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Ascenseur pour l’expresso (Episode 10)

Angelo et la Chocolaterie, deuxième partie

 Affiche Exposition Turin 1884Affiche Exposition Turin 1898Affiche Exposition Turin 1911

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Esposizione Generale Italiana, Torino 1884

Plan Exposition Turin 1884Plan du site de l’exposition de 1884

Lorsque l’exposition générale italienne arrive à Turin en 1884, Angelo Moriondo est fin prêt : il vient tout juste de mettre au point et de breveter sa machine à café. Elle est présentée à l’exposition dans un petit kiosque au fond de la «Galleria de Macchine» dans la jonction entre la «Galleria dell’Elettricità» et la «Galleria della Guerra» (Section « Meccanica Industriale », classe VI, n. 6143). Elle remporte un franc succès et reçoit même une médaille de bronze dans sa catégorie (section XVIII, « Ingegneria e Meccanica industriale »).

Galerie des Machines Turin 1884Galerie des Machines Turin 1884
Grande roue de la galerie des machines et petit kiosque (de la chocolaterie Talmone, concurrent de Moriondo et Gariglio qui rachètera leur fabrique plus tard) se trouvant sur le bord de la galerie

Il n’y a malheureusement aucun dessin de l’événement et encore moins de photos (procédé qui en était à ses débuts), seulement certaines vues prises près de l’endroit où se trouvait la machine à café et quelques traces écrites parlant de cette « cafetière miraculeuse » (Chronique illustrée de l’exposition n. 30 et 48 (p. 238 et 379)).

Chronique Illustrée Turin 1884

Article Chronique Illustrée Turin 1884
Article sur la machine à café de Moriondo dans la Chronique illustrée de l’exposition, p. 238.

Article Chronique Illustrée Turin 1884
Article sur la machine à café de Moriondo dans la Chronique illustrée de l’exposition, p. 379.

Après l’exposition, la machine trouve (ou retrouve) sa place dans le «Gran Caffè Ligure», il y en a même deux : une de chaque type décrit dans les premiers brevets (pour petite et grande quantité de café). Angelo Moriondo organise une inauguration de ses deux machines dans la grande salle du café, relatée dans un article de la Gazzetta Piemontese du 15 mars 1885. Une annonce apparaît un peu plus tard dans ce même journal publicisant (outre les billards français) «la machine à café instantanée, fonctionnant en présence du public» au café Ligure, et une autre pour courir la chance de gagner une de ces machines lors d’une veillée au profit des artistes et musiciens (La Gazetta Piemontese du 1er février 1886).

Pub Café Ligure 1885
Publicité pour le Gran Caffè Ligure publiée dans la Gazetta Piemontese du 30 mars 1885.

Article Café Ligure 1885
Article sur l’inauguration de la machine Moriondo au Caffè Ligure, publié dans la Gazetta Piemontese du 15 mars 1885.

Machine Moriondo à Gagner 1886
Une machine à café Moriondo à gagner (Article de la Gazetta Piemontese du 1er février 1886)

Angelo Moriondo est en effet un amoureux de musique et de nombreux artistes se produisent dans son café. En 1884, Marziano Cantone avait même composé pour lui une polka en l’honneur de l’invention. Le morceau, appelé «Caffè Istantaneo» est répertorié sous les numéros d’édition 1923 à 1927 dans l’«Editori di musica a Torino e in Piemonte: Biografie» (1999), avec la description suivante : Polka dedicata dai componenti l’orchestra del Gran Caffè Ligure al signor Angelo Moriondo proprietario del detto stabilimento ed inventore premiato all’Esposizione Nazionale di Torino 1884 della macchina brevettata per la preparazione del caffè istantaneo. Une polka qui a dû souvent jouer dans son café ces années-là.

 

Pub American Bar 1890
Publicité pour l’American Bar publiée dans la Gazzetta Piemontese du 3 janvier 1890.

Au début de 1890, une autre machine est présente à l’American Bar (sujet de plusieurs publicités dans la Gazzetta Piemontese du mois de janvier) ou peut-être en a-t-il déménagé une là-bas pour servir la clientèle du cinéma le plus populaire de la ville qui se trouvait aussi dans la «Galleria Nazionale». On apprend au fil de ces annonces que la machine était en nickel, que son réservoir contenait 150 litres et pouvait produire 300 tasses en une heure, qu’elle pouvait sortir des cafés à coup de dix tasses ou en tasses individuelles, qu’elle coûtait 150 Lires et que le grand modèle pouvait contenir 1 kg de café moulu et produire 150 tasses.

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Esposizione Generale Italiana, Torino 1898

Plan Exposition Turin 1898Plan du site de l’exposition de 1898

Photo site Exposition Turin 1898Site de l’exposition générale de Turin de 1898

Angelo Moriondo récidive en 1898, lors du retour de l’exposition nationale à Turin, il y expose de nouveau sa machine sur le même site qu’en 1884, mais dans une salle d’exposition gigantesque, construite pour l’occasion, la «Galleria del Lavoro». C’est dans cette galerie en forme de coque de bateau retournée, conçue par l’architecte Carlo Ceppi, que se trouvait cette année-là la machine à café express de Moriondo.

Galerie du Travail Turin 1898
Galerie du Travail Turin 1898
Galerie du Travail Turin 1898Photos de la «Galleria del Lavoro» à l’exposition de 1898

Il était peut-être, de nouveau, dans le fond, ou dans un kiosque sur le côté… j’ai eu beau scruter l’enchevêtrement de machineries industrielles sur les photos d’époque je n’y ai vu que des objets indistincts ayant une vague ressemblance avec la machine à café (et je n’ai pas repéré non plus le nom de Moriondo sur les pancartes).

Portrait Moriondo Turin 1898Portrait d’Angelo Moriondo dans l’ «L’industria italiana alla Esposizione di Torino 1898», p. 136.

Elle y était bien, pourtant, et l’inventeur s’y fait de nouveau remarquer, ayant même droit à un article avec son portrait et un texte élogieux sur son invention dans la revue de l’industrie italienne publiée pour l’occasion. Je ne suis pas peu fier de ma trouvaille : c’est bien le même Moriondo que sur la photo fournie par son petit-fils, mais avec au moins 13 ans de moins.

