo Cornuta
Gio Ponti et la magnifique Cornuta qu’il a dessiné

Pavoni Brochure Cornuta 1 Pavoni Brochure Cornuta 2
Pavoni Brochure Cornuta 3 Pavoni Brochure Cornuta 4
Pavoni Brochure Cornuta 5 Pavoni Brochure Cornuta 6
Pavoni Brochure Cornuta 7 Pavoni Brochure Cornuta 7
Brochure publicitaire de 1949

La Pavoni se fera aussi un nom avec la «Diamante» et surtout «l’Europiccola»… mais ceci est une autre histoire.

Pour ce qui est de la photo de la foire de Milan en 1906, l’histoire qu’elle recèle se résume peut être dans une autre photo, prise 24 ans plus tard (à la foire de Milan de 1930) :

Stand Pavoni Foire Milan 1930

Sur laquelle il me plaît à penser que l’homme sur le pas de la porte n’est autre que Desiderio Pavoni lui-même. L’histoire de la machine espresso lui doit un lourd tribut, car sans son aide financière et son sens des affaires, il n’est pas dit que l’invention de Bezerra serait passée à l’histoire. Elle aurait certainement été oubliée comme celles d’autres inventeurs avant lui (avant que des archivologues ne les mettent à jour, bien sûr).

À suivre…

___________________________________

* «Coffee floats, tea sinks : through history and technology to a complete understanding», de Ian Bersten, 1993… la bible de tout amoureux de l’histoire des machines à café.

¹ Photo extraite du site de Bezzera.

² Archives italiennes de la Gazzetta Ufficiale del Regno

³ Les autres brevet italiens de Desiderio Pavoni sont :
– «Valvola regolatrice manometrica Piezocrate dell’accesso del gas per apparecchi destinati alla preparazione del caffè e simili», IT 75150 du 10 janvier 1905 (3 ans, annulé au 2e trimestre 1906 par défaut de paiement)
– «Torchio copialettere a pressione d’acqua», IT 76318 du 1e avril 1905 (3 ans)
– «Manico separabile per tazzo da caflé e simili», IT 109972 du 24 mai 1910 (3 ans)
– «Innovazioni negli apparecchi per la preparazione istantanea del caffè», IT 115021 du 22 avril 1911 (3ans). Attestati completivi, IT 119093 du 24 juillet 1911 (6 ans)
– «Innovazioni nei fornelli ad alcool», IT 116718 du 2 janvier 1911 (3 ans annulé au 3e trimestre de 1913 par défaut de paiment).

⁴ La plupart des photos et renseignements sur Desiderio Pavoni sont extrait du site de La Pavoni.

⁵ Les dépôt de marque se lisent comme suit :
– La scritta Cinematografo Ideale, accompagnata dalla dicitura Desiderio Pavoni – Milano.
Marchio di fabbrica o di commercio per contraddistinguere « cinematografi e stabilimenti cinematografici » (3 avril 1907).
– Impronta circolare a doppio contorno portante nel mezzo, su fondo a tratteggi, la figura di una macchina per preparare il caffè con sotto la parola Ideale tra virgolette e nello spazio anulare l’iscrizione Desiderio Pavoni Milano. Marca Depositata.
Marchio di fabbrica per contraddistinguere « macchine per caffé e parti relative » (1e juin 1911).

Je souhaite bien du courage à qui voudra obtenir copie de ces brevets italiens, je n’ai jamais vu un système payant aussi archaïque. Même si un jour ils passent à la digitalisation, rien n’est sûr… comme me le disait Lucio del Piccolo, il faudrait passer deux ans à Rome pour s’y retrouver.Ce n’est pas que l’idée me déplaise…

 
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Publié par le 15 mars 2014 dans Histoires et Histoire

 

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