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Ascenseur pour l’expresso (Episode 22)

23 Oct

Les précurseurs (2/5)

Pub phonographe Edison Excelsior vers 1900
14. Publicité des années 1900 pour le phonographe d’Edison fonctionnant à l’aide de cylindres de cire.⁸

J’avais promis de parler de Guido Snider depuis l’épisode sur les moulins à café et j’ai terminé l’épisode précédent sur un «cliffhanger». Cet homme mérite en effet qu’on s’attarde un peu à son cas, non seulement parce qu’il a produit dans les années 30 un moulin à doseur et une machine à café qui ont marqué par leurs styles… mais surtout parce qu’il occupe une place très particulière dans l’histoire des machines à café. Un morceau d’histoire que la ténacité et la rigueur de mon ami Mikaël Janvier m’auront poussé à mettre à jour.⁹

La fin du 19e siècle – début 20e était une période d’extrême effervescence au niveau technologique, l’ère «Edison» allait apporter une foule de nouveaux objets dans les villes : éclairage électrique, téléphone, phonographe, kinétoscope, machine à écrire, radio… une révolution dépassant de loin l’arrivée de l’informatique un siècle plus tard. Des entreprises se placent à l’avant-garde de ces technologies en les proposant à la vente (ainsi que de nombreux objets connexes : appareils électriques, enregistrements sonores, aiguilles et pavillons de phonographes). D’autres sautent dans le train en marche pour proposer des améliorations ou de nouvelles créations dans la même veine, particulièrement autour de l’utilisation de l’électricité.

Représentant de phonographe Edison
15. Représentant de phonographe pour la compagnie Edison avec sa collection de cylindres,
identiques à ceux vendus par la compagnie Edisonia de Milan.
Enregistrement sur cylindre de cire Edisonia
16. Cylindre de cire de la compagnie Edisonia. On peut lire sur l’étiquette «G. Snider – Milano – via Lincoln 13».

Allons-y tout de suite avec le scoop : Guido Snider n’était autre que le gérant d’«Edisonia» qui vendait (et peut-être même produisait) la machine de Marzetti, première machine électrique à expresso de type familial de l’histoire (déjà évoquée dans les épisodes 13 et 17).

À y regarder de plus près, plusieurs preuves tangibles pointaient en ce sens :
– Sur des reliques d’Edisonia, entreprise de Milan spécialisée dans les phonographes, enregistrements sonores et autres appareils révolutionnaires de l’époque, on retrouve le nom de son propriétaire : un certain «G. Snider»
– L’entreprise était située au 13 via Abramo Lincoln soit dans le même pâté de maisons que ce qui deviendra la Fratelli Snider (enregistrée au 19 via Galvano Fiamma)

Interrogés par Lucio Del Piccolo à la suite de ces découvertes, Bianca Maria Snider et Roberto Grilli ont pu confirmer que leur père et grand-père Guido était bien à l’origine de l’entreprise Edisonia de Milan, avant de se consacrer à la fabrication de machines à café.¹⁰

Lettre Edisonia - G. Snider
17. Lettre de la compagnie Edisonia proposant des machines de duplication à un commerçant de Naples.⁸

Guido Snider, entrepreneur à l’avant-garde des produits technologiques de l’époque et Manlio Marzetti inventeur de ces mêmes produits industriels. Il n’est finalement pas si étonnant que ces deux résidents de Milan se soient croisés et même associés jusqu’à un certain point.

On retrouve le nom de Manlio Marzetti à de nombreuses reprises dans les registres de brevets (pour pas moins de 13 brevets différents entre 1905 et 1940). Si on ne peut pas être certain que tous soit d’une seule et même personne, il se dégage une certaine cohérence historique au regard du lien de Marzetti avec Snider et Edisonia: le genre de connexion qui fait qu’un inventeur de l’époque pouvait tout aussi bien être à l’origine d’une machine à écrire que d’une antenne radio ou d’une machine à café électrique, de même qu’un commerçant pouvait tout aussi bien vendre des phonographes un jour et des machines à café le lendemain (à l’image de Pavoni qui était à la fois dans le commerce des machines à café et propriétaire de cinémas¹¹).