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Esposizione Internazionale, Torino 1911

Pavillon Brésil Turin 1911

Pavillon Brésil Turin 1911Pavillon du Brésil à l’exposition internationale de Turin de 1911

Pour l’exposition internationale de 1911, Moriondo va réussir un tour de force. Alors que les «Ideales» de Pavoni fleurissent un peu partout dans les cafés et les bars d’Italie, c’est sa machine à lui, légèrement modifiée pour l’occasion que va choisir la délégation Brésilienne pour faire déguster gratuitement leur aux visiteurs de leur majestueux pavillon sur le bord de la rivière Po.

Café Brésil Turin 1911
Article sur l’entente entre Moriondo et le gouvernement brésilien pour l’exposition de 1911 (La Stampa, 29 novembre 1910)

La modification de la machine est consignée dans un brevet italien de 1910 (N. 113332 déposé le 12 novembre 1910) et concerne surtout le regroupement des deux types de machines en une seule, en plus de quelques améliorations fonctionnelles :
- les compartiments de dosage volumétrique de l’eau (numéros 2 et 3 sur la figure 1 du schéma) sont ajustés pour faire passer une tasse (2) et jusqu’à un litre d’eau (3) afin d’accommoder le service de petites ou de grandes quantités de café.
- les robinets sont améliorés et comportent une valve de remise à l’atmosphère (le bouton poussoir sur le dessus du groupe)
- la sortie du robinet (en dessous du filtre) a un brise-jet pour éviter les éclaboussures
- la valve de régulation de pression de la chaudière (fig. 5) est d’un nouveau type ajustable.

Brevet Moriondo La Brasiliana 1910Schéma de «La Brasiliana» d’Angelo Moriondo sur le Brevet italien n. IT113332

Brevet Moriondo 1910Enregistrement au bulletin officiel de l’invention.¹

Commission Café Brésil Turin 1911 a Commission Café Brésil Turin 1911 b
«Comissão do Brazil na Exposição Turim-Roma de 1911», p. LII et 46.

Ces modifications font suite à des discussions avec la délégation brésilienne pour la promotion du café en Europe et visaient à répondre à leurs exigences. Pour marquer le coup, la machine en question est baptisée «La Brasiliana». Examen de passage réussi pour Moriondo qui obtient non seulement l’exclusivité du service de leur café à l’exposition internationale mais aussi un contrat commercial pour la distribution et la torréfaction du café brésilien à l’American Bar, à l’aide d’un torréfacteur appelé «Tornado». Ils comptent aussi sur lui pour aider à l’installation de ces torréfacteurs dans plus de 120 bars à travers le Piémont pour promouvoir la vente de café brésilien et de petites machines à café domestiques appelées «Fluminense» (comme cela est rapporté dans le rapport de la commission).

Torréfaction Moriondo 1911
Publicité publiée dans La Stampa du 9 mai 1911.

L’histoire ne dit pas combien d’appareils de torréfactions ont été installés ni combien de ces «La Brasiliana» ont été assemblées. Angelo Moriondo meurt le 31 mai 1914, peu de temps après avoir prolongé son brevet pour 4 ans (le 30 décembre 1913, sous le n. 139663). Ses funérailles sont annoncées en grand dans la presse locale et beaucoup de monde se déplace pour saluer cet homme actif dans sa communauté, amoureux de l’histoire et du patrimoine piémontais.

Prolongation Brevet Moriondo 1910
Prolongation du brevet de machine à café d’Angelo Moriondo IT113332 enregistré fin 1913 au bulletin officiel¹

 

Décés de Moriondo 1914
Annonce du décès d’Angelo Moriondo dans La Stampa (du 2 juin 1914).

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L’autre Moriondo

Sur l’annonce des funérailles dans La Gazzetta Piemontese, il est aussi salué comme administrateur par la «Societa Anonima Eridanea» (une société de fabrication d’essences et d’extraits, située au 177, via Nizza). Voilà certainement une des nombreuses activités parallèles de Moriondo (ou reliée à la société fondée par le grand-père) comme son implication à la chambre de commerce de Turin et son attrait apparent pour l’automobile.

Brevet Moriondo 1887

Brevet Moriondo 1907Autres brevets enregistrés par Angelo Moriondo (IT21601 et IT88466) ¹

En effet, en fouillant dans les brevets on peut en trouver deux autres enregistrés sous le nom d’Angelo Moriondo : un sur un appareil à jetons pour la mesure de la force humaine (certainement comme ceux des fêtes foraines, déposé le 14 avril 1887 sous le numéro 21601) et un autre pour une roue élastique et légère pour véhicule (déposé le 25 mars 1907, n. 88466). Cela correspondrait avec le fait qu’un Angelo Moriondo fait partie des cinq investisseurs (aux côtés de Gaetano Grosso Campana, Leone Fubini, Guido Bigio et Giovanni Carenzi) ayant aidé Matteo Ceirano à démarrer sa compagnie d’automobile à la fin de 1903, la Matteo Ceirano & C. En 1904, la marque qui produit des Tipo Unico 24 HP à quatre cylindres devient «Itala», une des premières compagnies automobile d’Italie avec la «Fabbrica Italiana Automobili Torino» (F.I.A.T, à deux pas l’une de l’autre).

Mais peut-être faut-il se méfier des homonymes… car il y avait au moins un autre Angelo Moriondo à Turin dans ces années-là, il était consul de Bolivie (et ce n’est vraisemblablement pas le même).

 

Fabrique Itala 1910 Première usine Itala en 1910 et logo de la marque.

Logo Itala

 

 

L’héritage de Moriondo

Loin d’être la machine à café dont on se demande si elle a été assemblée et utilisée, l’invention d’Angelo Moriondo a été non seulement construite en plusieurs exemplaires mais vue par des milliers de personnes à qui elle a servi du café dans différents lieux de Turin entre 1884 et 1914, des cafés et de grandes expositions. À une époque où les gens voyageaient de plus en plus on peut légitiment penser que Luigi Bezzera et Desiderio Pavoni (respectivement vendeur d’alcool et propriétaire de cafés dans la ville voisine de Milan) ont vu la machine de Moriondo avant de déposer leur brevet de 1901. D’ailleurs, 1901 correspond précisément à la fin de la couverture du brevet de Moriondo en France (tombant le 24 octobre 1900)… est-ce vraiment un hasard ?

Pourquoi Moriondo a-t-il failli tomber dans l’oubli alors que les noms de Bezzera et Pavoni brillent encore aujourd’hui? La faute certainement à une mauvaise stratégie commerciale et non à un manque de moyens. Angelo Moriondo a en effet choisi l’exclusivité de l’invention pour attirer le plus de monde possible dans son café. L’absence de machines ayant traversé le temps et le défaut de preuves visuelles (contrairement à la célèbre photo du stand de Bezzera) n’ont pas non plus joué en sa faveur. Enfin, le nom choisi (de «café instantané») était loin d’être aussi judicieux que celui de «café express» ou «espresso» qui a été rapidement adopté. En effet, le terme «café instantané» désignait déjà à l’époque (comme plus tard avec le café lyophilisé) la préparation du breuvage avec de l’extrait de café, comme celui de la maison parisienne Robert et Cie, vendu à Turin même.

Robert et Cie   Robert et Cie
Annonce de la maison Robert et Cie pour du café instantané (La Stampa, 24 décembre 1890 et 18 octobre 1890).

Que doit-on à Moriondo ? Il n’a pas vraiment inventé le porte-filtre fixé au bout du robinet de sortie de la chaudière. C’est un Allemand établi en Angleterre qui propose cette idée trois ans après Kessel (avec ses cartouches pour la «Machine à café revolver»). R.U. Etzensberger dépose en 1881 un brevet pour un compartiment qui se visse sur la sortie d’une grosse chaudière et pouvant accueillir aussi bien du café moulu que du thé. Comme pour Kessel, l’eau est poussée par la pression de la chaudière mais la décoction, au lieu d’être récupérée dans une tasse, est récupérée dans un grand récipient comportant un autre robinet pour le service.

Brevet Etzensberger 1871Brevet DE13351 de Etzensberger, 1871.

L’invention de Moriondo porte vraiment sur le robinet à trois positions (volume d’eau chaude / poussée par la vapeur et relâchement de la pression) mais aussi sur l’ergonomie de la machine à café : l’espèce de dôme avec des robinets sur les côtés et les porte-filtres positionnés en-dessous correspond exactement à ce qui a ensuite été adopté par Bezzera et Pavoni et a trôné dans les bars pendant plus de 50 ans. Ce qu’il n’avait pas et qui fait la marque de ces deux derniers est clairement la dose spécifiquement individuelle (adoptée par Moriondo sur le brevet de 1910), ainsi que l’utilisation de la vapeur à d’autres fins (certainement pour chauffer ou faire mousser le lait). Vu ainsi, l’évolution de Kessel à Moriondo puis Bezzera est une lente progression où chacun apporte sa petite pierre en empruntant (de façon plus ou moins avouée) au précédent.

De la même façon, il y a peut-être une progression plus continue et un inventeur oublié entre Römershausen et Kessel ou, plus tard, entre Bezzera et Gaggia… que l’histoire retrouvera peut-être.

Grand Hotel Ligure 1910Publicité pour le «Grand Hôtel Ligure e d’Angleterre», vers 1910.

via Roma 1910
Photo de via Roma vers 1910 (l’entrée de la «Galleria Nazionale» est la grande arche sur la gauche).

Contrairement à Bezzera et Pavoni, le nom de "Moriondo" n’est pas aujourd’hui rattaché à une marque de machine à café mais est toujours lié au chocolat. Le dernier propriétaire Moriondo (Ettore) est mort en 1945 à l’âge de 84 ans. La chocolaterie de Turin, vendue en 1924 à Venchi puis Unica avait une succursale à Rome qui produit encore du chocolat Moriondo et Gariglio. La société anonyme «Stabilimenti del Ligure» apparaît vers 1906 et le «Grand Hôtel Ligure e d’Angleterre» est aménagé en 1910. C’est aussi vers 1910 que Moriondo n’est plus présenté comme le propriétaire du café Ligure mais comme propriétaire de l’American Bar (qui était propriété d’Andrea Moriondo en 1890). Il est possible qu’il ait vendu le Caffè Ligure et s’est alors concentré sur les affaires de l’American Bar où il avait mis en place un atelier de torréfaction et de vente de café. «L’azienda Moriondo» a été transférée dans une annexe du bar en 1912 et était encore active après la mort de Moriondo, en 1915.

Azienda Moriondo a Azienda Moriondo b
Publicité pour l’«Azienda Moriondo» située à côté de l’American Bar (La Stampa 28 juin 1912 et 1er juin 1915).

On ne sait pas ce qui est arrivé aux modèles de machine à café déménagés là, après la mort de Moriondo. «Saracco e Fratelli» ont repris l’affaire et modernisé le café en 1919. La «Galleria Nazionale» a été détruite en 1936 lors du réaménagement de la via Roma, elle n’existe plus aujourd’hui. Ce qui est sûr c’est que si une de ces machines "A. Moriondo" existe encore, elle vaut bien plus de 150 lires.

À suivre…

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¹ Archives italiennes de la Gazzetta Ufficiale del Regno

 
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Publié par le 20 avril 2014 dans Histoires et Histoire

 

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Rêves d’Abyssinie

132 rue Saint-Denis

132 rue Saint-Denis

Rêves d’Abyssinie, comme ce nom le laisse présager, est un lieu complètement dédié au café. Cyril Muller et Romain Peretti l’ont imaginé comme un espace d’expériences autour du café. Expérience, pour le consommateur curieux, quand il s’agit de choisir entre l’espresso, le filtre ou l’aeroPress comme méthode d’infusion, et expérience d’un café extrait dans les règles de l’art pour les amateurs plus avertis. Cyril me confie aussi qu’il est en train de tester la méthode Turque, pour les amateurs.

Dans tous les cas, il y a un sens de la pédagogie pour nous expliquer l’intérêt de telle ou telle méthode ou quand Cyril nous raconte comment il a retapé la machine à espresso qui trône sur le comptoir – car il s’agit d’une Unic Junior de 1955, probablement la plus ancienne machine en fonctionnement dans un bar à Paris.

Cyril en action

Cyril en action

Alors que Romain œuvre en coulisse, Cyril est sur le devant de la scène, entendez derrière le comptoir, pour nous confectionner notre Infusion. Venu de la mixologie, il a travaillé et acquis son expérience dans le cocktail durant quelques années avant de se consacrer à la maîtrise de la préparation du café. Je le comprends, il faut bien convenir que c’est une boisson plus fascinante que beaucoup d’autres. Et régulièrement, Chung-Leng Tran vient lui prêter main forte.