Manlio Marzetti, originaire de Pisaro, arrive à Milan en 1904 avec en poche une invention appelée «Tacheographe Marzetti». Un brevet pour un sténographe (ancêtre de la machine à écrire) déposé fin 1904 qui fait sensation parmi les ingénieurs de l’époque par son ingéniosité et sa simplicité de conception, c’est du moins ce qui est rapporté dans «La Critica Stenografica» de mai 1905.

Machine à écrire Mignon A.E.G. (1905)
18. Une machine à écrire produite en 1905 par AEG, elle portait le nom de «Mignon», comme certain modèles de machines à café Pavoni et de La Victoria Arduino.¹²
Brevet Marzetti Tacheographe (1904)
Article Tacheographe Marzetti
19. Dépôt de brevet pour le tachéographe Marzetti et article du «Bolletino della academia italiana de stenografia» de mai-décembre 1944 (année XIX, fascicule 95) y faisant référence.

On retrouve ce savoir-faire en matière d’automate et de nouvelles technologies dans d’autres brevets Marzetti déposés beaucoup plus tard: un bras articulé pour une table à dessin industriel (20 décembre 1923), un vide-ordure avec système semi-automatique de collection (11 juin 1932), un système d’attaches pour camion de transport frigorifique (31 octobre 1933).

RadioMarelli 1931
20. Foule se pressant pour écouter la radio en avant de la vitrine «Radiomarelli» de la Galerie Vittorio Emanuele à Milan 1931.

Puis dans des brevets déposés sur le thème des appareils électriques alors qu’il était employé comme technicien chez Magneti Marelli : un système de fixation d’ampoule (3 juin 1938), un dispositif pour le changement d’aiguille sur les phonographes (16 septembre 1938), un support pour la fixation de radios et d’antennes (18 janvier 1939) et une antenne radio (30 septembre 1939).

Brevet Marzetti Table à dessin (1923)
Tables à dessin Magneti Marelli
21. Ingénieur de la Magneti Marelli travaillant sur des tables à dessin industriel, une invention sur laquelle Manlio Marzetti avait planché : plus haut son brevet «Universal Parallel drafting Device», numéro US 1,661,538A déposé en Italie le 20 décembre 1923.

Il prend sa retraite au terme d’une carrière très prolifique, alors que la République fasciste en est à son dernier souffle. Vers mai 1944, il est nommé adjoint au maire de Milan avec pour ambition d’éradiquer le marché noir, en particulier dans les restaurants, les auberges et les cafés.¹³

Avait-il une revanche à prendre contre ces propriétaires qui n’avait pas assuré à long terme le succès de ses machines à café? Ce qui est sûr, c’est que la période couvrant les brevets Marzetti liés à des machines à café tombe en plein entre le sténographe et le technigraphe signés Marzetti (entre 1904 et 1923). Plus que les machines à café elles-mêmes, c’est plutôt la technologie de chauffage par l’électricité qui est mise en avant dans ces brevets : d’abord celui de 1908, qui concerne le modèle vendu par Edisonia (déjà été évoqué dans les épisodes 13 et 17) et qui portait le nom d’Eccelsior.

Machine à café Eccelsior
22. Modèle de cafetière électrique «Eccelsior» inventée par Marzetti en 1908 et vendue par Edisonia. [photo de Ram A. Evgi, avec son autorisation]

Quoi de mieux pour écouter ses meilleurs enregistrements sur cylindres de cire qu’une bonne tasse de café ? Exactement à la même époque fleurissaient, et particulièrement à Milan grâce à Edisonia, les premiers phonographes d’Edison appelés «Exelsior», un parallèle trop évident pour ne pas être mentionné.