Pour accompagner les cafés torréfiés par Cataldi, Belleville ou Coutume qu’on savoure ici, on peut commander du salé à midi : des soupes, quiches, tartines ou sandwiches aux fromages, tous les ingrédients sélectionnés (origines et qualité), c’est entendu. La carte est revue pour le printemps-été, parce que personne ne pense que la soupe sera un grand succès en juillet. En ce qui concerne le sucré : formule petit-déjeuner et jus d’orange, tartes, viennoiseries et mignardises tout au long de la journée.

Vue d'ensemble, au fond du couloir, la petite salle

Vue d’ensemble. Au fond du couloir, la salle

Tout pour le café, et ses à-côtés : des produits de qualité, vous disais-je plus haut. Cela se traduit aussi par une décoration simple, un accueil sans chichi. Rêves d’Abyssinie est un bar anti-snob, en plein centre de Paris, où l’étudiant posé devant le comptoir côtoiera le cadre de passage et les touristes décontractés dans la salle. Un lieu qui respire la sincérité de la démarche de ceux qui l’ont conçu, en dehors de toute mode.

Rêves d’Abyssinie : 132 rue Saint-Denis, 75002 Paris

 
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Publié par le 18 avril 2014 dans Où boire les meilleurs cafés

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 9)

Angelo et la Chocolaterie, première partie

Dans l’épisode précédent, l’Express a filé à toute vapeur de Berlin à Milan sans passer par Turin dont j’avais pourtant annoncé l’arrêt. Sans philosopher, c’est très vite passer… alors petite marche arrière sur la naissance de la machine à café express de bar et son inventeur Angelo Moriondo.

En 1878, Kessel avait l’ébauche (avec la grosse chaudière et la dose individuelle, mais poussée de vapeur sur tout le volume de la chaudière). En 1901, Bezzera/Pavoni avaient la première production en série (avec poussée de vapeur découplée, agissant seulement sur la dose individuelle, porte-filtre et lance vapeur). L’histoire fait rarement de grands bonds en avant, mais passe plutôt par des petits détours que l’histoire avec un grand H a tendance à oublier… la faute à des archives détruites, perdues ou tout simplement mal administrées. Il existe ainsi des rescapés de l’histoire, dont on redécouvre la trace à la lumière d’événements « historiques », par le travail acharné de passionnés et, souvent, une bonne dose de chance. C’est le cas d’Angelo Moriondo, repêché par Ian Bersten (encore lui) dans son livre de 1993,* grâce aux archives françaises. Son invention recale tout simplement celle de Bezzera au second rang.

Portait d'Angelo MoriondoPortrait d’Angelo Moriondo datant certainement de 1911

Angelo Moriondo a, depuis 2011, sa page Wikipédia créée grâce à des informations venant d’Angelo Moriondo lui-même (le petit-fils de l’inventeur et fils du peintre Giacomo Moriondo). La page étant assez succincte et manquant de références, et la fin du mois de mai 2014 correspondant au 100e anniversaire de sa mort, j’ai décidé d’y mettre mon grain de sel café.

Enseigne Moriondo et Gariglio, 1875En-tête de facture de la chocolaterie Moriondo et Gariglio, 1875

Le laboratoire

La page Wikipédia d’Angelo commence par une petite confusion. Elle dit que le grand-père de l’inventeur avait fondé une entreprise de liqueur, reprise par son fils Giacomo qui lui-même avait ensuite fondé la chocolaterie Moriondo et Gariglio avec son frère Ettore et un cousin.

Sans accès au registre d’état civil, je me suis basé sur les archives de la Stampa et de la Gazzetta. Je n’ai pas trouvé de lien direct entre la chocolaterie et Angelo Moriondo, mais tout porte à croire que ses fondateurs Agostino Moriondo et Francesco Gariglio étaient respectivement l’oncle et le cousin d’Angelo… son père Giacomo, mort peu avant 1872, qui n’est pas mentionné comme fondateur de l’entreprise apparue en 1868, était certainement un frère d’Agostino (et non d’Ettore).

Procès Moriondo et GariglioPremière mention de la fabrique de chocolat dans un compte-rendu de justice de 1870 (Giurisprudenza Italiana, vol 21)

Peut-être Giacomo s’occupait-il des liqueurs qui intervenaient dans la préparation des fameux chocolats. Son nom n’apparait pas non plus dans le compte-rendu du procès intenté contre Moriondo et Grariglio par la duchesse de San Tomaso (qui leur louait un local au 6, Piazza San Carlo) à cause du bruit et de la fumée de la machine à vapeur qu’ils utilisaient dans leur « Laboratoire et magasin destinés à la préparation et la vente de chocolat ».

Publicité Moriondo et Gariglio vers 1900Publicité pour la chocolaterie Moriondo et Gariglio vers 1900

Au grand bonheur des petits et grands de Turin et d’Italie (le roi compris), et bientôt du monde entier, Moriondo et Gariglio pourront continuer d’utiliser leur machine à vapeur pour produire du chocolat en quantités de plus en plus importante. La fabrique de Piazza San Carlo, devenue trop petite, déménage en 1872 au numéro 36, via Artisti pour profiter de la force motrice du canal «La Gironda» (ou «Ceronda») qui passe au-dessous de la voie.

Enseigne Moriondo et Gariglio, 1895En-tête de facture de la chocolaterie Moriondo et Gariglio, 1895

La famille Moriondo a alors son lot de malheur : Francesco Gariglio est assassiné, victime d’un crime passionnel en 1876 devant la résidence familiale (une commande de Luigia Trossarelli, ancienne amante jalouse de ses fiançailles avec Anna, la fille de sa cousine Giancinta Moriondo), en découlera un procès médiatisé, suivi par une bonne partie de l’Italie. Arrive la mort d’Agostino l’année suivante, la chocolaterie est alors reprise par la femme d’Agostino, Maria Lafont, et ses deux fils, Francesco et Ettore. En 1893, Francesco, l’aîné âgé d’à peine 35 ans meurt subitement, emportant avec lui un précieux savoir technique qui lui a permis de moderniser l’entreprise.

Assassinat de Francesco GariglioArticle de la Gazzetta Piemontese du 25 novembre 1876, annonçant l’assassinat de Francesco Gariglio

Publicité Moriondo et Gariglio 1884Publicité pour la chocolaterie Moriondo et Gariglio parue dans le Figaro le 25 juin 1884

Dans ces années, la maison Moriondo et Gariglio participe à de nombreuses foires nationales et internationales et y remporte de nombreux prix. Avant la fin du siècle, elle devient une des plus grandes fabriques de chocolat du monde, produisant 2500 à 3000 kg de chocolat par jour.

Publicité Moriondo et Gariglio vers 1900Publicité pour la chocolaterie Moriondo et Gariglio vers 1900

 

L’invention

C’est dans ce décor à la Charlie et la Chocolaterie, d’importation de fèves de cacao, de machines à vapeur industrielles, de drames familiaux, de liqueurs et de foires internationales qu’évolue certainement Angelo Moriondo.

Piazza San Carlo vers 1900Lieu du premier emplacement de la chocolaterie Moriondo et Gariglio
(le n. 6 est situé en dessous des arcades, sur le côté de la place)

Carte de Turin 1913Plan de la ville de Turin en 1913 avec les différents lieux reliés à Moriondo : Premier emplacement de la chocolaterie (1), le café Ligure (2), l’American Bar (3), le site des expositions (4) et le nouveau site de la chocolaterie (5).

Âgé de 33 ans en 1884, il est propriétaire d’un des plus grands cafés de Turin, le « Gran Caffè Ligure », situé en face de la gare centrale sur la place Carlo Felice, à l’angle de Corso Vittorio Emanuele II, et est en relation étroite avec l’ « American Bar » de la « Galleria Nazionale » à deux pas de là (alors propriété d’Andrea Moriondo, qui est certainement le fameux grand-père Moriondo, fondateur de l’entreprise de liqueurs).

Gran Caffè Ligure vers 1890Le Caffè Ligure au sud de la place Carlo Felice et au coin de Vittorio Emanuele II

Galleria Nazionale vers 1900L’intérieur de la « Galleria Nazionale » dont l’entrée (sous l’arche) donnait sur via Roma

Galleria Nazionale vers 1900Intérieur de la « Galleria Nazionale » où se trouvait l’«American Bar»

Mais, plus important, il vient de concevoir et d’assembler, avec l’aide d’un mécanicien nommé Martina, une toute nouvelle machine à café qu’il baptise «Machine à café instantané, système A. Moriondo» et pour laquelle il a déposé son premier brevet auprès de l’Office italien (sous le numéro 16795, le 29 avril 1884). Quelques mois plus tard, il y ajoute une attestation (n. 17420, le 30 septembre 1884) et déposera son brevet en France, deux fois plutôt qu’une (sous les numéros 164427 et 171837, les 22 septembre 1884 et 23 octobre 1885).

Gazzetta Piemontese MoriondoArticle de la Gazetta Piemontese du 24 juillet 1884 annonçant l’invention de Moriondo ¹

Brevet Moriondo 1884 a
Brevet Moriondo 1884 bEnregistrement de l’invention de Moriondo au registre officiel et attestation additionnelle. ²

7qI0YPU.jpgDessin de la machine à café instantané de Moriondo sur le premier brevet italien de 1884.¹

Si on en juge par les schémas de la machine sur les différents brevets, il y a très peu de différences entre les brevets italiens et français. La machine principale propose la préparation de petites quantités de café, « en la présence même du consommateur », en utilisant la vapeur pour pousser à travers un filtre contenant le café moulu une dose d’eau prémesurée (et non pousser sur le volume complet de la chaudière comme c’est le cas des machines précédentes telle que celle de Kessel). La prise d’eau et la prise de vapeur sont ainsi découplées par un système de vanne horizontale à trois voies. Dans la première position, l’eau s’en va dans un compartiment séparé (réservoir ‘u’ sur la figure), muni d’un niveau. En tournant la valve, c’est la vapeur (par le petit tuyau ‘x’) qui passe au niveau du robinet et rentre par le haut du compartiment pour en pousser l’eau. Lors de l’ouverture de la deuxième vanne, juste au-dessus du porte-filtre, l’eau passe sur le café qui peut être directement servi dans une tasse ou gardé dans le récipient situé au-dessous du filtre. Dans son principe, le robinet avec les prises d’eau et de vapeur séparées est strictement identique à celui de Bezzera. L’ironie est que l’amélioration du deuxième brevet de Moriondo porte sur une très légère modification du robinet pour pouvoir relâcher le surplus de vapeur en fin d’extraction, exactement comme dans le cas du deuxième brevet de Bezzera, 17 ans plus tard.

Brevet Moriondo FR 164427Brevet Moriondo FR 171837

Mention des brevets d’invention de Moriondo déposés en France dans le « Répertoire des machines et procédés » de 1884 et 1885 (vol. 51 et 55).

Brevet Moriondo FR 171837 aBrevet Moriondo FR 171837 bDessin de la machine à café instantané de Moriondo sur les brevets français n. 164427 et 171837.³

Le deuxième type de machine (celle avec le robinet sur le haut de la chaudière) fonctionne exactement sur le même principe sauf que c’est la prise de vapeur qui se fait au niveau du robinet et que la prise d’eau se fait par un tube plongeant. Enfin, une autre machine combine les deux solutions en une seule machine (la figure de droite sur la dernière page du brevet). Le tout peut être chauffé au gaz ou sur un feu (la colonne, qui traverse le centre de la machine, sert d’ailleurs de cheminée de tirage pour le feu).

Comparé au principe de la machine apparaissant sur la figure 6 du premier brevet (munie d’une sorte de mélangeur et d’une vanne pour la sortie du café), ce principe est une révolution, car il permet de doser très précisément le volume d’eau et la quantité de café.

À suivre…

___________________________________

* «Coffee floats, tea sinks : through history and technology to a complete understanding», de Ian Bersten, 1993.

¹ Source: Wikipedia Italie. Le premier document est un montage, l’article original était en p.3 de la Gazzetta Piemontese. Au deuxième est associé la date de publication (16 mai 1884) et non la date de dépôt (29 avril 1884, soit quelques jours avant le début de l’exposition nationale de Turin)

² Archives italiennes de la Gazzetta Ufficiale del Regno

³ Source: « Archives INPI », avec leur aimable autorisation. Le français a une propension à se plaindre, mais je dois souligner ici la qualité remarquable du service de brevet de l’INPI : des centaines de brevets accessibles gratuitement et pour les autres, la commande se fait par un formulaire et paiement en ligne, la copie digitale est envoyée par courriel deux jours plus tard, tout ça pour le quart du prix des brevets italiens. Si seulement leurs voisins pouvaient s’en inspirer le moindrement….