Brevet Marzetti Machine à Café I
23. Les différents dépôts, attestation complémentaire et prolongation du brevet principal de Marzetti, «Apparechio elettrico automatico per portare all’ebollizione l’acqua, applicabile nella preparazione di caffè, thè e simili infusi» (numéros IT 99.114, 111.735, 116.693 et 122.331). [Gazzetta Ufficiale del Regno]
Brevet Marzetti Machine à Café I (1908)
Brevet Marzetti Machine à Café I (1908)
24. Dessins du brevet principal de Manlio Marzetti apparaissant sur la version britanique de 1909 (GB190928480A).

Ce brevet déposé dans de nombreux pays (États-Unis, Grande-Bretagne, Autriche, Suisse, France) a certainement été très rentable pour son auteur, Marzetti passe d’un appartement en périphérie de Milan à une adresse à deux pas du Duomo (du 14 via Montebello en 1908 au 14 via San Paolo en 1914, comme en témoignent différents brevets de machines à café). La société Brevetti Marzetti, constituée en 1911 et située au 32 via Vincenzo Monti à Milan s’occupe apparemment de distribuer ces machines. Entre le dépôt en Italie (le 12 décembre 1908) et la dernière prolongation (datée du 30 décembre 1911, pour 10 ans), il a eu cour pendant 13 ans, ce qui est assez inusité.

Il existe deux autres brevets signés Marzetti liés à des machines à café dans les registres italiens : une machine café au gaz en 1911 et un bain-marie électrique en 1912. Ces tentatives ont moins de succès ou sont possiblement tuées dans l’œuf par l’arrivée massive de Pavoni sur le marché et le début de la Première Guerre mondiale, ils sont abandonnés en 1914.

Brevet Marzetti Machines à Café II (1912)
25. Dépôts de brevets Marzetti de 1911 et 1912 portant sur deux machines à café («Macchina a gas per la preparazione del caffè in bevanda ed altre bibite» et «Bagno-Maria elettrico automatico», numéros IT 115.801 et IT 126.343) et cessation de ces mêmes brevets en 1914. [Gazzetta Ufficiale del Regno]

Il existe possiblement d’autres brevets, vu qu’il y a un grand vide dans les registres italiens (entre 1916 et 1946), les seuls autres accessibles concernent des dépôts internationaux (comme ceux cités plus haut). Un seul autre brevet international concernant une machine à café après 1912, et non le moindre puisqu’il fait reculer de plusieurs années un jalon cité dans l’épisode précédent : comme Malausséna (de même que Bordoni et Torriani), Marzetti propose un système électrique pour le chauffage de l’eau sous forme de cartouches… mais près de 10 ans avant eux !

Difficile de dire avec certitude si c’est ce système qu’adopte Guido Snider pour ses premières machines. On note quand même une ressemblance marquée lorsqu’on compare le brevet aux rares photos disponibles montrant les entrailles de la machine.

Brevet Marzetti Système chauffe-eau (1912)
26. Brevet Marzetti de 1912, «Appareil pour faire bouillir de l’eau électriquement
et pour l’amener automatiquement dans un vase à usage domestique», numéro CH 63311A.
Machine à café Snider
27. Intérieur d’une machine à café Snider, on distingue les cartouches
électriques pour le chauffage de l’eau sur le chemin de l’eau vers les groupes.

À quel point étaient-ils liés ? Snider et Marzetti, deux hommes de leur temps, avec des parcours croisés et qui se sont mutuellement influencés, c’est ainsi que je les vois : après la coupure imposée par la Première Guerre mondiale, alors que Marzetti délaisse les machines à café pour les inventions de type «Edison» (et un emploi chez Marelli), Snider délaisse les phonographes pour se consacrer exclusivement aux machines à café (voyant certainement avec la vente des machines de Marzetti un marché plus lucratif).