 
Un commentaire

Publié par le 13 avril 2014 dans Histoires et Histoire

 

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Ascenseur pour l’expresso (Episode 8)

Du «café express» à la naissance de l’«espresso»

Affiche Expo Milan 1906La machine à vapeur à l’honneur, sur l’affiche de l’Exposition internationale de Milan de 1906.

Un express peut en cacher un autre

Pour ceux qui ont déjà parcouru des résumés de l’histoire des machines expresso, il est une photo que l’on voit immanquablement : le stand de Bezerra à l’exposition internationale de Milan en 1906 qui présente « la première machine à espresso de bar ». Cette photo est effectivement très intéressante car elle est emblématique de ce que l’on pourrait appeler la surface des choses. Lorsque l’on s’attarde à ses détails (ce qu’a fait Ian Bersten* avec l’original), elle révèle un peu plus que ce qu’elle semble dire, un peu plus sur l’histoire qui a permis à cette machine de voir le jour et se rendre jusqu’à nous.

Stand Bezzera Milan 1906Stand du « Caffè Espresso » à l’Exposition internationale de Milan, 1906.¹

En fait, la nouvelle invention de Bezzera refait le coup de Loysel, un demi-siècle plus tard, en s’offrant 5 millions de testeurs potentiels. Son nom apparait en grand, avec ce qui est une des premières (sinon la première) mention écrite du mot « espresso » rattaché au breuvage caféiné. S’il est effectivement l’inventeur d’une machine à café en 1901, le récipiendaire d’une médaille d’or à cette exposition n’est autre qu’un certain Desiderio Pavoni. Pourtant pas de trace de Pavoni sur la photo… à moins de prendre une loupe : sur la colonne à gauche, sur l’affiche, il est écrit:
« IDEALE » (Brevetto Bezzera). Apparechio per preparare e servire istantaneamente il caffè in bevanda. Desedirio Pavoni, Milano. Via Dante Ang. via Giuliani.

Sur le brevet de Bezzera déposé aux Etats-Unis le 10 juin 1902 («Coffee-making machine», US 726793A), Luigi Bezerra est présenté comme l’inventeur et Desiderio Pavoni comme le demandeur.

Bezzera, sur ce même brevet US, est déclaré comme étant un fabriquant de liqueurs («maker of liquors»), résidant 13, Via Orso à Milan… soit à deux pas du «Caffè Commercio» de la Piazza Duomo dont Pavoni était propriétaire. Desiderio Pavoni l’entrepreneur (il possédait aussi quelques cinémas de Milan) et Bezerra l’inventeur étaient tous deux en étroite relation et avaient certainement plus qu’une relation d’affaire.

Carte de Milan 1913Carte de Milan de 1913 avec l’emplacement des adresses du 13, via Dell’Orso (1) et du Caffè Commercio (2).

via Dell'Orso 1
via Dell'Orso 2
Le 13, via Dell’Orso à Milan, adresse de Luigi Bezzera correspond soit aux vieux bâtiment au centre de la première photo (disparu vers 1900, en face apparaît l’enseigne "Liquori"), soit à celui qui se trouvait en arrière (faisant l’angle sur la deuxième photo).
Cette adresse n’existe plus aujourd’hui.

Caffè di Commercio, piazza Duomo
«Caffè Commercio», Piazza Duomo, dont Pavoni était propriétaire début XXe

On trouve le nom de Bezzera rattaché à divers brevets italiens : ²
- «Innovazieni nelle scale aeree dette Scale Porta», IT 36884, du 20 Juillet 1894 (durée de 3 ans mais en défaut de paiement après la première année)
- «Innovazioni negli apparecchi per preparare e servire istantaneamente il caffè in bevanda», IT 61707, du 19 novembre 1901 (3 ans)
- «Disposiziono di comando meccanico degli apparecchi di riempimento delle bottiglie, specialmente quello di acque gazose», IT 63701, du 10 mai 1902 (3 ans)

- «Robinetto a dosatore sistema Bezzera per gli apparecchi destinati a preparare e servire il caffè e simili in bevanda», IT 74977, du 24 décembre 1904 (3 ans)
- «Nuovo apparecchio di’ refrigerazione per liquidi, quali birra e simili», IT 80938, du 10 février 1906 (3 ans)

Brevet US Bezzera 1 Brevet US Bezzera 2
«Coffee-making machine», Brevet US 726793 de Bezerra/Pavoni 1902

Pavoni comprend le potentiel de la machine à café de Bezerra et lui rachète ses droits sur les deux brevets qui la concerne (IT 61707 et IT 74977). Le premier lui est transféré le 5 juin 1902, le deuxième à la fin des trois ans de priorité (soit le 24 décembre 1907). Dès le 17 mai 1902, Pavoni dépose d’ailleurs un brevet en France pour cette même machine (FR321492A), d’une durée de 15 ans. Le deuxième brevet (celui du robinet doseur) est aussi déposé en son nom, sous forme d’ajout au premier, le 1e mars 1905 (FR6003E).

Transfert Bezzera à Pavoni 1 Transfert Bezzera à Pavoni 2
Inscription à la Gazette officielle italienne des transferts de brevets de Bezzera à Pavoni (1902 et 1907). ²

Brevet Pavoni 1902 aDessin du brevet Français de Pavoni de 1902.

Brevet Pavoni 1902 bAjout au brevet Français de Pavoni en 1906.

Il prolongera les deux brevets italiens, qui feront sa fortune, jusqu’au 1e trimestre de 1915 et ajoutera de nombreux autres en son nom, tous plus ou moins liés aux machines à café ²,³ (comme la tasse à anse à détachable et à part peut-être ce qui semble être un brevet pour une presse hydraulique d’imprimerie : «Torchio copialettere a pressione d’acqua», IT 76318).

Brevet Pavoni 1911Projet original de tasse à anse détachable – FR430611A Pavoni, 1911.

C’est donc une belle entente entre les deux milanais: Bezerra continue de construire ses propres machines à café avec l’aide financière de Pavoni et Pavoni offre une production en grand de l’invention de Bezerra et s’occupe de la publicité et de la vente à l’étranger. Les modèles Bezzera et Pavoni portent d’ailleurs plus ou moins les mêmes noms et ne présentent que des différences très subtiles.

Luigi BEZZERA

Signature Bezzera

Brevet Bezzera 1901
Dessin du brevet original de Bezzera, 1901.*

Bezzera Gigante 1902 a Bezzera Gigante 1902 b
Un des premier modèle de Gigante, 1902.*

La « Gigante » est le premier modèle créé par Bezerra, la machine fonctionne avec de l’eau sous pression, qui sous l’ouverture d’un robinet, passe à travers de ce qui constitue le premier vrai porte-filtre de l’histoire. La vanne permettant l’admission d’eau chaude comportait une troisième position destinée à finir la préparation de « l’espresso » par une bouffée de vapeur (ce qui était perçue comme la seule façon d’extraire tout le potentiel du café, sûrement par soucis d’imitation du procédé de la cafetière italienne). La chaudière était aussi munie de deux sorties vapeur sans doute destinées à chauffer (voire à faire mousser) le lait. Le sommet de la chaudière était fermé par une plaque serrée par 6 boulons et comportait un manomètre.

Voilà, la première machine à café express, permettant de préparer pour chaque client une tasse individuelle était née! Un grand pas pour l’expresso.

Blason Bezzera

Bezerra choisit comme marque de reconnaissance, le « Biscione », blason de la famille Visconti (qui a régné sur le duché de Milan au moyen-âge). Il représente un serpent engloutissant un enfant, symbole de la ville de Milan (identique à celui de la marque Alfa-Roméo) que la marque arbore encore aujourd’hui, de façon beaucoup plus stylisée.

Brochue Bezzera
Brochue Gigante

Bezzera continue son aventure dans les machines à café, et voit ses machines installées dans différents cafés italiens. La machine à café express est offerte en plusieurs tailles de chaudière: Liliput, Mignon, Moyen et Géant (comptant jusqu’à 6 porte-filtres).

Bezzera Bar 1  Bezzera Bar 2

Bezzera Bar 3   Bezzera Bar 4 ¹

Il participe à plusieurs foires commerciales, améliore ses machines (il dépose même un nouveau brevet le 27 juin 1912 intitulé «Innovazione nelle macchine per preparare e servire il caffè», IT 126712, d’une durée de 3 ans²) faisant un effort particulier sur la présentation : il produit une affiche publicitaire qui traversera le temps et marquera les esprits (celle du conducteur de voiture de course se servant un café express en roulant) et ajoute Victoire, la déesse ailée (comme celle du « spirit of ecstasy » de Rolls-Royce), sur le dessus de son nouveau modèle : la «Vittoria Alata».

Ce qu’il aura apporté au monde de l’expresso est en effet une belle victoire.

Bezzera Expo Lyon
Exposition à la foire de Lyon (on reconnaît en arrière-plan la célèbre affiche à la voiture de course de Bezzera) ¹

Bezzera Vittoria Alata
Modèle “Vittoria Alata” ¹

Desiderio PAVONI

Pavoni Portrait
Portrait de Desiderio Pavoni

Pavoni Signature

Le premier modèle de Pavoni s’appelle l’Idéale, très similaire à la Gigante de Bezzera elle s’en distingue seulement par le fait que la calotte de la chaudière est maintenue par 8 boulons au lieu de 6 et possède une innovation au niveau des porte-filtres : les tuyaux que l’on voit partir des groupes. Ceux-ci ne sont autres que l’ancêtre d’une valve trois voies manuelle, destinée à relâcher la surpression de vapeur à la fin de l’extraction.

Pavoni Photo Ideale 1902

Pavoni Dessin Ideale 1902

Pavoni Brochure Ideale 1906Machines à café « Ideale » de Desiderio Pavoni, 1906.

Les pressions utilisées était de l’ordre de 1.5 bar donc l’absence de ce système relevait plus du désagrément que du réel danger pour l’opération de la machine. Cette innovation est présente dans le brevet de 1902 mais ne semble pas être présente sur les machines de Bezzera. L’idée venait peut-être de Pavoni lui-même (le premier dessin de l’Idéale ne l’avait pas) ou cela faisait-il partie de l’entente sur le rachat du brevet ? Les machines de Bezzera étaient-elles équipées du nouveau robinet doseur dont il détenait le brevet jusqu’en 1907 (et où ce système était intégré) ? Toujours est-il que, connaissant ces différences (surtout sur les boulons), on peut noter un autre détail de la célèbre photo du stand Bezzera : les machines présentes sur le comptoir sont certainement deux modèles de l’Ideale de Pavoni et non la Gigante de Bezzera.

Pavoni Expo Milan 1921
Présentation de l’Ideale lors de la foire de Milan, 1921.

Pavoni Ideale Maltoni 1 Pavoni Ideale Maltoni 2
Machines à café « Ideale », collection d’Enrico Maltoni.

Pavoni Depot Marque 1907

Pavoni Depot Marque 1911Dépôt de marque enregistré aux archives italiennes (3 avril 1907 et 1e juin 1911)⁵

L’emblème choisi par Pavoni pour ses machines est le paon (« pavoni » en italien), bien apparent sur la chaudière et sur les affiches publicitaires de l’époque. La marque de fabrique de l’Ideale, « Desiderio Pavoni – Milano » est déposée en 1911, nom qu’il avait déjà utilisé pour un cinéma en 1907 (comme en témoignent les enregistrements aux archives italiennes).

Pavoni Blason

Pavoni Pub
Emblème des machines à café Pavoni et affiche publicitaire.

De gros moyens sont déployés : un grand atelier de production pour les machines, des représentants pour la vente en Italie (où la plupart des bars en sont équipés) et à l’étranger… Pavoni réussit à placer de nombreuses machines dans des cafés Parisiens. La société fondée devient « La Pavoni S.A.» et les machines à café express se vendent à cette époque à un rythme d’une machine par jour. Peu d’innovations technologiques alors, mis à part la connexion directe à l’eau et au gaz, puis la conversion à l’électricité.

Pavoni Atelier 1920 a

Pavoni Atelier 1920 b Pavoni Atelier 1920 c
Atelier de fabrication de machine à café Pavoni.