À la fin des années 20, l’Officina Elettromeccanica de Guido s’appelle Fratelli Snider, elle se taille une place avec sa marque de fabrique «M.A.R.E.» (pour Machine Automatique à Réchauffement Électrique) qui produit des moulins et des machines à café pour les bars,¹⁴ ainsi que de petites machines individuelles, elles aussi électriques, du type de celles produites à Ferrara. L’entreprise familiale fermera ses portes en 1959, faute d’un accord entre les descendants.

Entête lettre Snider
28. Entête de la compagnie «Fratelli Snider, Officine Elettromeccanica» sur une enveloppe de 1941.
Brevet Cafetière Snider (1933)
29. Brevet Snider de 1933, «Improvements relating to apparatus for making infusions of coffee, tea, or other substances», numéro GB414388A.
Cafetière Snider MAREA
30. Machine à café MAREA de Snider, telle que décrite dans le brevet de 1933.

Manlio le justicier: on retrouve le nom de Manlio Marzetti en 1952 dans le cadre d’une bataille juridique entre deux autres inventeurs pour un brevet de machine à dessiner (tecnigrafo): prouvant avoir inventé la technologie en 1924-1925 sans l’avoir brevetée, Marzetti rend caduque le premier brevet et donc la plainte pour plagiat du plaignant.

Voilà pour l’intermède sur Guido et Manlio. Avant de continuer sur le chauffage de l’eau, il y a une dernière machine à pompe dont je voudrais parler. Elle sort tout droit du lot de brevets que m’avait envoyé Lucio il y a quelques années et dont l’originalité m’avait frappé. Non seulement parce que l’inventeur, Miguel Bernat, est Argentin mais aussi parce que sa machine utilise un système de piston et de ressort pour extraire le café.

Brevet Bernat 1 (1915)
Brevet Bernat 2 (1915)
31. Brevet Bernat de 1915, «Improved Means for use in Producing Infusions or Decoctions of Tea, Coffee or the like», numéro GB191518168A.

Ce qui saute aux yeux sur ce brevet de 1915, c’est l’apparente similitude avec la configuration utilisée par Gaggia. À la lecture du brevet, on s’aperçoit que ce piston monté sur ressort constitue une pompe à air et non à eau. Lors de l’abaissement du levier, le ressort est comprimé et une vanne laisse passer l’eau de la chaudière (partie 3) vers le réservoir 25 du groupe. Lorsque le levier est relevé, un mécanisme relâche le ressort qui comprime l’air de la partie supérieure et expulse l’eau à travers la mouture. Un principe somme toute similaire à celui de la machine brevetée en 1926 par La Victoria Arduino et présentée à l’épisode 14.

Si près du but… qu’il aurait peut-être fallu un dysfonctionnement de la machine, avec une remontée d’eau dans ce réservoir à air, pour parvenir à quelque chose d’intéressant.

À suivre…

_________________________________

⁸ Photos extraites du site de référence sur les débuts de l’audio : phonorama.
⁹ Je ne sais pas si Mikaël vérifie tout ce que j’écris mais il a en tout cas buté sur mon affirmation selon laquelle l’Edisionia, machine à café de Marzetti, n’avait rien à voir avec Snider. L’enquête qui a suivi et la vérification des faits par Lucio del Piccolo auprès d’un petit-fils de Guido Snider aura levé une part du voile sur l’histoire de Snider et de son lien avec Manlio Marzetti.
¹⁰ Il se trouve que Lucio Del Piccolo venait tout juste de faire une entrevue avec Roberto Grilli (article à paraître aujourd’hui même sur son blog).
¹¹ Voir Épisode 8
¹² Site sur l’évolution des machines à écrire : typewriterstory. Les modèles Mignon de Pavoni étaient vendus dans les mêmes années (épisode 8, le modèle Arduino date de 1921, voir épisode 13)
¹³ Ces faits sont confirmés par l’article de la revue «Bolletino della academia italiana de stenografia» et une coupure de presse de «La Stampa» du 10 mai 1944.
¹⁴ Voir Épisode précédent
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Publié par le 23 octobre 2016 dans Histoires et Histoire

 

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