Pavoni Mobile
Sur les routes pour le service et la livraison.

Pavoni Bar 1
Paris, Brasserie des facultés

.Pavoni Bar 2 Pavoni Bar 3
Pavoni Bar 4
Différentes Pavoni trônant sur des zincs de Paris et d’Alger.

Les modèles proposés, suivant le taille de chaudière, sont appelés «Liliput», «Mignon», «Mignon Lusso», «Normale», «Gigante» et «Gigante Lusso». Il modifie ensuite sa gamme suivant les modes tout en gardant les mêmes dénominations (même pour les premiers leviers).

Pavoni Brochure 1912Brochure publicitaire « La Pavoni » pour la France, 1912.
(C’est sur la page couverture qu’est mentionnée la médaille d’or à la foire de Milan de 1906).

Pavoni Brochure 1 Pavoni Brochure 2

Pavoni Brochure 3 Pavoni Brochure 4

Pavoni Brochure 5 Pavoni Brochure 6

Pavoni Brochure 7 Pavoni Brochure 8

Pavoni Brochure 9 Pavoni Brochure 10

Pavoni Brochure 11 Pavoni Brochure 13

Pavoni Eau Gaz Elec 1 Pavoni Eau Gaz Elec 2
Raccordement à l’eau, au gaz ou l’électricité.

Pavoni Pub 1939Modello “Esagonale”, 1939

La compagnie s’était relevée de la crise de 1929 (dont le pic eu lieu en 31 en Italie), était passée à travers le fascisme de Mussolini (dont la moindre des horreurs avait été d’imposer une taxe de 300 lires sur toutes les machines à café express – Regio decreto-legge 30 giugno 1926, n. 1096 ² ), La Pavoni se relèvera aussi de la seconde guerre mondiale durant laquelle elle a été durement touchée.

Pavoni Atelier 1945 a

Pavoni Atelier 1945 b  Pavoni Atelier 1945 c

Pavoni Atelier 1945 d
Les ateliers de Pavoni sont complètement détruits à la fin de la guerre de 39-45

Les ateliers La Pavoni, complètement détruits, seront reconstruits au lendemain de la guerre et la production reprend avec une nouvelle machine baptisée « la Cornuta », qui sort quelques année plus tard. On ne peut passer à côté de cette gamme dessinée en 1948 par Gio Ponti, un géant du design italien.

Pavoni Atelier 1949 a

Pavoni Atelier 1949 b Pavoni Atelier 1949 c

Pavoni Atelier 1949 d Pavoni Atelier 1949 e
L’usine est reconstruite et la production reprend de plus belle avec la Cornuta

Gio Ponti Pavoni Photo Cornuta
Gio Ponti et la magnifique Cornuta qu’il a dessiné

Pavoni Brochure Cornuta 1 Pavoni Brochure Cornuta 2
Pavoni Brochure Cornuta 3 Pavoni Brochure Cornuta 4
Pavoni Brochure Cornuta 5 Pavoni Brochure Cornuta 6
Pavoni Brochure Cornuta 7 Pavoni Brochure Cornuta 7
Brochure publicitaire de 1949

La Pavoni se fera aussi un nom avec la «Diamante» et surtout «l’Europiccola»… mais ceci est une autre histoire.

Pour ce qui est de la photo de la foire de Milan en 1906, l’histoire qu’elle recèle se résume peut être dans une autre photo, prise 24 ans plus tard (à la foire de Milan de 1930) :

Stand Pavoni Foire Milan 1930

Sur laquelle il me plaît à penser que l’homme sur le pas de la porte n’est autre que Desiderio Pavoni lui-même. L’histoire de la machine espresso lui doit un lourd tribut, car sans son aide financière et son sens des affaires, il n’est pas dit que l’invention de Bezerra serait passée à l’histoire. Elle aurait certainement été oubliée comme celles d’autres inventeurs avant lui (avant que des archivologues ne les mettent à jour, bien sûr).

À suivre…

___________________________________

* «Coffee floats, tea sinks : through history and technology to a complete understanding», de Ian Bersten, 1993… la bible de tout amoureux de l’histoire des machines à café.

¹ Photo extraite du site de Bezzera.

² Archives italiennes de la Gazzetta Ufficiale del Regno

³ Les autres brevet italiens de Desiderio Pavoni sont :
- «Valvola regolatrice manometrica Piezocrate dell’accesso del gas per apparecchi destinati alla preparazione del caffè e simili», IT 75150 du 10 janvier 1905 (3 ans, annulé au 2e trimestre 1906 par défaut de paiement)
- «Torchio copialettere a pressione d’acqua», IT 76318 du 1e avril 1905 (3 ans)
- «Manico separabile per tazzo da caflé e simili», IT 109972 du 24 mai 1910 (3 ans)
- «Innovazioni negli apparecchi per la preparazione istantanea del caffè», IT 115021 du 22 avril 1911 (3ans). Attestati completivi, IT 119093 du 24 juillet 1911 (6 ans)
- «Innovazioni nei fornelli ad alcool», IT 116718 du 2 janvier 1911 (3 ans annulé au 3e trimestre de 1913 par défaut de paiment).

⁴ La plupart des photos et renseignements sur Desiderio Pavoni sont extrait du site de La Pavoni.

⁵ Les dépôt de marque se lisent comme suit :
- La scritta Cinematografo Ideale, accompagnata dalla dicitura Desiderio Pavoni – Milano.
Marchio di fabbrica o di commercio per contraddistinguere « cinematografi e stabilimenti cinematografici » (3 avril 1907).
- Impronta circolare a doppio contorno portante nel mezzo, su fondo a tratteggi, la figura di una macchina per preparare il caffè con sotto la parola Ideale tra virgolette e nello spazio anulare l’iscrizione Desiderio Pavoni Milano. Marca Depositata.
Marchio di fabbrica per contraddistinguere « macchine per caffé e parti relative » (1e juin 1911).

Je souhaite bien du courage à qui voudra obtenir copie de ces brevets italiens, je n’ai jamais vu un système payant aussi archaïque. Même si un jour ils passent à la digitalisation, rien n’est sûr… comme me le disait Lucio del Piccolo, il faudrait passer deux ans à Rome pour s’y retrouver.Ce n’est pas que l’idée me déplaise…

 
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Publié par le 15 mars 2014 dans Histoires et Histoire

 

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